Les otages

Rarement la mort aura-t-elle semblé nous surveiller d’aussi près. C’est avril plutôt que novembre qui mérite cette année le triste titre de mois des morts.

En ce printemps effrayant, le Québec a connu une hausse de mortalité estimée pour l’instant à plus de 30 %. Ces morts sont en très large partie déplorées dans les résidences pour personnes âgées, des lieux qu’une maladie du sigle, véritable épidémie en ce demi-pays, nous enjoint de nommer CHSLD.

Au Canada, c’est au Québec qu’on trouve le plus haut taux de placement des personnes âgées en des lieux semblables. Que les morts s’accumulent précisément dans ce type de résidences devrait faire réfléchir. Le gouvernement de François Legault, par la voix de son ministre des Finances, vient pourtant d’annoncer qu’il va consacrer, sitôt la crise terminée, plus d’argent pour rénover ces lieux, où la sécurité et le bien-être apparaissent depuis longtemps illusoires, comme cette crise a permis d’en obtenir l’ultime assurance. Qu’importe : il promet même d’en créer de nouveaux. Autrement dit, bientôt davantage du pire au nom d’un avenir meilleur. Cherchez l’erreur.

Le docteur Réjean Hébert ne cesse de répéter, comme il l’a fait encore la semaine dernière, que « la vraie solution se trouve à domicile en assurant les soins et services nécessaires au maintien des personnes âgées dans leur milieu de vie en dépit d’une perte d’autonomie ». Depuis cinquante ans, plusieurs spécialistes ne cessent de le clamer : les soins à domicile doivent être mieux pourvus, comme ils le sont par exemple dans les pays scandinaves.

L’enjeu du logement pour les aînés gagnerait d’ailleurs à être considéré dans l’horizon plus vaste d’une crise généralisée en matière d’habitation, crise que cette pandémie risque malheureusement d’accentuer.

Parmi la programmation en ligne au Cinéma Moderne, on peut voir cette semaine une coproduction suédo-canadienne intitulée Push, un film de Fredrik Gertten. Push présente l’expérience de Leilani Farha, rapporteuse spéciale pour l’ONU sur le droit au logement. Devant la caméra, en divers lieux du globe, elle expose la situation générale d’un vaste laisser-faire gouvernemental, qui a ouvert la porte à des firmes d’investissement immobilières qui spéculent sur la misère.

Leilani Farha observe que, partout sur la planète, des fonds d’investissement privés prennent le contrôle de résidences au nom de la souveraineté de la finance. Après la crise de 2008, des milliers de maisons ont ainsi été rachetées pour être louées à des prix prohibitifs. Les crises profitent beaucoup aux multinationales.

À Toronto, le prix moyen des loyers, soumis à la spéculation de ces grands requins, a grimpé ces dernières années de 425 % tandis que les salaires suivaient loin derrière, avec à peine 133 % d’augmentation.

Quelques joueurs se partagent désormais un vaste parc immobilier dans lequel la population se retrouve pieds et poings liés. Parmi ces géants, le film s’intéresse à la multinationale Blackstone, fondée en 1985 par deux anciens de la banque d’affaires new-yorkaise Lehman Brothers, laquelle s’est effondrée, comme on le sait, à la suite de manœuvres autour des crédits immobiliers.

De telles firmes investissent dans des résidences, des logements et des commerces pour rehausser la valeur des immeubles, tout en vidant lentement mais sûrement les quartiers de locataires devenus incapables de payer. Les appartements n’ont même plus besoin d’être occupés pour rapporter puisque la spéculation immobilière constitue aussi un terrain lucratif pour l’évasion fiscale. À Londres, une large partie des immeubles appartiennent désormais à des intérêts étrangers.

Des fonds de pension du Canada et d’ailleurs participent à cet accaparement de la richesse en injectant des millions de dollars dans des firmes d’acquisition immobilière étrangères. Même la ville de Montréal attire de gros investisseurs de ce genre. En 2019, la firme PIRET, qui appartient à 62 % à Blackstone, a acheté pour 249 millions de dollars un portefeuille de 11 propriétés industrielles de Montréal dont les fonds proviennent de l’un des principaux régimes de retraite de l’Ontario pour les travailleurs de la santé.

L’inaptitude des États et des municipalités à réguler de façon adéquate le marché immobilier a fait la part belle à ces acteurs du privé qui ne créent pas de la richesse, mais se contentent de la piller, bafouant volontiers, chemin faisant, les obligations relatives aux droits de l’homme en matière de logement. Que faire devant tout cela ? Leilani Farha adopte le point de vue habituel de l’ONU : elle croit possible, à force de discuter avec des crocodiles, de leur arracher quelques larmes. Pourquoi n’est-on pas surpris lorsqu’une entreprise comme Blackstone lui ferme la porte au nez ?

Dans ce sillage, le marché des résidences pour personnes âgées est devenu un terrain très lucratif au Québec, comme pour le Groupe Maurice, qui a acquis 30 résidences pour aînés, dont 85 % des parts proviennent de la fiducie de placement américaine Ventas. En plein cœur de la COVID-19, on apprenait que la résidence Herron à Dorval, où plus de 30 personnes âgées sont décédées après avoir été abandonnées, appartient au Groupe Katasa, un empire immobilier à la tête de complexes immobiliers et de résidences privées pour aînés. Le propriétaire de la résidence Herron avait, comme on le sait, été condamné par le passé pour des fraudes fiscales et des affaires de stupéfiants.

Dans plusieurs villes du monde, les citoyens deviennent les otages de leurs propres milieux de vie, comme des aînés confinés dans les CHSLD. N’est-il pas temps d’élargir nos horizons afin de prendre pied dans le monde de demain sans être placés sous la botte de pareils financiers ?

Il faudra bien finir par voir à faire le nécessaire pour que la mort ne l’emporte pas.


 
31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 19 mai 2020 00 h 38

    À quand un gouvernement qui pourra mettre fin à cette barbarie que l'on appelle «la finance».

    Merci, monsieur Nadeau, pour une autre chronique qui soulève notre indignation. Les ainés, comme d'ailleurs les citoyens à salaire modique, sont devenus jetables. Les maitres de la finance internationale se sont accaparés de tout ce qui peut se traduire en argent, même la marchandage la vie. Les prédateurs ne vont jamais arrêter leur sauvagerie jusqu'à la destruction de la vie sur la terre.

    • Françoise Labelle - Abonnée 19 mai 2020 07 h 40

      Qu'est-ce qu'on attend appliquer la taxe Tobin? Les moyens de production, la main d’œuvre, l'immobilier, tout est taxé. Pourquoi pas la finance qui n'a rien à voir avec l'économie réelle? Comme pour les paradis, on soulève le prétexte du sacro-saint secret bancaire. Et dans l'état actuel des choses. les autorités américaines ne sont certainement pas prêtes à collaborer.

      Quant à l'exploitation des vieux, le nombre phénoménal de résidences pour aînés m'a fait aboutir à un reportage de Fifth Estate sur youtube dans laquelle une famille de psychopathes exploitait, sous des appellations chrétiennes, des vieux esseulés au nord de Toronto, sur la rivière Muskoka. Et quand on dit exploiter, ces prédateurs grugent jusqu'à l'os comme les piranhas. Je n'ai pas trouvé de documentaire en français.
      «Murder in Cottage Country - The Fifth Estate» youtube, 2017
      «Muskoka Mystery» CBC, 2017

  • Raynald Rouette - Abonné 19 mai 2020 07 h 16

    Depuis que le Je a remplacé le Nous


    Nous savons tous depuis longtemps que les CHSLD sont des antichambres de la mort. N'est-ce pas le docteur Réjean Hébert qui a écrit : "Nos aînés se cachent pour mourir..."

    Montréal est dans l'angle mort du rapatriement de la constitution et de la Charte canadienne. Qu'avons-nous fait du rapport de la commission Clair qui recommandait la mise en place d'une assurance autonomie...? Il a tout simplement été ignoré par 2 fois en 2000 et 2014.

    Le PLC et le PLQ doivent être reconnus pour ce qu'ils sont devenus, le PLNC et le PLNQ, le N pour néobéral. Les Montréalais sont toujours voté en grande majorité pour ces partis politiques, ce qui s'ajoute à cette tragédie de la covid-19 tout particulièrement pour Montréal...

    • Raynald Rouette - Abonné 19 mai 2020 14 h 53


      Oups: une petite coquille, lire PNC et PNQ pour parti néolibéral du Canada et du Québec, vous aviez compris je crois bien...

  • Paul Drapeau - Abonné 19 mai 2020 07 h 25

    un CHSLD n'est pas un RPA

    La clientèle des CHSLD est très lourde, souvent avec des problèmes cognitifs. Ça prend quelqu'un de présent 24 heres par jour. Il faudrait que le service à domicile habite au domicile.

    • Louise Melançon - Abonnée 19 mai 2020 09 h 14

      Oui, on met dans le même sac, les aînés autonomes qui sont en résidence, et les CHSLD qui sont des hôpitaux (centre hospitalier de soins de longue durée)... Ce sont des réalités bien différentes. Même dans les CHSLD, il y a plusieurs types de clientèles, des handicapés physiques, et ces personnes affligées de maladies dégénératives qui ne sont pas toutes démentes... Alors, oui, les soins à domicile pour certaines personnes, mais pas pour toutes, quand même!

    • Raymonde Proulx - Abonnée 19 mai 2020 13 h 44

      Autrefois, il y avait des ailes consacrées à ces personnes en très grande perte d'autonomie, à même les hopitaux. Là elles pouvaient bénéficier des services appropriés. Pour quelle raison a-t-on préféré faire des bâtiments à part? Je ne sais pas. Serait-il bon de revenir à cette formule? Favoriser le maintien à domicile pour les cas moins lourds, pour ceux qui ont quelqu'un près d'eux, conjoint.e, enfant, autre parent, et pour ceux dont le principal problème est seulement les capacités physiques qui diminuent en raison de l'âge, me semble la solution la plus humaine et possiblement la moins coûteuse. Demeurer chez-soi, dans son quartier, y vieillir, être entouré par des gens qui nous connaissent qui se soucient de nous aussi, souvent. Il me semble que c'est ce que je souhaiterais pour moi en tout cas.

  • Hélène Lecours - Abonnée 19 mai 2020 07 h 42

    Mais comment?

    Comment arrêter ça? Personne ne semble avoir de recette ni pouvoir l'appliquer. L'effet boule de neige est devenu gigantesque. Avons-nous collectivement abandonné toute conviction? Ne sommes-nous pas devenus des capitalistes collectifs? Oui, est la réponse. Dans le fond, on ne croit pas que ce monde de requins puisse changer. Nous croyons profondément que c'est la "loi de la nature" que les gros mangent les petits. Nous commençons à peine à comprendre qu'il y a toujours eu un équilibre dans la nature entre les gros et les petits et que nous sommes en train de détruire allègrement cet équilibre.

  • Jean Lacoursière - Abonné 19 mai 2020 07 h 42

    J.-F. Nadeau écrit :

    « L’inaptitude des États et des municipalités à réguler de façon adéquate le marché immobilier a fait la part belle à ces acteurs du privé qui ne créent pas de la richesse, mais se contentent de la piller [...]. »

    Voilà qui est bien dit.

    • Michel Cromp - Inscrit 19 mai 2020 09 h 31

      En effet voilà qui est bien dit! Il ne reste plus qu'à bien faire! À quand en politique au Québec des politiciens ayant cette vision! Ouvrez-nous le chemin Monsieur Nadeau!