Le voyage à Babylone

À force de voir la CAQ comme le parti des banlieues et des régions, on en vient à oublier que le premier ministre Legault est lui-même un Montréalais, qui a fini par mettre les pieds dans la métropole pour la première fois depuis le début de la pandémie, et ce qu’il a pu y voir ne lui a pas plu.

Le livre de l’Apocalypse présentait Babylone comme le symbole de la décadence et de l’orgueil des hommes, lieu de tous les maux et de toutes perversions. C’est ce que bon nombre de Québécois qui n’y vivent pas pensent de Montréal, avec son multiculturalisme, son trafic infernal, ses gangs de rue et maintenant son indomptable virus.

C’est aussi à Babylone qu’on situait la tour de Babel, que rappelle l’inextricable organigramme du réseau de la santé, dans lequel la ministre de la Santé, Danielle McCann, semble s’être complètement égarée et dont le poids monstrueux semble encore plus écrasant dans la non moins kafkaïenne Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), avec ses 82 municipalités et son nombre incalculable d’élus. Dans les deux cas, tout le monde sait que c’est un non-sens, mais y mettre de l’ordre semble encore plus compliqué.

Au regard de la pandémie, deux Québec sont d’abord apparus : les CHSLD et le reste. Puis le fractionnement s’est accéléré. Maintenant, il y a aussi l’île de Montréal, elle-même divisée en secteurs plus ou moins « chauds », et les municipalités excentriques de la CMM, en réalité « froides », mais incluses dans la zone « chaude » parce qu’il faut bien tracer la ligne quelque part, nous dit-on. Comme quoi il est toujours possible de compliquer encore les choses qui le sont déjà !


 
 

M. Legault a pu constater de visu que Montréal n’est pas prête pour un déconfinement et ne le sera pas avant un bon moment. Il y aura donc une moitié du Québec où la vie rependra un cours plus ou moins normal et l’autre qui demeurera paralysée, avec les effets négatifs que cela aura sur les élèves, les parents, les travailleurs et le moral de la population en général.

Durant les premières semaines de la pandémie, le premier ministre a pu se féliciter à juste titre de la solidarité manifestée par les Québécois, même si les SOS qu’il a lancés pour secourir les CHSLD ont eu un écho limité, au point qu’il a dû lancer un appel humiliant à l’armée canadienne. Tant que tout le monde se sentait embarqué dans le même bateau, les divisions semblaient s’être estompées, mais c’était pour mieux renaître. Après tout, ces maudits Babyloniens n’ont-ils pas ce qu’ils méritent ? Qu’ils se débrouillent et gardent leurs microbes chez eux !

Le premier ministre est bien placé pour mesurer la largeur du fossé, que sa propre victoire du 1er octobre 2018 a illustrée de façon éloquente. Par bonheur, la CAQ a réussi à faire élire deux députés sur l’île, mais tout le monde a bien noté la grande discrétion de la ministre responsable de la Métropole, Chantal Rouleau, depuis le début de la crise. Il est vrai qu’on ne la voyait pas avant non plus.


 
 

Ce qui n’a pas changé non plus, c’est le gouffre qui sépare les « deux solitudes » linguistiques à Babylone. Cette semaine, M. Legault s’en est pris à un journaliste de The Gazette, qu’il a accusé gratuitement d’entretenir la peur chez les Anglo-Montréalais, qui craignent davantage (72 %) de contracter le virus que les francophones (50 %), selon un sondage Léger.

L’explication se trouve peut-être moins dans le travail impeccable d’Aaron Derfel, qui avait rapporté la terrible situation au CHSLD Herron, que dans le message envoyé par le gouvernement fédéral, auquel les anglophones se sont toujours identifiés et en lequel ils ont davantage confiance, alors que les francophones s’en remettent plutôt à Québec.

Ainsi, l’administratrice en chef de la Santé publique, la Dre Theresa Tam, a rapidement contredit ses homologues québécois sur l’immunité collective. La conseillère scientifique en chef du Canada, la Dre Mona Nemer, a soulevé l’ire du Dr Horacio Arruda en mettant en doute la stratégie de dépistage adoptée par le Québec. Justin Trudeau s’est lui-même dit « inquiet » pour les Montréalais.

S’il est vrai que les Anglo-Montréalais sont plus satisfaits (85 %) du gouvernement fédéral que les francophones (72 %), M. Legault devrait néanmoins se réjouir d’apprendre que trois sur quatre (74 %) le sont aussi de son gouvernement. Pourtant, à leurs yeux, la CAQ ne vaut généralement guère mieux que le PQ. Un taux de satisfaction de cet ordre ne le situe pas très loin de Doug Ford en Ontario (79 %), nettement devant Jason Kenney en Alberta (62 %) ou Brian Pallister au Manitoba (67 %). En réalité, c’est presque inespéré.

54 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 16 mai 2020 04 h 35

    Ligne CMM-Montréal.

    Pas seulement parce qu'il faut tracer une ligne. Aussi parce qu'il y a beaucoup de circulation entre Montréal et ses banlieues.

  • Yvon Pesant - Abonné 16 mai 2020 04 h 53

    Covid-19: tout et son contraire

    Quiconque a beaucoup écouté et beaucoup lu sur Covid-19 ne sait plus trop quoi en penser tellement tout et son contraire nous est dit et écrit.

    D'abord, ça commence par le sexe de la chose. La ou le? Ici, le la; là, le le. Ça dépend à savoir si elle est Québécoise ou s'il est Français. Dans le ROC et en Angleterre, Covid-19 est sans genre. C'est vous dire.

    Ailleurs dans le monde, je ne sais pas trop. Mais ce qui me dérange un peu c'est la dichotomie entre le discours nous provenant d'Ottawa et celui nous arrivant de Québec qui, l'un comme l'autre, change un peu beaucoup au gré du vent. Si ce n'était que ça.

    Ce qui me dérange beaucoup, c'est ce que d'éminents spécialistes infectiologues, épidémiologistes, etc., trouvés un peu partout sur Terre essaient de nous faire valoir comme étant la vraie vérité vraie quant à savoir ce qu'il en est vraiment et ce à quoi nous en tenir.

    Simple grippe ou catastrophe sanitaire? Développement immunitaire ou pas? Confinement ou pas de confinement? Déconfinement ou pas de déconfinement?Masques ou pas de masques? École ou pas d'école? Les 70 ans et plus en réclusion complète ou pas nécessairement?

    Vacances au chalet seulement pour les Premiers ministres du Canada et de l'Ontario ou pour tout le monde? Allez savoir!

  • Raymond Labelle - Abonné 16 mai 2020 05 h 37

    Si on vit à Montréal...

    ...avoir peur d'attraper le virus est-il une crainte fondée ou une manifestation de québécophobie?

    Je penche du côté crainte fondée.

    Et si une proportion plus grande de citoyens, dont les Montréalais, avaient cette crainte, ça aiderait peut-être.

    Quant à Arruda. Quand je l'entends dire que dans ce CHLSD où le taux d'infection est de 100% que c'est parce qu'on ne s'y lave pas assez les mains, je perds confiance - il faudrait peut-être attendre le résultat de l'enquête. D'autres hypothèses (causes multiples) peut-être: personnel pas assez équipé, circulation froid-chaud intra et inter CHLSD, contamination par aérosol, ventilation - par exemple, entre autres.

    La crise des CHSLD est sans doute une source de contamination communautaire, par les employés.

    Et cette quasi-invitation aux Montréalais à aller en régions répandre le virus, pas génial de la part d'un directeur de santé publique (en régions "c'est le paradis" - et aux gens des régions "surtout n'ayez pas peur des Montréalais s'ils gardent la distanciation sociale"). Que l'on assouplisse les contrôles interrégionaux est une chose, mais... réfléchit-il bien avant de parler? Par ailleurs, quand on sait que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement... on est perplexe quelquefois.

    Et toutes ces volte-faces, entre autres sur le masque. Et que l'on ne teste pas encore les employés du CHSLD s'ils n'ont pas de symptômes quand on sait depuis un temps déjà que les CHSLD sont des nids d'infection et que le virus est le plus contagieux avant l'apparition de symptômes. Tous les employés, au moins en contact avec des infectés ou d'assez probables infectés, devraient être testés régulièrement et fréquemment, symptômes ou pas.

    Et sur l'immunité collective, je suis désolé, la Dre Tam a raison: on ne peut rien en savoir tant qu'on ne connaît pas le temps d'immunité contre le virus après avoir guéri de la maladie, et on ne le connaît pas.

    McCann : plus sceptique sur les succès du système peut-être?

    • Denis Drapeau - Abonné 16 mai 2020 09 h 54

      Ça fait 4 mois que la pandémie sévit dans le monde et les cas de 2e infection sont de l'ordre de l'infinie décimal. Et encore, c'est peut-être de faux positif. On peut donc en conclure que cette immunité, pour l'immence majorité, dure au moins 3 à 4 mois. La durée de l'immunité pour d'autres virus du type Corona est de 2 à 3 ans. Les chances que l'immunité du covid 19 soit de plus de 1 an sont nettement plus fortes que le contraire. C'est ailleurs ce qui motive les investissements de millions de dollars pour un vaccin car, rappelons-le, un vaccin n'est rien d'autre que l'injection à très petite dose de la maladie afin de stimuler notre immunité naturel. Or, si Dre Tam a raison, expliquez-moi pourquoi tant de scientifiques de par le monde misent sur la durée de cette immunité. Bref, il y a plus de chance qu'Arruda ait raison que Dre Tam.

      Mais la vrai question à lui poser est plutôt la suivante, Jusqu'à quand devra-t-on rester confiné et paralyser l'économie ? Jusqu'à l'arrivée d'un vaccin dont la durée de l'immunité est plus qu'incertaine? Et que va-t-il se produire à l'automne avec à peine 5% de notre population ayant développé de anticorps alors que la Suède en aura environs 50%.

      Bref, vaut-il mieux 50% de gens ayant une immunité dont la durée est incertaine mais potentiellement de plus d'un 1 ou 95% de gens qui n'auront aucune immunité ? La santé économique et psychologique de la population ne pourra pas subir le confinement jusqu'à l'arrivée d'un vaccin. On est condamné à miser sur l'immunité collective.

    • Françoise Labelle - Abonnée 17 mai 2020 08 h 18

      M.Drapeau,
      13 marins du USS Roosevelt auraient été réinfectés. Si c'est exact, en calculant à partir des effectifs du navire, on n'est plus dans l'infinitésimal. Une personne ayant été infectée une première fois ne pensera pas à demander un autre test si des symptômes plus légers réapparaissent. L'immunité n'est pas noire ou blanche. Un vaccin ne protège pas toujours complètement d'une infection mais il évite souvent une infection plus sévère.
      En ce qui concerne la Suède, plusieurs virologues et épidémiologistes suédois ont contesté l'absence de confinement strict prescrite par Anders Tegnell, qui a déclaré ne pas viser expressément l'immunité collective. La Suède a utilisé des modèles prévisionnistes qui l'ont amenée à sous-estimer l'impact du virus. Pour l'instant, la performance suédoise est la pire en Scandinavie. La GB, tentée par cette voie, a changé de parcours devant l'ampleur appréhendée des décès.
      «Coronavirus: Has Sweden got its science right?» BBC News, 25 avril.
      La recherche ne porte pas uniquement sur un vaccin mais aussi sur des molécules permettant d'amoindrir les symptômes chez les personnes infectées. Les mesures visent à gagner du temps. Vous semblez être sûr qu'une personne immunisée ne peut être une porteuse asymptomatique du virus et contaminer ceux qui ne ne sont pas immunisés. La difficulté de séparer ces deux populations est une des objections des épidémiologistes à l'immunité collective.
      Ne peut-on essayer de réouvrir l'économie autrement qu'avant la pandémie?

    • Raymond Labelle - Abonné 17 mai 2020 09 h 45

      Je ne nie pas que les inconvénients du confinement ne sont pas aussi à considérer et qu'un confinement strict ne pourrait pas durer, par exemple un an (hypothèse optimiste non garantie d'un vaccin, sujet sur lequel Mme Labelle explique fort bien, plus en détail).

      Quant à savoir quoi et comment déconfiner, c'est une autre discussion. Laquelle comprend un élément de subjectivité dans les choix des risques à prendre, ou pas. Mais encore faut-il savoir ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas pour décider de façon plus éclairée.

      Ce que je dis c'est que Mme Tam avait raison lorsqu'elle affirmait que l'on ne pouvait pas savoir si on pouvait compter sur une immunité collective alors qu'on ne sait à peu près rien sur une éventuelle immunité acquise (ou non) et donc, de sa durée. Faut-il prendre le risque quand même? Une autre discussion. À laquelle Mme Labelle vient d'ajouter d'autres éléments factuels fondamentaux à considérer dans la prise de décision. Eh oui, aussi à considérer les inconvénients du confinement dans la prise de décision. Personne ne le nie je crois.

    • Denis Drapeau - Abonné 17 mai 2020 20 h 55

      @Françoise Labelle
      La revue The Maritime Executif, qui relate la nouvelle des 13 marins, précise ceci:

      According to Korean health experts, it is likely that the "reinfection" is simply a false positive test result caused by dead and inactive virus fragments that are still present in recovered patients. (...) So far, Korean authorities have not identified any examples of a recovered patient spreading COVID-19 to others, which indicates that the "relapsed" individuals are not contagious. In addition, culture tests of samples taken from these individuals have come back negative, indicating little or no viable virus.
      https://www.maritime-executive.com/article/13-sailors-who-recovered-from-covid-19-test-positive-again

      Bref, rien n’est évident d'un côté comme de l'autre. Quant à la performance suédoise, il faut la comparer au reste du monde d'on nous au Québec. Mais surtout, il faut en faire le bilan une fois que la 2e vague (ou plus) sera passée chez eux et chez nous. Pour cette 2e vague, je miserais d'avantage sur leur 50% de gens ayant une immunité dont la durée est incertaine plutôt que sur notre 95% de gens sans aucune immunité.

      Bien sûr il faut rouvrir l'économie autrement et ces déjà le cas mais il y a des secteurs d'activité ou les mesures sanitaires sont très difficiles à appliquer. Les abattoirs en sont un bel exemple. Inévitablement, la reprise de l'économie va faire remonter la fameuse courbe. Modèle suédois ou le nôtre, l'important c'est de mieux protéger nos ainés et ça c'est un véritable casse-tête surtout quand on n'a négligé ce secteur durant plusieurs années.

  • Raynald Rouette - Abonné 16 mai 2020 07 h 02

    Montréal ville cosmopolite devenue ingouvernable


    Surtout depuis l'application intégrale de la Charte canadienne des droits. Les maux de cette ville se sont accentués avec les fusions-défusions. Oui, c'est le bordel à Montréal, elle qui a de plus en plus pris ses distances avec Québec et ses régions depuis 1982. Ses citoyens sont les premiers responsables de cette situation préférant vivre sous l'influence du fédéral.

    La situation de Montréal ne s'améliorera pas avec ou sans Covid-19. Pour employer les mots de Michel Ouellebecq l'écrivain français le plus lu et traduit dans le monde, cette pandémie ne changera le monde, "il sera le même, en un peu pire". Je crois qu'il a raison...

    • Pierre Grandchamp - Abonné 16 mai 2020 10 h 54

      L'origine d'une "Babylone montréalaise": le PLQ qui a donné son aval aux défusions. Il suffit de regarder les développements de la ville de Québec où il y a eu peu de défusions. Tout le monde se pille sur les pieds!

      La Ville de Montréal comptait quelque 1 621 000 habitants, 19 arrondissements, 1 *gros* maire( et 18 petits maires), 84 conseillers municipaux et conseillers d'arrondissement et 19 maires d'arrondissement, pour un total de 103 élus.

      Pour desservir les 4 millions d'habitants, la Ville de Toronto compte 44 arrondissements, 1 maire et 44 conseillers municipaux, pour un total de 45 élus.

    • Sylvie Paré - Inscrite 16 mai 2020 11 h 12

      Les Montréalais francophones sont devenus des complexés colonisés depuis 1982 et depuis qu'il est de bon ton chez les soi-disant bien pensantes de gauche de mépriser ouvertement le Québec ou ceux qui ont le malheur d'être nés Canadiens-francais.

  • Michel Pasquier - Abonné 16 mai 2020 08 h 00

    Le modèle

    Monsieur David, votre chronique m’inspire la réflexion suivante : les Français ont inventé le millefeuille bureaucratique avec des lois et règlements pour tout et qui sont souvent inapplicables dans la réalité, puis les Québécois ont trouvé que c’était une maudite bonne idée.
    Dans la sphère privée on passe régulièrement un coup de balai, souvent à la faveur de difficultés économiques, dans le secteur publique on en rajoute une couche à chaque fois.

    • Fernand Lavigne - Abonné 16 mai 2020 10 h 46

      Monsieur Pasquier à mon avis vous avez tout à fait raison. Un grand ménage s’impose à Québec. Suite à sa vite à Montreal, lorsque François Legault parle d’étatiser le chsld et d’ajoiuter plus directeurs dans ces centres alors qu’il est notoire qu’on y manque de personnel, j’en conclus qu’il est temps qu’il se mette lui-même en pause. Cette visite était une maladresse, mis à part sa rencontre avec la mairesse.
      Fernand Lavigne