Toutes générations unies

Dimanche soir, au spectacle-bénéfice Une chance qu’on s’a, sur les ondes de TVA et de Télé-Québec, je regardais Gilles Vigneault et Fred Pellerin entonner en duo virtuel Gens du pays, hymne québécois informel. La chanson, à la musique coécrite avec Gaston Rochon, avait été lancée le 24 juin 1975 sur le mont Royal durant le spectacle de la Fête nationale. Son succès immense s’était par la suite marié aux combats identitaires du Québec comme aux anniversaires de tout un chacun. Gens du pays serait né, dit-on, d’un défi lancé à Vigneault par Yvon Deschamps et Louise Forestier afin de remplacer Happy Birthday dans nos foyers au moment de souffler les bougies. Mission accomplie !

« Les vœux que l’on fait, les fleurs que l’on sème / Chacun les récolte en soi-même / aux beaux jardins du temps qui court », lançaient-ils dimanche avant d’entamer le célèbre refrain. Et il m’a semblé que l’événement télévisuel trouvait là son apothéose. Plus-value conférée à un spectacle collectif à travers ce legs de mémoire.

Pellerin est un peu le fils spirituel de Vigneault. Tous deux à des générations d’écart avaient mis leur village natal au centre de la roue pour tourner la métaphore du Québec. Ainsi, ce pont tendu à travers le temps par un poète à un autre résonnait-il comme un chant d’espoir de transmission accrue entre ceux qui ont bâti le Québec moderne et ceux qui marchent dans leur foulée. Et ce, à l’heure où les gens constatent avec horreur à quel point tant d’aînés, artistes ou pas, ont été largués, sinon parqués, en résidence par nos sociétés de jeunisme et de « moi d’abord ! »

Vigneault n’aura jamais remisé sa parole depuis la Révolution tranquille, accompagnant les peines et les rêves de son peuple au milieu des flambées et déroutes. On lui était reconnaissants d’être encore fidèle au poste pour inspirer les Québécois au moment où le fléau du coronavirus ravage les corps et les esprits.

Autant dans ce spectacle que dans celui de la veille, En direct de l’univers, la volonté de réunir des artistes de tous âges témoignait du besoin cuisant de recréer des liens générationnels si longtemps distendus.

Ces deux téléprestations semblaient se confondre par leur ton, plusieurs invités ou animateurs, dont Marc Labrèche, ayant en outre sauté d’un plateau à l’autre. Dimanche ou samedi, les présences de France Castel, de Ginette Reno, de Claude Dubois, de Jean-Pierre Ferland aux côtés des Trois Accords, du trio Passe-Partout, d’Ariane Moffatt, des Sœurs Boulay ou de Céline Dion (à peine entendue) sautaient les foyers générationnels. La chanson cajun par le groupe trad acadien Salebarbes Les haricots sont pas salés (au titre déformé qui donna son nom au répertoire louisianais Zydeco) remontait le temps. Ils n’ont pas demandé au docteur Arruda de danser sur une chanson à sa propre gloire, ce qui était plus sage ainsi.

Trop tricoté pure laine, tout ça, faut dire, sans guère de diversité, même du côté des Premières Nations. Des fêtes de famille en français d’abord, célébrations enjouées, entre chansons d’hier et d’aujourd’hui, rap inclus, mais musique classique négligée. Le bel canto du moins s’y faufila par la voix du populaire ténor Marc Hervieux. Ça sentait le repli vers les valeurs sûres : phénomène accru en période d’angoisse collective.

Après l’international One World et le canadien Stronger Together, précédentes prestations virtuelles caritatives souvent mal lunées, le côté ludique des Québécois opposait une joie de vivre à la sinistrose anglo-saxonne. Reste que trop d’arcs-en-ciel, toutes couleurs unies, ça infantilise une fête à renforts éperdus de « Ça va bien aller ! », slogan qui baptisait la nouvelle chanson de Ginette Reno, truffée de formules clichés, hélas ! Comme quoi l’inspiration ne jaillit pas toujours à chaud. Les artistes devront attendre que la poussière retombe avant d’offrir des variations originales sur des affres encore mal digérées.

Ces deux événements au petit écran offraient en tout cas la preuve que les gros plateaux des émissions de variétés peuvent se dresser dans l’harmonie — nourris quand même de capsules virtuelles — en pur respect de la distanciation sociale. Bonne nouvelle pour ce type de tournages audiovisuels, en ruée d’imagination créative.

Et puis ces spectacles collectifs auront permis au premier ministre François Legault de tirer son chapeau lors du point de presse de lundi aux artistes du lot, en les remerciant de nous avoir fait du bien. Osons l’espoir que les bottines suivront les babines, comme dirait l’autre. Puissent la culture, les héritages de transmission et l’environnement atterrir enfin au cœur du projet social, pour mieux soigner nos gueules de bois après tant d’années d’inconscience égratignées par nos peurs d’aujourd’hui.

8 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 14 mai 2020 05 h 49

    Si je vous décode bien, il manquait la magie Dédé Fortin, percutée hors scène en 1995.

  • Gaétan Dostie - Abonné 14 mai 2020 09 h 40

    La grande différence entre l'émission de France Beaudoin et celle concoctée dimanche au calnal 10, c'était la présence envahissante de l'anglais. Radio-Canada est l'exemple même du lavage de cervaux et, cette émission du samedi soir, l'exemple du colonialisme culturel de toute ces "vedettes" qui ne carburent qu'à la culture des autres. France Beaudoin en choisissant ostensiblement de même faire interpréter en anglais des artistes, chanteurs, etc., dont le répertoire est escamoté, nié par ce fait, est un facteur de dégénérescence de la culture québécoise.
    C'est une honte d'y participer!

    • Pierre Robineault - Abonné 14 mai 2020 11 h 43

      Merci bien de l'avoir mentionné, monsieur Dostie! Ne l'ayant pas mentionné elle-même, peut-être que madame Tremblay s'en était plutôt bien accomodée, ou alors elle n'avait pas osé le dire dans Le Devoir.

    • Monique Bisson - Abonné 14 mai 2020 14 h 12

      « Lavage de cerveaux », « colonialisme culturel », « dégénérescence de la culture québécoise », vous avez trouvé les mots justes, M. Dostie, pour exprimer le ressentiment de nombre de Québécoises et Québécois face à une société radiocanadienne qui souffre d'un aplaventrisme affligeant qui déifie la chanson anglaise si bonne soit-elle!

      Comment ce constat peut-il échapper à Mme Tremblay???

      Monique Bisson, Gatineau

    • Gilles Théberge - Abonné 14 mai 2020 17 h 43

      Oui je ne lui en tient pas rigueur, mais comment en effet, cela a-t-'il pu échapper à madame Tremblay...

  • Sylvie Paré - Abonnée 14 mai 2020 10 h 02

    Ouf!

    Pour le tricoté serré; d'accord mais Le Devoir s'est-il tellement enfoncé dans le Trudeauisme aveugle que maintenant, l'usage exclusif de la langue nationale est dérangeant? Vive le retour aux années 60 de la part d'une grande progressiste; tout en anglais ou au moins en bilingual!

  • François Leduc - Abonné 14 mai 2020 10 h 25

    Critique injuste

    Mme Tremblay, je vous en prie, dans ces temps de crise sanitaire et de confinement pénible pour la très grande majorité des gens au Québec, était-il nécessaire de jouer à la rabat-joie et trouver des manques ou des ratés à ces salutaires spectacles d’artistes de chez nous ?

    Trop tricoté pure laine (vous mentionnez pourtant la participation d’artistes acadiens) ... même du côté des premières nations ? Que faites-vous de Elisapie Isaac, chanteuse d’origine autochtone, qui a admirablement bien interprété un bout de « Une chance qu’on ça ».

    Et puis, je vous trouve snobinard en dénigrant la chanson « Ça va bien aller » de Ginette Reno. L’élévation dans les textes n’est pas une condition de sa valeur. Combien de chansons écrites avec des paroles simples ont connu d’immenses succès comme, pour rester dans le même genre, « C’est beau la vie » de Jean Ferrat ou « What a wonderful world « de Louis Armstrong.

    « Ça va bien aller » est une belle chanson qui fait chaud au cœur et qui deviendra peut-être ici une chanson fétiche.

  • Jacques Gascon - Abonné 14 mai 2020 18 h 16

    On aime bien critiquer la critique

    J'ai dû mal lire la chronique, je l'ai trouvé assez positive. Il ne faut pas vraiment comparer les émissions du samedi et du dimanche. Samedi, c'était plutôt choix du public pour la fête des mères avec prestations en direct tandis que dimanche on avait pris le temps de faire un montage. J'avais des craintes pour le TVA-TQ. Finalement impressionné de la qualité. La musique m'a agréablement surpris. Merci, Alex Mac Mahon et cie. Agréable aussi de se rendre ensuite juste à temps chez Guy A.pour entendre Patrick Watson bien entouré. Eh oui, un trésor anglo de Montréal.