Vive le pétrole!

« Le pétrole est mort », a lancé cette semaine la cheffe du Parti vert du Canada, Elizabeth May, en sommant Justin Trudeau d’ignorer les plaidoyers de l’Alberta, dont les appels à l’aide ne cessent de se multiplier depuis que la chute du prix de l’or noir a plongé la province, longtemps considérée comme la vache à lait de la fédération, dans une crise sans précédent.

Jamais depuis la découverte des gisements de pétrole en Alberta dans les années 1940 cette province a-t-elle semblé faire face à un avenir économique si sombre. À en croire Mme May, les déboires actuels de l’industrie pétrolière albertaine ne sont qu’une preuve de plus que le Canada ne doit plus miser sur ce secteur pour créer de la richesse. Selon elle, toute aide fédérale en vue d’une reprise économique devrait être dirigée vers les énergies renouvelables, plus prometteuses que le pétrole, dont la demande mondiale a chuté d’un tiers depuis le début de la pandémie du coronavirus.

Renchérissant sur les propos de Mme May, le chef du Bloc québécois a enfoncé le clou. Lors d’une entrevue à la CBC, Yves-François Blanchet a déclaré : « Que ça plaise ou que ça ne plaise pas, le pétrole issu des sables bitumineux est terminé, fini. Ça ne reviendra pas à un niveau qui justifie les investissements supplémentaires. »

Il était inévitable que les propos de Mme May et de M. Blanchet allaient raviver la polémique. « M. Blanchet a dit que les Albertains envoient des insultes vers les Québécois, c’est totalement faux, au contraire, les Albertains envoient des milliards de dollars de péréquation, a répondu le premier ministre Jason Kenney. Sans le soi-disant pétrole sale de cette province que M. Blanchet insulte quotidiennement, sans ça, l’économie québécoise ne pourrait pas fonctionner. » Évidemment, cela prend plus qu’une pandémie pour que certains politiciens enterrent la hache de guerre.

Au-delà de la politique — chacun des intervenants répond, après tout, aux attentes de sa propre base électorale — un vrai débat s’impose sur l’avenir des sables bitumineux. Le gouvernement fédéral travaille actuellement sur un plan de relance qui maximise les retombées économiques et permet au pays de rattraper une partie des pertes encourues durant cette crise. M. Trudeau a beau miser sur « une relance verte », il ne peut pas ignorer le fait que l’économie canadienne dépende encore beaucoup plus des énergies fossiles que des énergies vertes.

M. Trudeau a confié à un trio de ministres le mandat de produire une stratégie de relance qui vise en même temps la décarbonisation de l’économie canadienne. La ministre de l’Infrastructure et des Collectivités, Catherine McKenna, le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, et le ministre du Patrimoine canadien et ancien militant de Greenpeace, Steven Guilbeault, doivent ainsi prioriser des projets qui non seulement aideront l’économie canadienne à sortir du trou, mais permettront au pays d’atteindre ses cibles de réduction des émissions de carbone.

Il n’en demeure pas moins que ces ministres sont des poids légers au sein du gouvernement à côté de la vice-première ministre, Chrystia Freeland, et du ministre des Finances, Bill Morneau, pour qui la santé de l’économie albertaine est une préoccupation primordiale. Le secteur énergétique demeure la principale source d’exportations nettes au pays. Le Canada a eu un surplus commercial de plus de 100 milliards de dollars en pétrole et en gaz naturel en 2019. Même malgré la chute du prix du pétrole, le surplus commercial généré par ce secteur a dépassé les cinq milliards en mars, selon Statistique Canada. N’en déplaise à Mme May et à M. Blanchet, le gouvernement Trudeau n’a simplement pas le choix de ne pas venir en aide au secteur pétrolier maintenant s’il veut compter sur ses recettes après la crise.

Interrogé lors de son point de presse de jeudi, M. Trudeau a dit ne pas partager l’évaluation de Mme May et de M. Blanchet en ce qui concerne l’avenir des sables bitumineux. « Je sais que si nous voulons aller de l’avant dans la transformation de notre économie vers des émissions plus basses et des procédés plus verts, des travailleurs et des innovateurs en Alberta et à travers le secteur énergétique vont être des participants essentiels à cette transformation », a-t-il dit.

Il faut lire dans sa déclaration son intention de venir en aide au secteur pétrolier non seulement à court terme, mais de manière à ce que ce secteur puisse améliorer sa performance environnementale à plus long terme. Plusieurs projets sont à l’étude, dont l’emploi de petits réacteurs nucléaires modulaires pour remplacer le gaz naturel actuellement utilisé pour extraire du pétrole des mines dites in situ dans les sables bitumineux. À plus court terme, Ottawa pourrait aider des compagnies pétrolières albertaines comme Suncor, qui a lancé un coûteux projet de remplacement des vieilles chaudières à coke par deux centrales de combustion au gaz naturel à son usine de base près de Fort McMurray. Le projet de plus de 1,4 milliard de dollars permettrait une baisse significative des émissions actuelles de cette installation.

Certes, si le prix du pétrole demeure à son niveau actuel pour des années à venir, Mme May et M. Blanchet pourront dire qu’ils avaient raison. L’incertitude économique actuelle étant ce qu’elle est, il est impossible de faire des prévisions à cet égard. Mais rien n’indique qu’Ottawa est prêt à abandonner le secteur pétrolier maintenant. Le Canada en dépend encore trop.

À voir en vidéo