La solitude tue

Il n’y a pas que la COVID-19 qui décime les rangs des 80 ans et plus. La solitude fait des ravages aussi. L’histoire de Réal Migneault, dont la visite au chevet de sa mère a eu un effet inattendu, est éloquente à cet égard. Atteinte du virus, la dame de 85 ans n’en avait plus pour longtemps, ce qui permettait à son fils d’enfin lui rendre visite. Trois jours et trois visites plus tard, la résidente du CHSLD Berthiaume-Du Tremblay à Montréal était revenue à elle et fredonnait ses chansons préférées. Le contact avec son fils semble l’avoir ressuscitée. Mais pour combien de temps ? Thérèse Marineau est à nouveau condamnée à l’isolement ; elle n’a plus droit aux visites. Urgence sanitaire oblige.

De toutes les révélations que nous réserve cette pandémie, aucune n’est plus ahurissante que celle concernant les centres d’hébergement pour personnes âgées. Ce sont les corps anormalement amaigris, les couches qui débordent et les cadavres qu’on tarde à sortir des chambres qui nous ont le mieux fait comprendre que « la guerre dont parlent les gouvernements est celle que les institutions mènent contre leurs citoyens ». En commençant par les vieux. Ou devrais-je dire les vieilles ? Derrière ces éternelles oubliées, on en trouve d’autres, femmes elles aussi pour la plupart, très souvent immigrantes, qu’on s’évertue à ne pas voir et à traiter sans considération.

Curieusement, cette « urgence sanitaire » nous force à reconnaître que notre plus gros problème n’est pas d’abord sanitaire. Il est humain, social et politique. Comme dit l’ex-présidente de Médecins sans frontières, Joanne Liu, une fois la pandémie derrière nous, « les gens ne se rappelleront pas tout ce qu’on a fait par rapport au lavage des mains […] Ils vont se rappeler qu’ils n’étaient pas là quand leur mère est décédée ». Le problème qui saute aux yeux ici n’est pas d’abord médical : c’est l’isolement et l’abandon. C’est le fait que 10 % seulement des aînés hébergés reçoivent des visites régulières de leurs proches. C’est le manque flagrant de contact humain.

Tous les CHSLD ne sont pas des prisons ignobles, bien sûr. Malgré un manque chronique de personnel, plusieurs font ce qu’ils peuvent pour offrir une vie digne de ce nom. Et puis, le Québec n’a certainement pas inventé la notion de centres d’hébergement pour « personnes en perte d’autonomie », ni les problèmes associés à ce type d’établissement en pleine pandémie. Seulement, le Québec compte beaucoup plus de résidences pour aînés, un phénomène que nous payons durement à l’heure actuelle.

« Plus de 40 % des 85 ans et plus vivent dans un centre d’hébergement privé ou public au Québec », comparativement à environ 30 % ailleurs au Canada. C’est cette réalité, dont on ne se souciait guère avant la venue de la pandémie, qui fait de Montréal l’épicentre de la propagation virale au Canada et du Québec, un des endroits les plus touchés en Amérique du Nord. Mais comment sommes-nous devenus les champions des centres d’hébergement pour aînés ? Le vieillissement de la population, l’urbanisation et jusqu’au type d’habitation expliquent en partie le phénomène. Mais le Québec est-il si différent, disons, de la Colombie-Britannique ? Pas tant. On trouve une différence notoire, par contre, dans le nombre de résidences pour aînés privées. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement, le « taux d’attraction » du privé en 2019 était de 18,4 % au Québec, comparativement à 6,1 % ailleurs au Canada. Tout « un contraste », dit le rapport.

Je n’essaie pas d’épingler l’hécatombe des CHSLD sur le seul dos du privé. Devant l’innommable, nous avons tous à nous interroger. L’indifférence générale à l’égard des personnes âgées est une responsabilité individuelle et collective. Mais parmi les examens de conscience auxquels cette crise nous convie, « la dictature des écoles de gestion » devra certainement se retrouver en haut de liste. L’idéalisation du privé, perçu comme moins cher et plus efficace, s’est imposée dès les années 80 pour culminer avec la méthode Toyota et la centralisation à outrance dans les années 2000. « On a coupé dans le social pour donner au biomédical », résume Claude Doyon, retraité du système de santé après 32 ans de service. On a coupé dans les « petits » services — la secrétaire, la réceptionniste, la préposée aux bénéficiaires et jusqu’aux infirmières — pour donner aux grands établissements et aux hauts gradés. Avec les résultats qu’on connaît.

En temps normaux, n’importe quel gouvernement serait forcé de démissionner devant l’étendue des problèmes que cette crise nous révèle. L’heure est tout sauf normale. On a tellement besoin de croire dans l’utilité du combat auquel on nous convie — « ensemble on va y arriver ! » — que tout ce qui ne concerne pas une solution immédiate est remis à plus tard.

Pourtant, il n’y a pas que les microbes qui tuent. La solitude, la négligence et la discrimination le font aussi.


 
55 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 mai 2020 01 h 14

    Lien en français

    Le lien apposé à la phrase «comparativement à environ 30 % ailleurs au Canada» mène sur une version anglaise d'un document de Statistique Canada. Comme pour tous les documents de cette agence, il existe une version française (toujours accessible à l'aide d'un lien situé en haut à droite de la page). La voici :

    https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/as-sa/98-200-x/2016004/98-200-x2016004-fra.cfm

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 mai 2020 10 h 04

      La plus grande escroquerie du 20e siècle est l'idée que le privé est moins cher et plus efficace que le public. Au contraire, l'expérience mondiale a démontré un échec total de ces privatisations que ce soit dans les services publics, dans l'énergie, l'électricité, ou l'éducation.
      En effet, la première chose que la Finlande a entreprise pour améliorer son système scolaire était l'abolition de ses écoles privées. Aujourd’hui, la Finlande se distingue par une éducation supérieure à tous les autres pays.
      Grâce à René Lévesque qui a nationalisé notre électricité, les Québécois payent la facture la moins chère en Amérique du Nord.
      Faire de l'argent sur le dos des personnes âgées avec des résidences privées est une aberration qu'il faudrait corriger avec une nationalisation le plus vite possible.
      Non, le privé n'est ni efficace ni moins cher.

    • Jacques Gagnon - Abonné 6 mai 2020 23 h 36

      Madame Alexan, absolument sans vouloir vous vexer, vous êtes devenue malgré vous l'étincelle qui m'a allumé sur ce que vous faites ici. Par votre réponse qui n'a rien à voir avec le texte de monsieur Jodoin, vous vous assurez que votre commentaire figurera en meilleure position. C'est un stratagème très utilisé que je baptise stratégie du poisson-pilote en votre honneur.

    • Marc Therrien - Abonné 7 mai 2020 18 h 18

      M. Gagnon,

      Car on sait d'expérience que la probabilité de récolter des "j'aime" s'accroît lorsque l'on apparaît dans la première page du fil de commentaires.

      Marc Therrien

  • Clermont Domingue - Abonné 6 mai 2020 06 h 13

    Égoĩsme et ingratitude.

    Voir nos vieilles amaigries tristement seules nous révèle le côté sombre d'une société en mal de civilisation Que des soldats portent la cuillère à la bouche et changent la couche de nos mémères ce n'est pas seulement un manque de reconnaissance, c'est un manque d'humanité.

    Nous refusons de prendre soin de nos vieux et de nos vieilles parce que nous ne voulons pas voir le dépérissement et la mort.

    Honore ton père et ta mère nous apprenait la religion. Est-ce que ça veut dire: " Que le gouvernement s'en occupe?" Les parquer en CHSLD, les confier à des femmes immigrées mal payées et les oublier en attendant qu'un virus les mène au paradis, est-ce de la piété filiale?

    Nous ne voulons pas nous occuper de nos vieux malades. Nous avons autres choses à faire. Ne pourrait-on pas les aider à partir quand ils le demandent?

    • France Martinez - Abonné 7 mai 2020 00 h 37

      Monsieur,
      "nos vielles" et "nos mémères", quel mépris !!
      Ces femmes, quelle que soit leur condition, méritent notre respect, notre support et la reconnaissance de leur dignité que leur désir soit qu'on les aide à vivre ou à mourir.
      Vous écrivez: "Nous ne voulons pas nous occuper de nos vieux malades. Nous avons autres choses à faire. Ne pourrait-on pas les aider à partir quand ils le demandent?" Vous semblez avoir peur de "voir le dépérissement et la mort" et souhaiter que ces personnes "demandent de partir"...
      J'ai beau appuyé l'aide médicale à mourir pour les personnes qui le désirent, je crois que dans cet article et en ce moment, il est plutôt question d'aide à vivre. Je parie que si la qualité de vie dans les CHSLD étaient comparables à celle existant aux soins palliatifs, la condition physique et psychologique des résidents s'en trouveraient grandement améliorées.

    • Clermont Domingue - Abonné 7 mai 2020 05 h 55

      Madame Martinez, nos vieilles et nos mémères n'a rien de méprisant. J'appelle un chat un chat et la mort n'est pas un pique-nique. Au diable les euphémismes.

    • Nicole Bienvenue - Abonnée 7 mai 2020 13 h 09

      Monsieur Domingue. Je suis une personne agée mais je ne suis ni ne serai jamais votre vielle et votre mémère.
      Le respect c'est une foule de petites choses!

    • France Martinez - Abonné 7 mai 2020 14 h 49

      Femmes n'est pas un euphémisme et en 2020, mémère, quoi qu'on dise, est péjoratif.

    • Clermont Domingue - Abonné 7 mai 2020 16 h 31

      @ Mesdames Bienvenue et Martinez. Je suis un bûcheron, arrière grand-père de 82 ans . Les termes vieux et pépère exprime bien ma réalité. Tant pis pour les ballerines. Moi, je préfère la hache.

  • Mikhael Said - Abonné 6 mai 2020 06 h 29

    Humain, social et politique

    Merci pour cette chronique qui remet les choses à leurs places. À l'heure où l'on comprend plus cette maladie (comparativement à il y a deux mois), où l'on sait quelles sont les personnes à risque, où des traitements sont appliqués déjà dans certains pays, où d'autres s'en sortent beaucoup mieux (avec un taux de mortalité très inférieur et une éventualité de rejoindre une vie presque normale rapidement, l'épidémie étant en forte décroissance), on constate que notre impuissance n'est que le résultat d'un choix de société et d'organisation de celle-ci, après avoir réduit a peau de chagrin notre système de santé, et appliquer les mêmes principes économiques et de profitabilité à tous les aspects de notre société (un CHSLD étant devenu une source de profit comme une autre, c'est à dire une opportunité pour une compagnie de réduire ses coûts à tout prix, on voit même qu'en France la principale entreprise de maisons de retraite médicalisées privées est côtée en bourse !). La seule réponse actuelle est la prise en otage de toute la population et une responsabilisation actuelle qui vire à la culpabilisation à outrance. On ne connaissait pas la maladie en début d'année et le principe de précaution était sans doute bienvenu, mais on ne connait pas plus le résultat de ce "Grand Confinement" à long terme ...

  • Claude Bariteau - Abonné 6 mai 2020 07 h 08

    Vous surfez Vous surfez sur des chiffres avec des témoignages pour convaincre de la présence de problèmes majeurs dans les CHSLD et le confinement utilisé au Québec pour faire face à l’irradiation du COVID-19 au début par des voyageurs en provenance des États-Unis qui ne furent pas testés et se virent suggérer, occasionnellement, de s’isoler quatorze jours.

    Là se trouve l’explication de la présence de ce virus au Québec et de sa pénétration effrénée dans les CHSLD à laquelle a contribué le recours à un personnel en rotation et sous-payé, mais aussi dans des lieux d’habitation au sein desquels l’irradiation communautaire fut en expansion par une absence de dépistage des personnes dites asymptomatiques dont il était peu connu qu’elles étaient des transmetteurs actifs.

    Par ailleurs, en surfant comme vous le faites, vous banalisez les facteurs économiques comme politiques qui ont contribué au gâchis que vous notez et contribué à une distanciation sociale qui affecte grandement des personnes âgées qui ont du se retrouver dans des établissements de soins de longues durées gérés pour faire baisser les coûts et, dans ceux privés, augmenter les gains des propriétaires.

    Aussi, quand vous avancez qu’en « temps normaux, n’importe quel gouvernement serait forcé de démissionner devant l’étendue des problèmes que cette crise nous révèle », il manque à votre constat un bilan des coupes canadiennes dans les services de santé qui ont forcé les gouvernements provinciaux, en particulier celui du Québec, de revoir ses politiques et les décisions du Canada en janvier 2020 d’expédier des équipements sanitaires vers la Chine et de tarder à contrôler efficacement les arrivés en provenance des États-Unis, que demandait le gouvernement du Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 mai 2020 09 h 23

      Que vous avez raison M. Bariteau. Au lieu de cheminer dans cette diatribe de cette madame, vous nous donner les véritables raisons de cette catastrophe humaine. L'irresponsabilité du gouvernement canadien dans cette affaire est criminelle. Ne pas avoir fermé les frontières, comme la plupart des gens imploraient, nous ont conduits dans cette crise épidémiologique. C’est ce que les autres pays voisins à la Chine ont fait, en tout cas, ceux qui ont réussi à mâter cette épidémie en ne faisant aucunement confiance à l’Empire dictatorial du milieu, l’OMS et n’étant pas versés dans des actes d’autoflagellation multiculturalistes et postnationaux de peur de froisser les autres selon la très sainte rectitude politique.

      Avoir eu recours à des gens sous payés et sous éduqués, surtout dans les institutions privées des CHSLD, cela a grandement contribué à cette crise. Ce sont eux qui ont amené cette infection dans ces établissements. Ajoutez à cela aucun test de dépistage au préalable de patients venant des hôpitaux, le manque d’équipement flagrant et d’un protocol strict vis-à-vis la contagion totalement absent et vous avez la tempête parfaite dans ces institutions.

      Évidemment, les coupes en santé du gouvernement fédéral on fait très mal. Partir de 50% à 22%, eh bien, il y a beaucoup d’argent qui manque. S’il y a un gouvernement qui devrait démissionner, ce sont les incapables et irresponsables du gouvernement fédéral minoritaire qui sont à l’origine de cette crise pour plusieurs raisons.

      Enfin, qui sont les institutions? N’est-ce pas des structures sociales axées sur la stabilité et la durabilité temporelle? Ne régissent-elles pas les interactions sociales? Est-ce que toute institution sociale se présente comme un ensemble de croyances, de normes, d'attitudes et de pratiques? Ici, ce sont les valeurs multiculturalistes et mondialistes qui ont fait défaut.

  • Hélène Lecours - Abonnée 6 mai 2020 07 h 25

    On a coupé

    "On a coupé dans le social pour donner au biomédical »...On a coupé dans les « petits » services — la secrétaire, la réceptionniste, la préposée aux bénéficiaires et jusqu’aux infirmières — pour donner aux grands établissements et aux hauts gradés". Voilà ce contre quoi on ne s'est certainement pas assez battus, ce devant quoi nous nous sommes retrouvés tellement impuissants. Oui, il s'est instauré une dictature du privé appuyée par des hauts fonctionnaires qui fonctionnent encore. Ils ont rajeuni peut-être mais sont toujours aussi bien payés pour faire obéir le bon peuple que nous sommes et qui n'a pas tellement tendance à la révolte. Cette dictature des écoles de gestions, ce sont nos fils et nos filles qui ont "réussi dans la vie" qui l'ont instaurée.. Et nous faisons confiance à nos mon oncles élus au gouvernement. C'est une tare du Québec. Nous préférons nous cacher, ne pas discuter, parce que nous avons peu confiance en nous-mêmes malgré tout. Nous voulons la paix. Est-ce donc vrai que qui veut la paix prépare la guerre? La préparer n'est pas nécessairement la faire. C'est être préparé et avoir l'esprit clair sur ce que l'on veut vraiment. Il n'est peut-être jamais trop tard pour....commencer.