L’ombre du doute

L’Amérique bascule de manière sans précédent : fermeture de la société, chômage de masse, incroyable nombre de morts, hôpitaux débordés — et tout cela animé par un président maboul qui, semblable au dictateur vénézuélien Nicolás Maduro, joue le caudillo presque tous les soirs à la télévision. En revanche, au Parti démocrate, on est bien tranquille. Joe Biden — candidat des caciques, clientéliste à fond, apparatchik sans principes évidents au cours de sa longue carrière — affrontera Trump au mois de novembre en tant que sauveur des États-Unis au cours d’une crise exceptionnelle.

Pour le moment, une prétendue harmonie règne dans les secteurs divergents de l’opposition : Bernie Sanders et Elizabeth Warren ont tous les deux annoncé leur soutien à l’ancien vice-président, et beaucoup de militants gauchistes ont l’air de coopérer. Bien qu’il soit en désaccord avec « Joe » sur presque tous les sujets qui fâchent, « Bernie » se dit fidèle au projet de renverser « le président le plus dangereux de l’histoire moderne de ce pays ». Les partisans de la réforme « progressiste » sont censés être prêts à suivre l’exemple de leur héros — même la bagarreuse « AOC » (Alexandria Ocasio-Cortez) participe à des pourparlers avec le camp Biden afin d’établir un front unifié contre le monstre qui profane la Maison-Blanche.

Donc tout va bien ? Le pari « centriste » des démocrates officiels et de leurs porte-parole au New York Times et au Washington Post est gagné ? Le candidat avec les meilleures chances de battre Trump sera présenté aux urnes en automne ? Bigre ! Il semble qu’il y ait des doutes. Biden, vainqueur de l’aile réformiste de son parti, l’ennemi du « populisme » de gauche, n’est peut-être pas une solution de rechange à Bernie Sanders aussi pragmatique et sensible qu’on l’aurait cru.

D’où vient cette affreuse nouvelle ? Comble de l’ironie, elle a été publiée par le « fake news » New York Times, dans deux dépêches qui devraient réjouir le président sortant, malgré sa colère constante contre le quotidien de référence anti-Trump. Le 14 avril, le Times a fait savoir que les sondages dans les États clés du Midwest — la fameuse « ceinture rouillée » où Trump l’avait emporté contre Hillary Clinton en 2016 — ne sont pas très chauds côté Biden. Dans le Wisconsin, son avance sur Trump est seulement d’un point de pourcentage par rapport à une avance de six points pour l’électorat national. C’est presque pareil en Pennsylvanie, où Biden devance Trump de seulement deux points. En même temps, Trump « semble avoir progressé dans l’électorat de 45 à 65 ans, ou même plus jeune », ce qui compenserait ses pertes parmi les électeurs de plus de 65 ans.

Pourquoi ce manque d’enthousiasme pour un candidat qui va nous sauver de ce président si « dangereux » ? Le Times revenait le 18 avril avec un grand reportage sur les partisans de Sanders déçus par sa capitulation. « Ce que je ressens, c’est que les démocrates veulent nous faire voter pour eux par sentiment de culpabilité, et ils ne visent pas de changements significatifs, constate Mary Shippee, 31 ans et résidente de Milwaukee, au Wisconsin. Pour la troisième élection d’affilée, avoir un candidat si fade me poussera à peut-être voter pour un troisième parti. » Ou pour beaucoup d’autres, à ne pas voter du tout.

Le Times répond à cette indifférence envers Biden et le danger Trump avec une condescendance franchement bizarre. Dans un éditorial, le journal exhorte les jeunes à voter pour Biden contre Trump en invoquant un tweet pro-démocrate de Cardi B, vedette du rap :

« C’est très, très sérieux cette foutue merde, putain.

Et vous ne la prenez pas au sérieux, putain.

En ce moment, vu l’état dans lequel

les États-Unis se trouvent,

on n’a pas le temps de déconner. »

Pas tout à fait convaincu par le Times, je songe aux difficultés pour Biden de remplacer Sanders dans le cœur des jeunes. Sanders prônait un système de santé gratuit et universel ainsi qu’une élimination des droits de scolarité dans les universités publiques, deux positions auxquelles s’oppose Biden. Déjà, la prudence envers l’industrie de l’assurance médicale est un obstacle à choisir Biden pour un jeune adulte écrasé par les dettes de son éducation n’ayant pas d’assurance privée. Pire, ce jeune adulte est aujourd’hui confronté à un probable manque d’emploi qui durera des années, ce qui pourrait le mener à la faillite personnelle. Biden, cher ami des sociétés de cartes de crédit, fut le parrain en 2005, alors qu’il était sénateur du Delaware, d’une loi qui rend plus difficile la déclaration de faillite pour obtenir la protection d’un juge contre les créanciers.

Si le taux de participation parmi les jeunes est faible en novembre, ce sera probablement aux petits Blancs du Wisconsin, du Michigan et de la Pennsylvanie de choisir si Trump obtiendra ou non un second mandat. Là, le président possède un net avantage sur Biden, qui a voté pour l’ALENA en 1993 et pour l’accord d’échange avec la Chine en 2000. Trump, comme Sanders, a farouchement critiqué les accords du « libre-échange » promulgués par le président Clinton et les démocrates, accords perçus avec justesse comme catastrophiques pour les gens, femmes comme hommes, qui ont travaillé dans des usines parties pour le Mexique et la Chine. L’ACEUM, qui vient de remplacer l’ALENA, n’est pas la résolution des malheurs industriels clamés par Trump (Sanders a voté contre), mais c’est quand même une amélioration dont Trump va se vanter.

Invraisemblable que Biden gagne en novembre ? Trump est parfaitement capable d’autodestruction — on vient d’en être témoins avec l’histoire de l’injection de désinfectant. Mais ce qui est clair, c’est qu’il veut gagner, alors que les démocrates se montrent manifestement indécis.

John R. MacArthur est l’éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.


 
17 commentaires
  • William Dufort - Abonné 4 mai 2020 07 h 43

    Trump réélu? Non mais...

    Aussi inconcevable que cela puisse paraître, Les Démocrates pourraient bien perdre une deuxième élection consécutive face au pire candidat à la présidence de l'histoire des États-Unis.

    Mais comment Donald Trump, l'ignorant, le narcissique qui n'en a que pour lui-même, obsédé par son image dont toutes les décisions sont prises en fonctiion de le faire bien paraître, le menteur compulsif qui n'endure autour de lui que les plus serviles flagorneurs, peut-il être réélu?

    C'est qu'il peut compter sur une base enthousiaste: les racistes, les fous de Dieu, les obsédés par l'avortement, les phalocrates des armes à feu qui le voient tous comme un sauveur, un protecteur de leurs valeurs. Il compte aussi sur les très riches qu'il a gâtés avec des baisses d'impôts indécentes et l'abolition des couteuses msures de protectin de l'environnement. Il y a aussi les bonnes gens peu informés dont la source principale d'information est Fox News.

    Biden lui, est l'homme de l'estsblisment démocrate. Sans convictions profondes, il protégera les grandes industries financières, industrielles et du monde de l'assurance qui auraient été menacées par les mesures progressistes des Sanders ou Warren en matière de santé, d'éducation, de salaire minimum, etc...

    Or, ces industries financent et possèdent les deux grands partis. En conséquence, la base énergique des Démocrates se voit marginalisée, écartée et votera pour Biden pour éviter le pire ou restera à la maison, comme elle l'a fait en 2016.

    Les jeux ne sont pas faits, mais la seule possibilité que Donald Trump puisse être réélu, maintenant que tous peuvent voir ce qu'il est vraiment, donne froid dans le dos.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 mai 2020 09 h 01

      IL n'y a que les ignorants pour aimer l'ignorance.

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mai 2020 10 h 21

      Oui M. Dufort, les Démocrates vont perdre une deuxième élection consécutive face à Donald Trump. Regardez qui ils ont choisi, Joe Biden, l’éternel candidat du mieux que rien à la présidence avec un quotient intellectuel qui ne dépasse pas 100. « Bumbling Joe » comme il l’appelle affectueusement ceux qui sont pour lui. Les jeunes démocrates ne sont pas avec Biden. Les travailleurs ne sont pas avec Biden. Les plus vieux ne sont pas avec Biden. Qui reste-t-il? Eh bien, les gens qui en ont ras-le-bol de Trump, ceux qui n’ont jamais accepté le verdict démocratique de novembre 2016 et surtout la minorité noire qui affectionne un engouement pour lui qui est difficile à comprendre, lui, qui a voté à maintes fois pour des lois à saveurs ségrégationnistes.

      Biden est justement le problème en Amérique. Il représente le passé, celui de l’establishment, de la haute finance, des banquiers, de Wall Street et de ces élites intercontinentales aux souliers cirés. Qu’est-ce qu’il y a démocrate ou de progressiste dans sa candidature? Les Américains ne voudront pas faire un retour en arrière et élire quelqu’un qui a présidé aux accords de libre-échanges qui ont envoyé tous les emplois ailleurs, qui a voté pour des guerres comme celle de l’Irak et qui est lui-même empêtré dans un scandale de viol ou d’attouchements illicites. Les états clés, ceux qui faisaient partis du mur démocrate, retourneront dans le giron de Trump s’il y a une élection en novembre.

      Trump vous reviendra pour un autre mandat de quatre ans, et ceci encore une fois, pour le meilleur ou pour le pire. Devinez qui les Américains voudront comme président pour gérer un retour économique suite à la fin de la pandémie? Biden? Soyez sérieux. Il risque d’être contaminé et de mourir de cette épidémie. Il dormait lors de la conférence en ligne qu’il a fait avec nul autre, Hillary Clinton.

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 mai 2020 11 h 04

      "Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le répéter», disait George Santayana. Malheureusement, le désarroi d'une société marchande pendant des siècles a fait que les États-Unis sont devenus un état défaillant.
      Il n'y a pas de grandeur dans un pays qui ne valorise que le pouvoir de l'argent et l'enrichissement à outrance d'une minorité insouciante, pendant que la majorité crève de faim.
      Un autre terme pour ce président voyou sonnera la fin de l'espoir d'une démocratie aux États-Unis.

  • Françoise Labelle - Abonnée 4 mai 2020 07 h 56

    Avec un peu d'aide de mes amis

    Traduction très maladroite de la chanson des Beatles.
    Trump a reconnu qu'il allait peut-être atteindre sa cible de 100,000 décès aux USA (90,000 en fait).
    L'ouverture prématurée des états dirigés par des républicains, comme la Floride, essentielle à sa réélection, a été condamnée par les médecins craignant une flambée des cas.
    Trump aura peut-être de l'aide pour mener à bien son projet d'autodestruction.
    Les USA seraient au 46e au palmarès de l'espérance de vie.
    L'historien Juan Cole (Informed Comment) espérait, à la veille de l'élection, que les américains voteraient pour le moindre mal.
    Il y a un solide instinct de mort chez nos voisins.

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mai 2020 09 h 02

      Chère Mme Labelle, en proportion de population, la situation au Québec est plus catastrophique que les USA. En fait, c'est 260 décès par million au Québec tandis que c'est seulement 207 aux États-Unis à l'heure de ce commentaire. Disons que si on avait la population des USA, nous aurions plus de 85 000 morts. Montréal accuse 700 morts par million présentement. Avant de se péter les bretelles, il faut réfléchir.

      Il faudrait arrêter de regarder TLMEP, vous savez, l'émission de ce p'tit artiste qui est devenu millionnaire grâce à létat et Radio-Pravda.

    • Joane Hurens - Abonné 4 mai 2020 18 h 03

      D’accord avec vos chiffres.
      Par contre sur la radio-pravda, comment penser que FoxNews, propriété des frères milliardaires Koch, qui se payent des millionnaires comme Hannity & friends pour répandre des insanités, puissent susciter l’envie de ceux qui aiment la vérité des faits.
      Comme vous devez être malheureux dans un pays où notre radio et télé d’état privilégient la réalité des faits.

  • Jacques Fortin - Inscrit 4 mai 2020 08 h 16

    Merci pour vos fines observations, face à l'égarement de l'oppositione.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 4 mai 2020 08 h 37

    Qui?

    En fait, qui aurait vraiment le goût de présider aux destinées de ce que seront devenus les États-Unis, son économie et son tissu social au lendemain de la pandémie? D'autant que les candidats à ce cadeau de Grec sont des vieillards qui doivent bien, certains jours, sentir par leur fatigue le poids des perspectives à venir.
    Il est donc primordial de regarder la vice-présidence. Du côté républicain c'est trop tard et on sait à qui s'en tenir. Mais les électeurs américains et les démocrates en particulier doivent attendre un choix très judicieux de la colistière de Biden.
    On ne sait jamais de quoi demain sera fait.

    Jacques Bordeleau

  • Daniel Boisseau - Abonné 4 mai 2020 09 h 42

    Bizarre

    Bizarre, cette si grande préoccupation que nous avons du sort des États-Unis alors que beaucoup d'entre nous avons passé la plus grande partie de notre vie à souhaiter la fin de cet Empire. Pensez au blocus de Cuba, à la guerre du Vietnam, au Chili de Allende, aux Contras au Nicaragua, à l'invasion de l'Irak. Or nous assistons à l'écroulement de cette puissance et au lieu de nous en réjouir, nous nous en inquiétons. C'est qu'étant donné que nous avons copié notre mode de vie sur celui des américains nous avons peur d'être entraînés dans leur chute.

    • William Dufort - Abonné 4 mai 2020 10 h 50

      Si détestables soient les Américains et les exemples que vous donnez sont probants, il faut souhaiter leur évolution vers un plus haut degré de civilisation, pas leur écroulement qui nous entrainerait dans leur chute, comme vous le dites.

      La nature ne tolère pas le vide et l'effondrement trop rapide de l'Empire américain permettrait probablement à la Chine de devenir la puissance égéminique du monde. Pas sûr qu'on y gagnerait au change.