Notes de terrain

On connaît à présent le plan de match du gouvernement : on rouvre les garderies et les écoles primaires le 11 mai, sauf celles situées dans le Grand Montréal, qui ouvriront à compter du 19. Leur fréquentation n’est pas obligatoire et le retour à l’école est donc volontaire. Écoles secondaires, cégeps et universités restent fermés jusqu’à la prochaine rentrée.

J’ai longuement expliqué ici pour quelles raisons, en ces temps pour cela tragiques, les décisions sont difficiles à prendre mais doivent être prises. Restons donc modestes, compréhensifs, tout en espérant que les autorités n’hésiteront pas à revenir sur leurs décisions si le cours des choses le demande.

Je vous emmène cette fois sur le terrain, là où les décisions prises en haut ont des répercussions immédiates, et parfois déchirantes. Je remercie les très nombreuses personnes qui m’ont apporté leurs témoignages. J’en donne ici un trop bref aperçu.

Les parents

On sympathisera sans mal avec ces nombreux parents qui, devant la diversité des positions des experts sur les effets du déconfinement scolaire, adoptent un principe de précaution et gardent leurs enfants chez eux, en attendant de voir ce qui va se passer.

On comprendra aussi ceux qui pensent que le mieux pour leurs enfants est de retourner en classe — pour retrouver les amis ou pour consolider leurs acquis scolaires, notamment.

Mais on sympathisera aussi avec tous ceux qui affirment avoir de bonnes raisons de ne surtout pas envoyer leurs enfants à l’école : ceux-ci sont vulnérables, ou il y a à la maison d’autres enfants ou des adultes en plus ou moins mauvaise santé, ou ils sont eux-mêmes dans ce cas.

Les enseignants, les élèves et les autres

Les enseignants ont bien entendu les mêmes réticences et inquiétudes que les parents. Mais il y a plus.

C’est que ce que nous appelons du simple mot « école » est en fait une très grande quantité de gens, de lieux, de rôles, de cours et de fonctions extraordinairement variés. C’est tout cela, avec tous ces imprévus, que sa réouverture remet en évidence pour les acteurs du milieu. C’est ainsi que certains cours exigeant des rapprochements et des contacts ne pourront avoir lieu : éducation physique, arts plastiques, musique, laboratoire informatique.

On manquait déjà d’enseignants en bien des endroits. Que va-t-il arriver quand plusieurs ne pourront revenir ? Quand les classes de 15 élèves seront plus nombreuses ? Aura-t-on assez de salles de classe ? Comment se feront les nécessaires déplacements ? « Faudra-t-il établir des tours pour aller aux casiers, que partagent deux élèves ? Tracer des flèches au sol pour limiter le sens des déplacements ? »

Une autre enseignante m’écrit ceci : « Est-ce que demander aux enfants d’appliquer des mesures de distanciation, surtout les plus petits, ne va pas augmenter leur angoisse et générer de l’incompréhension ? Est-ce qu’ils seront réprimandés s’ils font des câlins à leurs amis, se tiennent la main dans la cour de récré ? » Une autre évoque « l’obligation d’empêcher un élève de frapper d’autres élèves ou de lancer des chaises ».

Une autre écrit : « La distanciation physique dans une école varie de 0 à 50 cm en moyenne. À mon école, en temps normal, 1400 personnes touchent les rampes d’escalier, les poignées de porte ou les bureaux plusieurs fois par jour. À l’école primaire de mes enfants, ils sont plus de 900. Des élèves se raclent la gorge, éternuent, toussent et se mouchent régulièrement. Les bureaux servent de dépotoir à Kleenex. Ils ont parfois des allergies saisonnières et souvent le rhume. »

De plus, les écoles diffèrent, souvent radicalement. « Je connais des enseignantes au primaire à Montréal qui ne dorment plus parce qu’elles travaillent déjà dans des écoles difficiles à gérer, avec plus de 95 % d’enfants issus de parents nouvellement immigrés. Nombre de ces enfants vivent des conditions difficiles, ont connu la guerre, entendent de la part de leurs parents des avis contraires à ce qu’on leur enseigne et n’hésitent pas à le faire savoir. Ce qui se passe dans leur tête d’enfant doit être terrible. »

Mais il faut aussi à l’école divers personnels (chauffeurs d’autobus, concierges, cuisiniers, divers spécialistes). Comment les protéger ? Que leur demander ? Qu’a-t-on prévu comme procédures sanitaires (lavage de mains, distanciation, désinfection, masques) pour tout ce monde, élèves compris ?

Une enseignante m’écrit : « Spontanément, j’ai envie d’écrire que je vais m’asseoir dans mon local et pleurer. Probablement que je n’aurai pas dormi de la nuit à me demander comment organiser mon local pour répondre aux demandes. Il ne faut pas être dans les écoles au quotidien pour penser que c’est facile de réorganiser des locaux, des groupes, du transport scolaire, des horaires, etc. »

Des solutions sont pourtant imaginées. « Je vais mettre en place des cliniques de soutien particulier pour mes élèves en difficulté alors que les élèves qui progressent facilement plancheront sur des projets personnels selon leur intérêt. »

Et encore : « Je pense donner un menu au début de la semaine et demander aux enfants ce qu’ils veulent faire. Style alternatif un peu. Animer des discussions sur l’actualité. Je compte faire pas mal de “rassurage”. »

Mais une tristesse mêlée de tendresse reste omniprésente.

« Parce que je t’aime, mon Petit Loup, je ne pourrai pas t’accueillir en te serrant dans mes bras lors de ton retour en classe. »

Gros travail de préparation en vue.

Pensez à eux et à elles.

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