La solidarité

Récemment, un ami passait par hasard à vélo dans la rue pendant que nous lisions au soleil sur le balcon. Il s’est arrêté et s’est assis dans les escaliers, à plus de deux mètres bien sûr ; pour l’hygiène, mais aussi parce qu’il faut, semble-t-il, se méfier de ses voisins par les temps qui courent. La police elle-même n’a-t-elle pas encouragé les gens à modérer leur passion pour la délation tant elle a été inondée d’appels pour tout et pour rien ? Nous en avons ri et nous avons parlé un moment. C’était la première fois, depuis le début du confinement, que je voyais un ami en personne et par hasard. Depuis, la spontanéité des rencontres me manque cruellement.

Je me disais que l’un des principaux effets de cette pandémie aura été de faire disparaître les espaces partagés. C’est une évidence, mais s’il est facile de dresser la liste des lieux auxquels nous n’avons plus accès, la plupart des choses dont il faut faire le deuil sont impalpables. Une librairie fermée, par exemple, ce n’est pas seulement l’impossibilité d’acheter des livres. C’est aussi la perte d’un espace de rencontre, où des liens se tissent sans égard à l’échange économique — les librairies n’existent pas seulement pour leur vocation commerciale, ce n’est peut-être même pas leur principale raison d’être. On pourrait néanmoins, à mon sens, les qualifier de commerces essentiels.

Dimanche, Louis Morissette parlait à la télé d’une compagnie qui propose de produire des concerts virtuels, avec une vraie scène pour les artistes et un public projeté en mosaïque sur un écran. Très bien, mais l’expérience apparaît tout de même tronquée. On ne va pas au concert seulement pour fixer la scène ; c’est aussi pour se trouver quelque part avec d’autres gens, pour être émus en même temps par ce que l’on voit. Quelque chose naît lorsque des corps rassemblés dans une même pièce vibrent ensemble.

Désormais, ma gorge se serre chaque fois que je vois sur mon écran des images de manifestations, de rassemblements. Ça me fait mal de voir la police partout dans la ville, qui patrouille et disperse les corps. Je ne sais pas ce qui me fait si mal. C’est peut-être le sentiment d’avoir perdu pour longtemps quelque chose d’essentiel.

Visiblement, on embrasse sans problème la surveillance généralisée. Les voisins, disais-je, se dénoncent entre eux. On distribue aux itinérants des contraventions exorbitantes. On laisse les gens tomber malades dans les prisons. Les résidents des CHSLD sont abandonnés, tout comme leur personnel. La situation est honteuse. On appelle à l’aide, on promet des renforts, l’armée, même. On savait pourtant que ces établissements étaient vulnérables, depuis des années. On connaissait leurs carences ; les travailleurs et les familles en parlaient. Le gouvernement avait été alerté. Mais on écoute rarement les appels à l’aide formulés dans les marges.

Le vocabulaire de la solidarité est désormais sur toutes les lèvres. Nous sommes ensemble, nous menons un grand combat, répète-t-on. Pourtant, les fractures qui traversent la société n’ont jamais semblé si claires. La « solidarité » dont on nous parle relève surtout de la contrainte, du contrôle des corps et des déplacements. Et elle s’accommode aisément de la pression immense exercée sur des travailleurs épuisés et des institutions affaiblies par des années et des années de négligence. Si la solidarité s’impose aujourd’hui avec les gestes du contrôle, de la restriction et de la punition, c’est précisément parce que nous l’avons trop longtemps négligée.

Bien sûr, les gestes d’altruisme et de générosité se multiplient. On a du temps, beaucoup de bonne volonté, de l’empathie. Mais la solidarité ne peut pas se résumer au fait d’aller porter un pot de biscuits à un voisin seul ou d’afficher un arc-en-ciel dans sa fenêtre. La gentillesse et l’entraide élémentaires ne disent rien de notre capacité à penser collectivement cette crise. Les sociétés néolibérales s’accommodent d’ailleurs aisément des gestes de bienveillance individuelle, elles en dépendent, même, car il est bien commode de pouvoir compter sur les efforts déployés par des individus au bon cœur pour éviter d’interroger la responsabilité des institutions. On laisse au citoyen la charge de rendre sa vie et celle des siens plus supportable, pendant qu’on laisse se dissoudre les formes de solidarité organisées. Chacun est ainsi appelé à se prendre en charge.

C’était vrai avant la crise. C’est encore plus évident maintenant. Alors que le repli sur soi est une obligation, les seuls liens de la famille, du sang semblent légitimes. On s’étonne que la violence domestique augmente. Il n’y a plus d’espace, ou si peu, pour les amitiés et toutes les formes de relations qui, précisément, donnent corps, mettent en œuvre la solidarité. Nous ne savons pas quoi dire aux gens seuls.

Voilà peut-être à quoi tient mon vif sentiment de la perte : une peur bleue de voir disparaître à long terme ces espaces où l’on peut partager librement, se rassembler pour construire à partir d’autre chose qu’une unité fermée sur elle-même, sur l’espace privé. Bien sûr qu’il faut tout faire pour en finir avec cette crise. Rester à la maison, se laver les mains, appeler sa grand-mère. Mais ce serait une grave erreur de confondre le langage du contrôle avec celui du commun.


 
25 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 24 avril 2020 03 h 19

    Laisser vivre la vie...

    C'est ce que les Suédois ont choisi. Nous saurons dans six mois qui a fait le bon choix.

    1- Combien de deuils sociétaux aurons-nous faits?
    2- Combien de deuils de parents et d'amis n'auront pû être faits?
    3 -Combien d'années aurons-nous ajoutées à la vie de combien de vieillards oubliés en CHLSD?
    4-Quelle immunité collective nous serons-nous donnée en restant confinés?

    Au moins,nous nous serons souvenu que la mort fait partie de la vie et qu'il arrive qu'elle advienne.

  • yann francois - Inscrit 24 avril 2020 03 h 49

    La peur de vivre

    Au Québec mais aussi dans nos sociétés progressistes, le principe de précaution a transformé les citoyens en enfants. Aujourd'hui, les instances dirigeantes, comme les professeurs, doivent faire preuve de "pédagogie". Le citoyen est un être fragile que l'on doit protéger de lui-même et surtout, de l'adversité de la vie qui est pleine de dangers, comme dans les livres d'enfants.

    A partir de là, quand le gouvern-maman fait "boo!" à propos d'un petit virus innofensif pour 99% de la population, les "enfants" se précipitent sous le lit en souillant leur couche. Comment s'étonner du résultat ? Entre les médias qui balancent des chiffres sans discernement aucun, juste pour maintenir la psychose, et les politiques qui finalement apprécient assez bien leur nouveau rôle de dictateur et la toute puissance que cela donne (comme disait Bokassa: "le pouvoir absolu, ca vaut tous les harems"), il reste des citoyens appeurés et recroquevillés comme des hérissons en bord d'autoroute. Ca fait dur!

    Il est infiniment préférable de vivre en risquant de mourir que de ne pas vivre par peur d'y rester. Et dans le cas du Covid, le risque est tellement infime quand on est ni retraité ni obèse ni malade, qu'en avoir peur relèverait plutôt d'un problème de santé mentale.

    (ps: a propos des journaux qui titrent "50.000 morts aux USA, le pire bilan d'un pays", est-ce une blague ou le journaliste le croit vraiment ? 3 millions d'Américains meurent tous les ans, normalement. 70.000 juste au Québec. Il n'y a rien là. C'est comme "La guerre des Mondes". C'est juste pour faire peur, et ca marche!)

    • Pierre Rousseau - Abonné 24 avril 2020 08 h 33

      Vous avez raison et les statistiques ne mentent pas si on se compare aux ÉU où on parle de désastre. Ils ont 266 cas par 100 000 de population alors que le Québec en a maintenant 256... La marge n'est pas si grande qu'on pourrait le croire. Par ailleurs si on compare le Québec, avec ses mesures extrêmes, au reste du Canada où les mesures étaient moins contraignantes, c'est encore pire: nos 256 cas par 100 000 se comparent aux 88 en Ontario ou aux 34 en Colombie-Britannique. Si on parle des décès, qui ne dépendent pas du nombre de tests administrés, on en compte ici 14,56 / 100 000 contre 4,85 pour l'Ontario et 1,76 en Colombie-Britannique, la troisième province la plus populeuse au pays. Malgré la panique des autorités, la pandémie a tout simplement suivi son cours et c'est le manque de préparation ici et l'état déplorable des résidences pour personnes âgées qui ont fait la différence. Les chiens aboient, la caravane passe...

    • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2020 10 h 32

      Cher M. Rousseau, ce sont les morts qui sont importants ici, pas les cas confirmés. Ce sont les mathématiques et les calculs proportionnels qui sont les meilleurs guides dans cette pandémie pour avoir un portrait véridique de la situation sans faire de sensationnalisme.

      À l’heure de ce commentaire, au Québec, c'est de l'ordre de 146 morts par million de population alors que dans le ROC, c’est 31. À Montréal, c’est 431 décès par million alors que dans le reste du Québec, c’est 75. Aux États-Unis, c'est 152. À New York, c'est 1 063 par million alors que les reste des USA, c’est 99. En Suède, c’est de l’ordre de 213 par million. La Belgique, 576, l’Espagne 482, l’Italie, 423, la France, 335, le Royaume-Uni, 276 et finalement, les Pays-Bas, 250. L’Allemagne, pays discipliné et le plus populeux d’Europe, eh bien, c’est seulement 67 par million tout en étant entouré dans l’étau des pays qui sont des hécatombes.

      Conclusion, c’est Montréal qui est notre hécatombe comme New York l’est pour les États-Unis. Pour faire court, c’est la densité de population qui tue versus la superficie territoriale (la distanciation sociale pour les territoires) qui assure une certaine protection durant une pandémie. Saupoudrez à cela le manque de préparation évident, l'état déplorable des résidences pour personnes âgées, eugénisme oblige, les transports en commun et les facteurs culturels de la population en question et vous avez tous les ingrédients pour une tempête épidémiologique parfaite. En fait, New York et Montréal ont dans le meilleur des scénarios, seulement 20% de leur population qui a été exposée à ce virus si on se fie au test de dépistages qui sont controversés et critiqués par les experts. Lorsque vous extrapoler ces nombres pour les mettre en contexte du total de la population donnée et sachant qu’une 2e vague plus virulente pointe son nez à l’automne, disons que nous ne sommes pas sortis du bois avec une immunité qui risque d’être temporaire.

    • Marc Levesque - Abonné 24 avril 2020 13 h 18

      M. Dionne

      "À Montréal, c’est 431 décès par million ..." " Pour faire court, c’est la densité de population qui tue..."

      Selon les chiffres que j'ai pu trouver c'est environ 74 décès par million pour Toronto avec une densité qui semble similaire à Montréal. Donc si je compare à vos chiffres, la densité ne semble pas être l'un des facteurs principaux derrière le nombre de décès élevé à Montréal.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2020 16 h 47

      Cher M. Levesque,

      SVP, ne pas comparer Montréal à Toronto. La première est totalement désorganisée avec des impôts qui atteignent des sommets, un laissez-faire peu enviable comme des politiciens municipaux qui organisent des fêtes durant la pandémie avec des institutions corrompues et mafieuses qui sont connues de partout. La deuxième, qui privilège une approche plutôt libertarienne disciplinée dans l’optique du gros ben sens qu’on rencontre en Allemagne, nous donne les résultats que vous avez décrits. Pour allez plus loin, on pourrait comparer New York, une ville de 8,4 millions à Los Angeles, une ville de 12,8 millions. Or, il n’y presqu’aucun décès due à la COVID-19 dans la ville des anges. La différence, la densité de population combinée avec des représentants politiques, notamment le gouverneur, tout comme pour Toronto, qui ont mis leur ville en quarantaine tout de suite au lieu de faire des gros sourires comme vous savez qui.

      Misère. Il n'y a rien à faire avec les idiots durant une pandémie. Rien.

    • Serge Bouchard - Abonné 24 avril 2020 17 h 50

      Le Québec a eu sa relâche, des milliers de personnes sont sorties pour revenir et répandre le virus. L'Ontario a confiné avant sa relâche. Ceci explique, pour une part non négligeable cela, me semble-t-il.

    • Marc Levesque - Abonné 24 avril 2020 21 h 40

      M. Dionne

      J'ai comparé le chiffres pour Montréal à ceux de Toronto pour indiquer que la densité n'est pas une des principales causes derrière le relativement haut niveau de décès à Montréal.

      Je crois qu'il y a beaucoup d'autres facteurs qui entrent en cause, la gestion politique entre autre, et je vois que vous n'êtes pas en désaccord.

  • Louise Collette - Abonnée 24 avril 2020 07 h 47

    Merci

    Magnifique article.
    Je suis d'accord avec vous, les librairies auraient dû être dans la catégorie des commerces essentiels; j'ai été choquée de constater qu'elles étaient fermées. La distanciation, le nombre limitée de personnes à la fois, comme pour les pharmacies et les épiceries, auraient facilement pu s'appliquer. Ça en dit long sur la société dans la quelle nous vivons.
    À bien y penser, c'est peut-être mieux ainsi, je me serais probablement ruinée dans une libraire, mais qu'elle belle façon de se ruiner.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 24 avril 2020 08 h 27

    À méditer.

    MÉMENTO MORI.

    Jacques Bordeleau

  • André Joyal - Inscrit 24 avril 2020 08 h 50

    Excellente Chronique!

    Notre jeune chroniqueuse aujourd'hui s'approche de Christian Rioux à son meilleur. Dois-je faire amende honorable pour mes propos parfois acerbes à son égard lorsqu'elle tentait de prendre racine au Devoir?

    Oui, moi qui prend soin de ma santé depuis 1969 (saine alimentation et exercices physiques quotidiens), je commence à avoir hâte en TA de sauter dans la 168 pour me rendre au cinéma du Musée ou à la Cinémathèque. En attendant, je visionne les films du festival «Vues d'Afrique» sur le site de TV5, mais.... Oui, mais. Seul sur mon fauteuil, il me manque ce contact avec d'autres qui partagent les mêmes intérêts. Et je ne pense même pas ici à la possibilité de dire au réalisateur d'un film ce que j'en pense.

    Ça va-tu finir? Reviendra-t-on comme c'était avant? Que deviendra la librairie «Le Fureteur» de St-Lambert où j'aimais tant fouiner. Que deviendra «l'Échoppe des fromages» où j'aimais tant m'enquérir des nouveautés et ainsi obtenir un conseil pour ma tartiflette à venir? De quoi demain sera-t-il fait avec tous ces drônes pour nous épier? On veut notre bien comme le voulait le communisme qui l'obtenait...Misère!