La politique du paratonnerre

L’essentiel du discours électoral du président reposait sur trois piliers : l’économie florissante, la peur du socialisme et la menace migratoire. Le scénario établi dans son discours sur l’état de l’Union était simple. Mais la pandémie a bouleversé ses plans : l’économie s’effondre, la fermeture des frontières a souligné le fait que nombre de travailleurs essentiels viennent de l’étranger, les plans de soutien financiers aux Américains montrent l’utilité des programmes sociaux.

Du point de vue du président, il y a donc urgence. Pas d’urgence médicale, non. Pas d’urgence sanitaire non plus. C’est l’urgence de reprendre la maîtrise de l’ordre du jour médiatique, de faire oublier le rôle joué par la Maison-Blanche dans ce grand dérapage. Urgence de distraire, de détourner les regards, de faire diversion, peu importe le prix.

Distraction

En effet, le risque est réel que novembre prochain soit le moment d’une élection sanction. Des États clés pour 2020, tombés de justesse dans l’escarcelle du candidat républicain en 2016, étaient déjà frappés de plein fouet par les politiques tarifaires agressives du président (avec les fermetures d’usine de GM ou de US Steels). C’est aussi là où l’on a vu les images de ces travailleurs précipités dans la misère du jour au lendemain, affublés des emblématiques casquettes rouges, agglutinés comme des zombies aux portes de la législature pour protester contre les ordres de confinement en Ohio ou au Michigan… Images qui ont pris parfois des airs de fin du monde.

Ce n’est donc pas un hasard si le président a imaginé d’apposer sa signature sur les chèques d’aide aux Américains et aux entreprises prévus par la CARES Act. Tout comme cela avait été fait en 2001 après le 11 Septembre ou en 2008 dans la foulée de la crise financière. Mais par principe, après l’ère Nixon, qui avait été ternie par des pratiques partisanes, ces versements ne peuvent pas être instrumentalisés par le président : aucune information politique ne peut y être adjointe. Mais ça, c’était le temps d’avant. Faute de pouvoir y apposer légalement sa signature, le président s’est assuré que, pour le citer, les Américains « reçoivent un beau gros chèque avec [son] nom dessus ». Un investissement électoral. Un moyen d’associer son nom à une mention positive.

Diversion

Dans cette même optique, le président, pour faire diversion, a placé dans sa ligne de mire la Chine et l’OMS, responsables selon lui de l’ampleur de la catastrophe. Il affirme que l’OMS, et notamment son directeur trop proche de la Chine, s’est fait aveugler par les chiffres de Pékin. Qu’importe si nombre de pays en Asie ou en l’Europe (ou même ici) ont sous-évalué leurs cas et omis d’inclure les personnes âgées décédées en résidence. Qu’importe également que les coupes budgétaires américaines aient privé les Américains d’une présence (par l’entremise des CDC) en Chine et auprès des autorités sanitaires chinoises pour justement s’assurer de toujours disposer d’informations de première main. Si l’OMS demeure, malgré ses failles, centrale à la résolution et à la prévention de la prochaine pandémie, ce n’est pas le souci premier du président. Car le fait de montrer l’OMS du doigt peut s’avérer très efficace auprès de sa base, le genre de coup d’éclat qui occulte le reste. Des temps économiques plus ardus paraissent encore plus propices. Mais les conséquences pourraient être durables.

Destruction

Cette posture américaine de division et de retrait a de multiples répercussions. D’abord, en rompant le lien de confiance avec leurs alliés, les États-Unis se retrouvent un peu plus isolés, le bloc autour d’eux est un peu moins étanche, les fondations du système dont ils profitent sont plus fragiles. Par ses agissements, le président américain permet à la Chine de redorer son image ternie par son manque de transparence avec une diplomatie qui n’est plus celle du panda, mais du masque. Cette stratégie chinoise se double de tout un discours sur les vertus de l’autoritarisme pour résoudre un problème de l’ampleur d’une pandémie, consacrant l’érosion du modèle libéral. Mais cela va plus loin. Dans les semaines qui viennent de s’écouler, la fragilité du géant américain a été plus palpable, au point que certaines lignes ont été franchies. Alors que les deux porte-avions américains dans la région sont à quai au Japon et à Guam, la Chine est seule à pouvoir déployer un porte-avions — le Liaoning — à proximité de Taïwan. En Méditerranée, il y a dix jours, c’est un avion de chasse russe qui a interféré avec un avion de reconnaissance américain. Au même moment, ce sont deux sous-marins russes qu’il a fallu intercepter tout près de l’Alaska. Dans le même temps, la Corée du Nord a lancé une série de missiles à courte portée et la Russie a mené des tests de missiles susceptibles de détruire des satellites américains. Ainsi, le président peut continuer à déployer des paratonnerres, mais de toute évidence, tous ne se laisseront pas distraire.

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