Philosophie du virus

Devant ce maudit virus, je suis comme vous : je cherche du sens. Pourquoi cette affaire nous frappe-t-elle ? Qu’avons-nous fait pour mériter pareille épreuve ? Quelles leçons philosophiques et sociales peut-on en tirer ? Je cherche fort, avec mes propres ressources, et je ne trouve pas grand-chose. Un virus, admettons-le, ça se cerne mal, et la quête de coupables, dans de semblables circonstances, ne rime à rien, sinon, rapidement, au délire. Je me tourne donc — c’est ma boussole dans le brouillard — vers les philosophes, en espérant y trouver un peu de lumière.

Au Québec, Jacques Dufresne m’accompagne dans cette période de confinement. Son « Journal de pandémie », publié sur le site de L’Encyclopédie de L’Agora, ajoute de la profondeur au discours sanitaire qui sature actuellement l’espace médiatique. Le philosophe ne conteste pas les recommandations émanant des experts en santé publique et salue même François Legault, « un chef d’État vraiment soucieux du bien commun ».

Dufresne, toutefois, élargit la perspective. Il réfléchit notamment au rôle de la science dans cette crise. « Dieu, écrit-il, a beaucoup perdu pour avoir été associé, à tort et à travers, aux causes et aux remèdes des maladies. La science ne court-elle pas aujourd’hui le même risque ? » Tous, ces jours-ci, s’en réclament, mais, dans la tempête, les lumières qu’elle peut nous offrir sont brouillées. D’où, continue Dufresne, la nécessité pour les chefs d’État de s’en inspirer, tout en assumant le caractère politique et incertain de leurs décisions. Le journal de Dufresne regorge de telles considérations subtiles qui permettent aux confinés que nous sommes de prendre un peu d’air et de hauteur.

En France, dans Le Figaro, Luc Ferry, philosophe de la droite républicaine, cherche à tirer des leçons de la crise. Critique des gauchistes qui crient au complot, des écologistes qui se réjouissent d’un marasme économique susceptible de mettre un terme à la croissance libérale et des démondialistes, à qui il concède « que la nation est bien évidemment le lieu de nos solidarités » avant d’ajouter que « la coopération mondiale est vitale pour nous », Ferry retient principalement deux leçons.

Les dirigeants politiques, constate-t-il, ont été pris de court par la crise, notamment à cause de leur manque de culture scientifique. « Face à la complexité du monde, note-t-il, ce handicap n’est plus possible. » Seconde leçon : la famille a beau être précieuse, le confinement illustre néanmoins que « le travail est l’indispensable complément de la vie privée » et qu’une « société du temps libre à l’infini […] serait aussi mortellement vide que tragiquement individualiste ». Ferry trouve dans ce constat un argument contre le revenu universel de base.

Lecteur attentif d’André Comte-Sponville depuis de nombreuses années, je trouve chez lui mon meilleur ami philosophe depuis le début de cette crise. Ses interventions sur le sujet dans divers journaux et magazines européens (JDD, Le Soir, Challenges) sont lumineuses.

L’auteur du Petit traité des grandes vertus affirme d’abord, pour relativiser la situation, que « ce n’est pas la fin du monde ». La crise est grave, c’est vrai, mais « l’humanité a vu bien pire ». Chaque année, par exemple, la malnutrition fait 9 millions de morts dans le monde et le cancer emporte plus de 20 000 Québécois. La COVID-19 est pénible, certes, mais ne paniquons pas et n’oublions pas tout le reste.

Aux stoïciens, Comte-Sponville emprunte l’idée qu’il importe de « faire ce qui dépend de nous, plutôt que de se lamenter sur ce qui n’en dépend pas ». L’existence du virus n’est pas de notre ressort, mais l’expérience d’un « confinement nonchalant et actif » — lire, étudier, travailler à distance, faire de l’exercice, s’occuper de ses enfants — nous appartient.

Disciple de Montaigne, Comte-Sponville nous invite aussi à découvrir les vertus de la conscience de la finitude. « Si nous pensions plus souvent à la mort, écrit-il, nous aimerions davantage la vie, nous vivrions plus intensément et serions moins affolés par cette pandémie. Le sens du tragique est un antidote contre la peur. »

La santé et la médecine sont certes de grandes choses, reconnaît Comte-Sponville, mais ce serait une erreur de les ériger en bien suprême. La médecine ne saurait remplacer la politique, la morale et la spiritualité, et si la santé est précieuse, « la liberté, l’amour et la justice sont des valeurs plus hautes ».

Le philosophe formule enfin deux avertissements : il est illogique d’opposer la santé à l’économie, puisque l’une dépend de l’autre, et il convient de se garder des méthodes chinoises dans la guerre sanitaire, puisque, écrit Comte-Sponville, « j’aime mieux être atteint du coronavirus dans une démocratie qu’en être préservé dans une dictature que je léguerais à mes enfants ». Sages paroles.


 
11 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 18 avril 2020 11 h 01

    "Mourir est une chose difficile. J'ai toujours considéré que le privilège des morts est de ne plus mourir!"- Irvin D. Yalom


    C’est Josée Blanchette qui rapportait hier que le philosophe français Roger-Pol Droit parle de la crise sanitaire mondiale comme d’une « expérience philosophique gigantesque ». Et aujourd’hui, M. Corneiller poursuit dans cette ligne de pensée. Il y a sûrement actuellement des thèses de doctorat en cogitation dans les esprits les plus préoccupés et concernés.

    Cette expérience philosophique est gigantesque en ce qu’elle produit une exacerbation aigue de la douleur chronique de l’angoisse existentielle qui vient avec la conscience d’être mortel. Il est dans la tradition philosophique, depuis le cinquième siècle avant J.C. avec Socrate, pour l’être humain qui est conscient que dès sa naissance, il commence à mourir comme nous l’enseigne les stoïciens, de s’exercer à penser à la mort et d’en parler pour l’apprivoiser. Cette réflexion perpétuelle sur la dualité entre la vie et la mort qui anime la raison d’être essentielle de la philosophie qui perdure a été exprimée de bien des façons. Je retiens celle de Montaigne : « Philosopher c’est apprendre à mourir » et une de ces applications modernes de la thérapie existentielle présentée, entre autres, par Irvin D. Yalom dans son livre « Apprendre à mourir-La méthode Schopenhauer ».

    Marc Therrien

  • Robert Mainville - Abonné 18 avril 2020 11 h 02

    Je ne suis pas comme vous

    Je vous cite : "Devant ce maudit virus, je suis comme vous : je cherche du sens."
    Non.
    Je ne cherche pas de sens à ce virus, parce qu'on comprend ce qui se passe. C'est seulement la poursuite de la lutte sans fin de la vie pour s'adapter afin de survivre.
    Un virus existe quelque part. Il mute. Le mutant infecte une chauve-souris. Celle-ci, bien protégée par un système immunitaire inégalé, tolère le nouvel intrus, qui peut donc survivre. Succès. Ce n'est pas plus compliqué que cela.
    Maintenant, entre ce microscopique coronavirus et les dommages qu'il engenre à l'échelle mondiale, il y a disproportion évidente. Et le cerveau humain n'est généralement pas outillé pour comprendre que cette disproportion n'a, justement, aucun sens. Pas plus que la position des étoiles dans le firmament n'a de sens : les étoiles sont là où elles sont par l'effet du hasard ou, dans certains cas par de l'attraction gravitationnelle, mais c'est essentiellement du hasard et cela n'a aucun sens.
    Et c'est quand un cerveau humain mal outillé cherche désespérement à donner du sens à ce qui n'en n'a pas que naissent les théories les plus débiles : l'astrologie dans le cas de la position des étoiles, George Soros, Bill Gates, le 5G, la mondialisation, l'environnement, un laboratoire chinois, non américain, non français, l'élimination des vieux de la planète, et ainsi de suite, dans le cas de ce coronavirus.
    Suffit !
    Le vrai esprit rationnel et humaniste accepte que le seul sens qu'on peut donner à la vie, c'est son besoin de survivre. Le reste, ce ne sont que des paroles qui visent à combler un vide de culture scientifique.

    • Jean-François Trottier - Abonné 19 avril 2020 10 h 25

      Il reste autre chose, M. Mainville.

      Reste l'intérêt qu'on peut porter à ses contemporains, si prompts sur le "péché" qu'ils ne peuvent que "trouver la faute".

      De là certains accusent, ou se pourfendent en mea culpa, ou croient discerner un chemin de rédemption... On vient de poser les bases de tous les drames au théâtre.

      Le cinéma, lui, préfère un méchant dont le but est la destruction pure et simple de notre univers, mais le cinéma hein... Depuis Eisenstein ce médium est utilisé à fins de propagande. Faut toujours user de deux regards : celui de l'enfant qui s'émerveille et l'autre, plus critique, sur ce que nous voulons croire tout autant que ce qu'on veut nous faire gober.

      Il eut été vain pour les dinosaures de discuter du sens à accorder à la météorite qui les a décimés. Il est aussi enfantin chez certains de chercher une origine crapuleuse au virus, ou un quelconque destin "supérieur". Enfantin mais rigolo!
      À côté de la souffrance et de l'angoisse, qui n'ont rien de drôle, mille comédies se nouent et se dénouent chaque jour. On comprend mieux la partie "Enfer" du tryptique de Bosch quand on laisse son imagination courir sur la destinée humaine. Ce qu'il a dû rire en la peignant!

      Le plus drôle est que nous faisons partie de ce cirque. Incapables malgré nos efforts tant de distanciation que de communion, condamnés à choisir parmi les mille sentiments qui nous assaillent à chaque seconde, paniqués par la liberté sans but encore plus que par les rassurantes chaînes, nous trouvons, tous, que les z'autres sont donc épais, hein!
      Et pourtant, tout tourne.

      Certains Don Quichottent, d'autres hurlent "ce sont des moulins" mais tous courrent.

      Hé oui. Chacun de nous est le con d'un autre. J'adore les humains! Nous sommes tordants.

      Quant au sens du "mal", très juste. Y en a pas.

      Détail : vous dites "vide de culture scientifique". Sans la moindre culture scientifique, Dante voyait clair pourtant.

    • Marc Therrien - Abonné 19 avril 2020 11 h 13

      Les questions de sens cherchent à établir la signification, ce que ça veut dire, et la direction, vers où ça s’en va.

      La vie veut vivre. Tout ce que la vie fait apparaître résiste ensuite à disparaître. Spinoza appelait le conatus ce désir en nous plus fort que nous qui désigne l’effort par lequel chaque chose de la vie s’efforce de persévérer dans son être. Pour moi, depuis Spinoza, le besoin d’espérer qui accompagne celui de croire naît du refus de vivre dans l’ignorance des causes premières et finales de notre monde qui nous constitue et que nous constituons en même temps en le pensant. Nous subissons les causes extérieures qui nous déterminent sans les comprendre. Il faut s’échapper de l’angoisse de ne pas savoir « pourquoi » et « pour quoi » tout ça existe. Pour ce faire, nous créons une double illusion. D’abord celle de la conscience qui se prend pour cause première puisque nos actions aboutissent à des résultats dont nous pensons avoir été le maître alors que d’autres causes, les passions, nous ont mené à agir. Ensuite, celle qui nous amène à inventer toutes sortes d’explications pour trouver une finalité à ce monde qui ne peut exister pour rien.

      Marc Therrien

    • Stergios Mimidakis - Inscrit 19 avril 2020 14 h 13

      Brillante élaboration M. Mainville, mais il me semble que vous avez réussi à faire ce qui ne vous intéressait pas, soit donner un sens à la propagation du virus!

  • André Joyal - Inscrit 18 avril 2020 11 h 36

    Mille mercis pour ce très beau florilège

    Avant de commenter dans l'ordre la fort intéressante liste de lectures de Louis Cornellier, j'ajoute une texte qu'un ami, retraité de Paris I, vient de me faire parvenir, en m'invitant, avec insistance, à le lire malgré sa longueur. C'est d'un certain Jérome Baschet:

    https://lundi.am/Qu-est-ce-qu-il-nous-arrive-par-Jerome-Baschet

    _ Jacques DUFRESNE dont le dernier livre se trouve sur ma table de chevet; comme je fournis mon 20$ à chaque année pour appuyer «L'Agora» je reçois son numéro numérique mensuel. Mais, je ne trouve pas le temps de le lire. Alors, imaginez en plein confinement, un temps où j'ai encore moins le temps de lire, car je lis...trop sur le fichu virus;

    _ Luc FERRY : Ouais! Suis-je influencé par un intellectuel français (j'oublie son nom) qui a écrit il y a un mois que ce philosophe, depuis qu'il
    a eu la fâcheuse idée de faire de la politique active (sous Sarko) n'a rien écrit de vraiment intéressant? Par ailleurs, j'avoue être d'accord avec lui sur le revenu universel que je vois comme rien d'autre que la tarte à la crème de ceux qui ne peuvent imaginer autre chose pour se porter à la défense de la veuve et de l'orphelin;
    _
    André COMPTE-SPONVILLE : il en va tout autrement pour celui - il y a plusieurs années -, que j'ai maladroitement appelé le «Compte de Sponvile» lors d'une conférence à...Paris. C'est le regretté (décédé prématurément suite à une chute chez lui dans un escalier de...trois marches) Jacques Fournier, ce travailleur social habitué de fréquenter la rubrique «Idée» du Devoir, qui me l'a fait connaître et incité a lire son livre sur le bonheur. Quand je le vois apparaître dans «La Grande Librairie», je ne zappe pas.

    Enfin, ce matin, dans un journal brésilien, je lis que Bolsonaro justifie le congédiement de son ministre de la santé au prétexte que vaut mieux risquer de mourir du virus que de mourrir de faim. J'en arrive à me demander s'il n'a pas raison, et ce, malgré (ou à cause de) ce que préconise Justin.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 avril 2020 07 h 23

      " Bolsonaro justifie le congédiement de son ministre de la santé au prétexte que vaut mieux risquer de mourir du virus que de mourrir de faim. J'en arrive à me demander s'il n'a pas raison".

      Donc, vous achetez la salade Trump aux États Unis? Bolsonaro, tout comme Trump, associait le virus à une simple grippe.

      "De nombreux commentateurs politiques estiment également que Jair Bolsonaro ne supportait plus ce ministre très populaire, qui avait deux fois plus d’opinions favorables que lui dans les sondages. (....)«La science est la lumière», a insisté le ministre déchu jeudi, peu après avoir été accueilli par une ovation debout des fonctionnaires du ministère au moment de sa dernière conférence de presse. "
      https://www.journaldemontreal.com/2020/04/16/bresil-bolsonaro-limoge-son-ministre-de-la-sante-en-pleine-crise-du-coronavirus

  • Jean-Baptiste Sérodes - Abonné 19 avril 2020 10 h 10

    Une autre piste...

    De formation scientifique - et aussi lecteur de Comte-Sponville - je m'interroge sur l'éclosion de cette pandémie. Même si on ne peut exclure que le virus se soit "échappé" d'un laboratoire chinois, n'aurait-on pas plutôt affaire avec un phénomène naturel?
    Dans un écosystème, qu'il soit naturel ou artificialisé par nos soins (pensez à un poulailler industriel), quand une espèce devient trop nombreuse et/ou trop accaparente de l'espace et des ressources disponibles, un mécanisme de régulation apparaît afin de faire disparaître en grand nombre les individus de cette espèce dominante et de revenir à un plus juste équilibre. Ce régulateur est généralement un micro-organisme: virus, bactérie, fungus, etc. Il s'en prend logiquement à l'espèce qui lui offre le plus grand nombre de cibles, dans le but de la réduire en nombre et permettre ainsi au dit écosystème de revenir à un équilibre plus normal.
    Il n'y a qu'un pas - que vous avez probablement déjà franchi - pour transposer ce mécanisme régulateur naturel à notre planète Terre et à son espèce dominante, l'homme. Si, effectivement, un processus semblable intervient dans la pandémie que nous vivons actuellement, alors cela risque de n'être qu'un début. Une succession de "pestes" pourrait survenir dans les années et les décennies à venir sur cette Terre, surpeuplée et surexploitée.

  • André Joyal - Inscrit 19 avril 2020 13 h 26

    «...vous achetez la salade Trump aux États Unis?» (M. Grandchamp)

    Mais non! Le Brésil et l'Inde ne peuvent être comparés avec les USA et encore moins avec le «plus meilleur» pays du monde. Les vendeurs de rue ont besoin de leur coin de rue pour nourrir leurs familles. Je pense à ce vendeur de Catete à Rio, avec qui je jasais («bater a papo») en achetant son eau de coco, en route vers la plage de Flamengo où j'allais faire mon tai-chi matinal. De quoi vit sa famille actuellement? Pour lui le remède est dispendieux en ta...