Trop simple pour être vrai

Ce n’est pas un hasard si le nom d’Ignace Philippe Semmelweis ressurgit des ténèbres ces jours-ci. En ces temps de pandémie, plusieurs articles et reportages lui ont été consacrés à la télévision et dans les magazines français*. Il faut dire que, lorsqu’on a eu pour biographe le génie littéraire que fut Louis-Ferdinand Céline, on n’est pas loin d’être immortel.

Semmelweis (1818-1865) est ce médecin hongrois qui combattit la fièvre puerpérale à laquelle succombaient tant de femmes en couche au XIXe siècle. Obstétricien à l’hôpital général de Vienne, il remarqua que les taux de mortalité étaient beaucoup plus élevés dans la clinique réservée à la formation des médecins que dans celle des sages-femmes. La mort de son meilleur ami, qui s’était blessé en pratiquant une autopsie, mit fin à ses doutes. Quarante ans avant Pasteur et la découverte des microbes, Semmelweis en conclut que, si les internes enregistraient un taux de mortalité plus élevé, c’est parce qu’ils passaient de la salle d’autopsie à la salle d’accouchement sans se laver les mains et se les désinfecter.

Rien de plus évident, direz-vous. Mais Semmelweis ne fut guère entendu. La science officielle et les sociétés savantes de Vienne se riaient de cet hurluberlu souvent caustique qui osait faire la leçon aux scientifiques de son époque. Il faudra attendre son retour à Budapest, où il dirigea une maternité, pour que sa méthode se généralise en Hongrie et se répande à l’étranger.

L’histoire du père de l’asepsie, magnifiquement racontée par l’auteur du Voyage au bout de la nuit, est éclairante à plus d’un titre. Elle illustre le paradoxe qui peut parfois exister entre la Science avec un grand S et la connaissance issue du terrain. Elle montre ce mépris que les « sachants » peuvent parfois exprimer à l’égard de solutions dont on dira finalement qu’elles étaient trop simples pour être vraies.

Ainsi, au moment où ces lignes sont écrites, la France s’interroge-t-elle sur le moyen d’utiliser les téléphones portables pour suivre le parcours des personnes infectées par le coronavirus. Sujet complexe s’il en est puisqu’il met en œuvre des techniques sophistiquées, mais aussi parce qu’il soulève la question extrêmement délicate de la protection des renseignements personnels. Depuis trois semaines, en France, un comité composé d’éminents experts se penche sur la question.

Des réflexions qui semblent pourtant bien loin des préoccupations du personnel médical qui craint, lui, tout simplement de manquer de masques. De simples masques en papier ! Étrange paradoxe que celui d’une société obsédée par l’hypertechnologie, mais qui manque d’un objet trivial qui coûte normalement trois ou quatre centimes.

On songe à cette publicité d’un fabricant de papier de toilette dans laquelle le mari ne cesse d’expliquer à son épouse que la tablette électronique peut tout remplacer : post-it, documents imprimés, livres. Or, voilà qu’il se retrouve aux toilettes en manque de papier et que pour toute réponse son épouse lui glisse sous la porte une tablette où s’affiche… un beau rouleau tout blanc. Ne serions-nous pas aujourd’hui dans la même position, pour le moins inconfortable, que cet homme ?

Cette crise nous aura au moins permis de découvrir dans quelle précarité nous ont plongés ceux qu’on appelle les « gestionnaires » de la santé. Ce sont eux qui, en France, décidèrent en 2013 de réduire radicalement les stocks de masques afin de faire des économies de bout de chandelles. Une décision que n’auraient probablement pas prise des médecins conscients de leur importance dans l’exercice de leur métier.

De plus, ces masques n’étaient-ils pas inutiles pour le grand public ? C’est même la « science » qui le disait ! Le président Emmanuel Macron ne s’appuyait-il pas sur un comité d’experts dont l’autorité « scientifique » semblait incontestable.

Certes, nombre de médecins pensaient le contraire. Certains proposaient même sur Internet des patrons pour la confection de masques artisanaux. Voilà pourtant que, trois semaines plus tard, la même « science » nous apprend que, si tout le monde les porte, les masques offrent une protection supplémentaire.

À croire que certains abuseraient du mot « science ». À l’image de ces écologistes qui brandissent les études « scientifiques » comme d’autres brandissent le Coran. Comme si les vérités scientifiques, et à plus forte raison les projections statistiques, n’avaient pas toujours besoin d’être critiquées et interprétées. Si la science est primordiale, elle ne saurait en effet remplacer le politique qui a ses propres exigences et sa propre logique. Comme elle ne saurait non plus remplacer la médecine, qui est aussi un art, comme le rappelait récemment le philosophe Raphaël Enthoven.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais, qui était d’ailleurs médecin. On pourrait ajouter que, sans l’intermédiaire du politique, pour la société, et de la médecine, pour l’individu, la science prend trop souvent les traits de cette « tyrannie douce » à laquelle ressemblent parfois nos sociétés. Surtout par les temps qui courent.

*On trouvera d’ailleurs sur l’excellent site québécois de L’Encyclopédie de l’Agora un texte du philosophe Jacques Dufresne qui nous rappelle qui était cet homme extraordinaire.

 
38 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 10 avril 2020 00 h 46

    Le pendant et l’après

    De la même manière qu’il faut distinguer religion et clergé, il faut distinguer science et autorités scientifiques.

    Dans l’exemple donné par le chroniqueur, l’expérience d’Ignace Semmelweis, prouvant l’importance sanitaire du lavage des mains, c’est de la science.

    Par contre, la réaction des autorités médicales de l’époque était subjective et contraire à la science; ils ne pouvaient croire que des sages-femmes se lavant les mains pouvaient faire mieux que des médecins bardés de diplômes.

    Les autorités scientifiques sont habituées de statuer à partir de plusieurs études concordantes. Or, dans le cas du Covid-19, la majeure partie de la science à son sujet sera connue après la fin de la pandémie.

    Il faut donc se prononcer à partir d’indices. Les savants détestent ça.

    Pourtant, les chiffres ne mentent pas. Et ils sont déjà éloquents.

    Par exemple, les masques (même artisanaux) sauvent des milliers de vies. Voyez le taux de mortalité par million de personne en Chine, à Hong Kong, en Corée du Sud et à Taïwan. Il faut dire aux Québécois : portez tous un masque au travail et sur la rue dès maintenant.

    Il faut tester même les gens asymptomatiques et assurer leur suivi. Voyez l’Allemagne.

    Il faut mettre en quarantaine les personnes atteintes et punir les imprudents.

    Collectivement, on a le choix entre combattre mollement cette pandémie et la faire durer 18 mois. Ou bien on peut s’inspirer de ceux qui font mieux que nous, abréger l’épreuve et sauver des vies.

    Mais surtout, il faudra régler le compte à cette machine étatique canadienne (peut importe ceux qui l’ont dirigé) qui n’a rien retenu de la crise du SRAS, qui a mis nos vies en péril et qui pense que nous oublierons tout en dépensant massivement _notre_ argent.

    Je ne suis pas partisan de la violence mais je trouve que la guillotine a contribué à faire réfléchir ceux qui y ont échappé.

    • Jean Lacoursière - Abonné 10 avril 2020 08 h 04

      Monsieur Martel, vous écrivez:

      « Collectivement, on a le choix entre combattre mollement cette pandémie et la faire durer 18 mois. Ou bien on peut s’inspirer de ceux qui font mieux que nous, abréger l’épreuve et sauver des vies. »

      Outre une solution comme un vaccin, ce pugnace de virus, contagieux même par des personnes asymptômatiques, disparaitra quand il ne trouvera plus d'hôtes. Dit autrement, il disparaitra quand suffisamment de personnes l'auront attrapé et en seront guérits (...ou morts).

      La stratégie de la Santé publique consiste à ouvrir le couvercle de la marmite (= relaxer les contraintes) juste assez grand pour ne pas qu'on le pogne tous en même temps, de manière à éviter que nos hôpitaux se retrouvent à genoux à cause d'un taux de contagion exponentiel.

      Plus on sera confinés et stricts, plus éliminer ce virus nécessitera du temps.

      (Désolé si c'est çà que vous vouliez dire aussi.)

    • Pierre Rousseau - Abonné 10 avril 2020 08 h 56

      L'Islande a décidé de tester le plus de gens possible, infectés ou non, et on a découvert que près de 50% des gens testés qui n'avaient aucun symptôme étaient en fait porteurs du virus. Pas étonnant dans ce contexte que la pandémie se répande et c'est encore pire si on ne teste pas les gens en général.

      Si on compare le Québec à la Colombie-Britannique, on remarque que cette dernière fait beaucoup mieux avec une population environ la moitié de la nôtre où on compte 1 336 cas avec 838 guéris contre 10 912 cas avec 827 guéris... 10 fois plus de cas avec une population 2 fois plus grande. Certains disent que c'est parce qu'on teste plus ici. Voyons une statistique qui ne ment pas, le nombre de décès dus à la pandémie: CB 48, Québec 216, soit au-delà de 4 fois plus. La CB était prête et a réussi à endiguer les voyages pour la relâche mais elle a aussi plus de traffic venant d'Asie; or, on apprend que la communauté asiatique de la province a pris la pandémie au sérieux et les gens ont pris les moyens pour se protéger, y compris le port de masques. Le Canada et le Québec ont été vraiment pathétiques en ne prenant pas au sérieux la pandémie et en ne se préparant pas adéquatement.

    • Michel Cournoyer - Abonné 10 avril 2020 09 h 57

      On se fait regarder de travers à l'épicerie avec notre masque. Certains nous sauteraient dessus. Les "masqués" sont vus comme des pestiférés ... Il y a un énorme besoin d'un appui politique pour changer ce comportement. Or, le bon Dr de la santé public fait tout le contraire ... On n'est pas sorti du bois ...

    • Clermont Domingue - Abonné 10 avril 2020 17 h 37

      Et si les Suédois avaient raison? Quand je suis né,la terre comptait deux milliards d'habitants. Aujourd'hui, elle en compte quatre fois plus.

      J'observe que Dame Nature tente de faire le ménage.Elle tue les vieux malades et elle épargne les autres.Pour contrer son action que nous jugeons maléfique, nous enfermons nos gens et nous paralysons le pays.Est-ce la meilleure chose à faire?

      Je propose l'isolement des retraités, mais le retour à la vie normale pour les autres.Pour une immunité collective,la covid 19 doit infecter des millions de personnes qui développeront des anticorps.

      Il ne faudrait pas qu'une deuxième vague plus meurtrière s'attaque à nos enfants dans quelques mois...

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 avril 2020 20 h 16

      À Clermont Domingue :

      J’ai eu l’occasion d’analyser ce que vous proposez, c'est-à-dire protéger les vieillards et laisser le reste de la société vaquer à ses occupations.

      Voici pourquoi cette approche est peu à peu abandonnée :
      https://jpmartel.quebec/2020/03/26/covid-19-protection-ciblee/

  • Serge Pelletier - Abonné 10 avril 2020 03 h 39

    Moment d'histoire.

    Très exact pour le Dr Semmelweis... Malheureusement, Dr Horacio Arruda n'a retenu, de la volumineuse bibliogaphie de ce médecin hongrois (Empire austro-hongrois), que les mots "lavage de mains"...

  • Serge Lamarche - Abonné 10 avril 2020 03 h 46

    Redécouverte

    La science découvre et redécouvre souvent les même choses. On a récemment découvert que les nez froids des chiens et autres animaux détectent la chaleur (infrarouges). Il me semble que c'était connu.

  • Yvon Montoya - Inscrit 10 avril 2020 06 h 42

    Effarant. Si les politiques avaient écouté de nombreux chercheurs scientifiques internationaux pour leurs alarmes, on n’y serait pas dans cette pandémie. Les morts d’aujourd’hui seraient encore en vie. Mais voila les politiques tiennent le même discours que vous. On l’a vu en Chine les politiques contre la science et en Occident. Voyez Trump ou Bolsonaro. Le plus amusant est que L. F. Celine dira le contraire de vous dans ses écrits et que même Semmelweis n’etait pas trop d’accord avec celui, le seul d’après Celine, qui preconisait le lavage de mains bien avant lui et qui se nommait F. G. J Henle. Restons rigoureux surtout lucide.

  • André Joyal - Inscrit 10 avril 2020 08 h 03

    Semmelweis : Merci Monsieur Rioux

    Je n'ai lu - pour l'instant -, que votre 1er paragraphe, étant attiré par ces «magazines français» vers lesquels je croyais me destiner en cliquant sur le lien. J'en demeure bouche bée. Moi, comme je l'ai déjà signalé, qui ai collaboré avec Jacques Dufresnes dans les années 1990, je ne savais rien de Semmelweis. Quel merveilleux texte de la part de notre philosophe estrien. J'invite vos quelques dénigreurs de ce forum, avant de sortir à nouveau leur fiel, à aller lire ce texte que vous nous faites connaître pour mon plus grand bonheur. Confiant en leur honnêteté intellectuelle, ils pourront vous en être reconnaissants. Je poursuis la lecture de votre chronique.