Chez nous

Un jour, sans avertir, il sort de chez lui, traverse la rue et s’éloigne un peu de sa maison afin d’observer du dehors ce qui s’y passe. À deux pas de là se trouve un appartement à louer. Il sonne, demande à visiter.

À condition de se pencher un peu aux fenêtres de cet appartement où il est entré, l’homme peut voir celles de sa maison habituelle, qui se trouve tout juste devant. Cela lui convient. Marché conclu. Il signe le bail. Seul dans le bienheureux silence, il s’installe aux fenêtres pour regarder, à travers celles du domicile qu’il a quitté d’un coup, la vie qui se poursuit là-bas sans lui.

Il observe ainsi, jour après jour, ce qui au fond tient lieu de programme à l’existence de chacun. Il constate qu’une bonne partie de nos vies est le fait d’une impuissance, d’une soumission, d’une mise au pas à un horaire et à des objectifs dont nous avons tout au plus l’illusion d’être les maîtres. Nous sommes de la chair à travail, de la chair à économie, de la chair qui croit s’agiter librement, alors qu’elle participe tout au plus aux mouvements combinés d’un vaste troupeau avançant aveuglément avec la conviction que dans l’histoire des temps la vérité de la vie conduit à autre chose qu’un abattoir.

Ce personnage de fiction, inspiré d’une vieille nouvelle de Nathaniel Hawthorne, fait le nécessaire pour se sortir de l’obscurité de son présent. Ce présent perpétuel auquel nous sommes assignés nous aussi, la crise sanitaire permet en partie de le mettre à distance et d’analyser ce qui empêche presque toujours nos élans brouillons d’en conjurer ce qui nous blesse. Comment l’ivresse de la vie d’aujourd’hui fait-elle en sorte de nous rendre un jour étrangers à sa vérité autant qu’à nous-mêmes ?

Pendant plus de dix ans, le personnage d’Hawthorne épie ainsi, avec un pas de côté, cette vie dans laquelle il s’était jusque-là rangé, curieux de voir comment cet équilibre précaire, échafaudé par l’habitude et les illusions, sera affecté par son retrait.

Cela fait à peine dix jours, mais j’ai pourtant l’impression que dix ans déjà se sont écoulés depuis le début de cette crise sanitaire. Dix années, dirait-on, sont passées depuis que tout s’est arrêté. Cela ne fait pourtant que commencer, si on en juge par la progression continue du virus.

Pour s’en sortir, il est entendu qu’il faut commencer par s’enfermer. Mais peut-être que s’enfermer pourrait aussi nous mener à nous sortir de nos prisons quotidiennes. Peut-on perdre la route de nos jours pour retrouver celle de la vie ?

L’accès à la vérité, disait Simone Weil, passe par la vérité du malheur. On vit, ces jours-ci, la réunification en apesanteur d’une société clivée jusqu’ici par une incapacité à prendre la mesure de ce qu’elle doit affronter pour se tenir ensemble et durer. Puisque personne n’y échappe, cela donne d’emblée un faux sentiment d’égalité. D’autant plus que cette égalité présumée repose sur une collectivité réduite à des corps forcés à demeure.

Cependant, nous restons prisonniers de cette mode d’installer partout des professionnels du management — des spécialistes en expertises, disait je ne sais plus quel humoriste — qui imposent une gestion sans contenu et sans âme. Cela est manifeste dans des modèles internationaux poussés jusqu’à la caricature, comme celui que défend Trump aux États-Unis ou Bolsonaro au Brésil, ces deux-là étant en effet plus inquiets de voir l’économie et leur propre fortune s’effondrer que l’humanité être égorgée devant eux.

N’est-ce pas une facette du même monde qui se dévoile lorsque le maire de Québec met à pied des employés au nom du respect d’une loi sur l’équilibre budgétaire, comme s’il s’agissait là d’une divinité suprême venue du ciel qu’il convient de continuer de vénérer coûte que coûte ? La défense de cette société comptable apparaît de plus en plus bornée par des impératifs qui vont à l’évidence contre la vie même.

En tout cas, on voit un peu mieux désormais les effets de ceux qui, sur cette lancée, ont conduit à malmener, ces dernières années, les services de santé pour économiser. Faut-il continuer de considérer l’univers des hôpitaux et de la prévention en matière de santé comme de simples entreprises où l’économie devrait l’emporter sur la vie, du coup réduite à une simple valeur marchande ?

À la faveur de cette crise, où un totalitarisme doux s’exerce sous l’égide de la santé publique, une colonisation rampante de l’espace privé s’impose par ailleurs au nom de la nécessité de continuer à produire de chez soi, sans barrière entre la vie hors et au travail. Cet empiétement sur l’espace privé, les défenseurs du management en rêvent en tout cas depuis les années 1990, au nom de la « flexibilité » réclamée comme nécessaire dans les réseaux obligés par cette conception fabulée d’un nouveau marché auquel on doit toujours une plus grande soumission. Cela sera-t-il de courte durée ?

Les abus et les dangers de cette approche du tout-à-l’argent, s’ils sont perpétués au sortir de cette crise, risquent d’épaissir encore une atmosphère de médiocrité et de tout recouvrir d’un linceul dont la crise écologique n’est qu’un des aspects les plus frappants.

Un jour, le personnage de Hawthorne, sans davantage prévenir qu’à l’heure de son départ, retraverse la rue pour rentrer chez lui. Il ouvre la porte, entre, s’installe dans ce qu’il avait connu comme si de rien n’était. Et il reprend sa vie d’avant, comme dix ans auparavant, comme depuis toujours, mais en éprouvant le sentiment étrange d’avoir un regard décalé sur ce qui lui a toujours paru familier. Un peu comme l’effet de revoir, après un voyage à l’étranger, les rues habituelles de son quartier.

Au-delà du confinement et de l’angoisse, cette crise a peut-être en tout cas le mérite inattendu de nous mettre à distance de nous-mêmes, pour que nous puissions mieux nous voir tels que nous sommes, depuis l’autre côté de la rue, avant de nous en retourner chez nous.


 
27 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 30 mars 2020 05 h 02

    Horizons domestiques

    Tel que nous sommes, un coup retournés chez nous avec cette lueur d'espoir dont il est question dans un autre article du jour dans ce même journal, il ne faudrait quand même pas perdre de vue qu'à ce proche horizon qui s'impose aux Québécois se trouvent les États-Unis de monsieur Trump et l'Ontario de monsieur Ford, pas toujours si "messieurs" que ça.

    Se trouvent aussi, pas si loin de notre cour quand ce n'est pas carrément dedans, l'Europe de l'Ouest, le Moyen-Orient, l'Asie du Sud-Est, l'Afrique, l'Amérique latine, etc., avec lesquels nous avons des liens de parenté et d'amitié qui ne doivent pas nous faire oublier leurs camps de réfugiés.

    Nos misères sont bien peu de chose à côté de celles de certains autres.

    • Nadia Alexan - Abonnée 30 mars 2020 13 h 45

      D'après ce que je comprends des propos de Jean-François Nadeau, c'est le fait que cette crise sanitaire doit nous amener à une réflexion profonde de nos priorités. L'auteur remet en question «des modèles internationaux poussés jusqu’à la caricature, comme celui que défend Trump aux États-Unis ou Bolsonaro au Brésil, ces deux-là étant en effet plus inquiets de voir l’économie et leur propre fortune s’effondrer que l’humanité être égorgée devant eux».
      Devrons-nous remettre en question l'économie sauvage qui produit des inégalités et des pénuries au nom des profits pour le 1%? Pourrions-nous continuer à saccager la nature et l'environnement pour combler la cupidité de quelques maitres du monde? Ou ne devrions-nous pas retourner à un système économique saine qui mettrait l'intérêt public avant les profits?

    • Françoise Labelle - Abonnée 30 mars 2020 18 h 04

      M.Nadeau parle de la distance momentanée que provoque cet événement imparable et de la prise de conscience de l'absurdité de la vie «normale» orientée vers des buts imposés comme le maintien des cours du Dow qui n'ont que très peu de rapport avec la vie économique «réelle», qui n'est elle-même que l'imposition de choix sociaux contestables.

      Fidèle à l'esprit de Hawthorne, le dénouement est sombre: on espère vite retourner à nos chaînes, chez nous.

  • Yvon Montoya - Inscrit 30 mars 2020 06 h 09

    Il faut dire que la « routine » si bien analysée il y a fort longtemps par le philosophe chilien Benedetti fut et est encore de nos jours la condition humaine par excellence si on pense aux ancêtres chasseurs-cueilleurs. « Routine » aussi pour tanner les peaux, fabriquer les ustensiles , les flèches etc...même après les revolutions dites culturelles, voir le beau filn « L’an 01 » de Resnais/Doillon/Rouch de 1973 ou le fameux « Themrock » avec Michel Piccoli de 1973 aussi...etc puisque cette thématique que vous soulevez est devenue une banalite anecdotique dans le champ culturel. Tout votre article y est contenu mais voila: point de révolution a l’horizon.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 30 mars 2020 10 h 05

      M. Montoya,
      Vous mentionnez le poète et auteur Benedetti. J’ai toujours pensé qu’il était d’origine argentin et non pas chilien! Ce qui n’enlève rien la valeur de ses oeuvres!

    • Yvon Pesant - Abonné 30 mars 2020 14 h 17

      Messieurs Montoya et Roy,

      Mario Benedetti était Urugayen de naissance (1920) et l'est demeuré jusqu'à sa mort (2009). Je ne le savais pas moi-même, c'est Wikipedia qui me l'a dit.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 mars 2020 17 h 56

      J'allais dire qu'il était Uruguayen,que son roman la Tregua a été mis en un tre beau film qui aurait du gagner le prix du meilleur film
      étranger.Ses poèmes son "de toute beauté"

  • Raynald Blais - Abonné 30 mars 2020 06 h 51

    De bien mauvais goût

    « …la crise sanitaire permet en partie de … mettre [le présent perpétuel] à distance et d’analyser ce qui empêche presque toujours nos élans brouillons d’en conjurer ce qui nous blesse. » (Jean-François Nadeau)

    S’isolant à l’extérieur de sa propre vie pendant dix ans pour l’observer, le personnage de M. Nathaniel Hawthorne ne peut y découvrir que ce qu’il en pensait déjà, la médiocrité de celle-ci, voire son absurdité. Son expérience l’amènera tout au plus à approfondir son point de vue sans révélation qu’il ne puisse déjà soupçonner parce que la vie réelle nous la saisissons à travers le filtre de nos intérêts, souvent ceux de classe. Même sa nouvelle vie à titre d’espion ne peut lui éviter de revenir à son ancienne, quoique, probablement, un peu plus entêté qu’auparavant.
    Non, l’isolement ne favorise pas le changement. Et le médicament, en profitant à la classe privilégiée, a bien mauvais goût.

    • Serge Gauvreau - Abonné 30 mars 2020 09 h 58

      Réflexion...

      Je crois au contraire que cet isolement peut apporter le changement nécessaire.

      En dehors du temps dévolu aux autres individus, entreprises ou gouvernements, aliénant car épuisant, cet intervalle est le moment choyé pour se requalifier. Période pour découvrir pour une première fois peut-être ce qui nous compose, ce qui nous limite, ce qui nous unit et ce que pourra(it) être notre avenir.

      Il n’y a rien de déterminé à l’avance et tout se passe au présent.

      Nous pouvons chacun user de notre force, ici et maintenant, pour envisager un monde meilleur, un respect des éléments constitutifs fondamentaux de notre existence et un rejet de ce que nous croyons être nuisible au bonheur que nous recherchons tous… Il est facile de rejeter toute consommation de produits, publicités ou services dommageables, de mettre en faillite ce qui condamne nos ressources humaines et naturelles, de se faire une idée de la gouvernance (management) souhaitée, de projeter et véhiculer nos idées et/ou d’élire des représentants qui pourraient nous aider.

      On nous offre ce temps de réflexion, je nous souhaite que le courage pour l’action.

    • Jacques de Guise - Abonné 30 mars 2020 11 h 18

      À M. S. Gauvreau,

      J'aime beaucoup votre réflexion ainsi que celle de M. Nadeau.

      Déjà, en quelques jours, le confinement m'a amené à me dire qu'il est certain, si j'avais quelques années de moins, que j'envisagerais un mode de vie différent, la nature et la campagne me tiraillent et m'appellent de très forte façon. Je prends conscience douloureusement du ridicule de cette urbanisation et densification débridées et galopantes.

      Ce temps de réflexion m'est très profitable.

      Cordialement.

    • Raynald Blais - Abonné 30 mars 2020 16 h 30

      Bien sûr, il est tout à fait impossible de deviner sans risque de se tromper ce que tel individu décidera de son avenir, inspiré ou peut-être espéré, même après avoir examiné son passé. Avancera-t-il, reculera-t-il ou fera-t-il du sur place ? Rien n'est déterminé à l’avance. Par contre, cette méconnaissance ne signifie pas l’inexistence du futur. Il démontre simplement qu’au niveau de l’individu le futur est insaisissable.
      Les classes sociales, elles, permettent d’envisager le futur. Prédire ce que telle classe tentera de faire de son avenir est possible. D’autres l’ont fait. À un moment ou l’autre, les classes poursuivent leur marche selon leurs intérêts. L’une consolidera le droit à ses privilèges, l’autre rêvera de la "paix des classes" et enfin la dernière promet un futur iconoclaste.
      Si ce futur ne peut être déterminé à l’avance au niveau de l’individu, il résulte de l’entrechoquement des classes au moment présent quand ce moment n’en est pas un d’isolement.
      N.B. Ceci dit, je respecte les consignes d’isolement, actuellement la seule réponse contre le coronavirus.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 30 mars 2020 18 h 01

      M.Blais,superble réflexion.

  • Jean Lacoursière - Abonné 30 mars 2020 07 h 02

    Covid-19 : le maire de Québec pense que les gens s'inquiètent avant tout pour leur richesse monétaire

    Dans sa conférence de presse du 12 mars 2020 portant sur l'épidémie de covid-19, le maire de Québec tente de calmer la population de Québec qui serait, selon lui, avant tout inquiétée par la perte de valeur de leur fonds de retraite causée par la chute des marchés boursiers :

    https://www.youtube.com/watch?v=BxYXDK5ZflI&feature=youtu.be

    Vraiment ? Le fond de retraite serait ce qui trône au sommet du palmarès des inquiétudes des gens de Québec en ce moment ?

    Bravo à J.-F. Nadeau qui vient d,en pondre une saprée bonne.

  • François Poitras - Abonné 30 mars 2020 07 h 42

    Chanson censurée

    À l''incessante rengaine de Nadeau, un peu de Félix :

    "L'infaillible façon de tuer un homme
    C'est de le payer pour être chômeur
    Et puis c'est gai dans une ville ça fait des morts qui
    marchent."

    • Françoise Labelle - Abonnée 30 mars 2020 18 h 14

      Votre ritournelle n'a pas été censurée et je ne vois pas pourquoi elle l'aurait été.

      Un chômeur est quelqu'un qui veut travailler. À n'importe quel prix?
      Félix, feliz en espagnol, signifie en latin «heureux».
      C'est la grâce que je vous souhaite si vous faites partie de cette minorité qui peut être heureuse au travail.
      Pour les autres, ce sont des morts qui roulent.