La démocratie est-elle soluble dans l’incompétence?

La question de Peter Alexander, de NBC, était légitime. C’est au fond ce que l’on cherche chaque jour en écoutant le tandem Arruda-Legault : des explications. Des informations. Un peu d’espoir. Il n’y avait donc rien de plus normal à ce qu’un reporter demande au président, mardi dernier, ce qu’il pouvait dire aux Américains, inquiets. Mais celui qui occupe le Bureau ovale depuis trois ans n’a rien trouvé de mieux à faire que de prendre le journaliste à partie. Il fallait voir alors le désarroi sur les visages. Le désespoir aussi. Le Dr Fauci, visage de la lutte contre la COVID-19 aux États-Unis, qui se prend la tête dans les mains.

On savait qu’il fallait écrire son nom avec des guillemets. « Président ». Parce qu’il n’a rien de ce que requiert son titre. Du président, « leader du monde libre » comme le veut l’expression consacrée qui se vide peu à peu de sa substance, on s’attendait à ce qu’il devienne une sorte de « Chevalier Bayard » en temps de crise. Un Washington, un Lincoln, un Wilson, un Roosevelt ou un Kennedy. Les Américains se seraient sans doute satisfaits d’un Clinton ou d’un Bush.

En effet, les pouvoirs d’urgence et de crise qu’il peut fédérer autour de lui doivent permettre au pays de se trouver un phare, un drapeau autour duquel se rallier. L’urgence a été invoquée, sur la base de trois fondements juridiques différents, en recourant à la section 201 du 1976 National Emergencies Act, la section 501 (b) du 1988 Stafford Act, dans la continuité de l’urgence sanitaire décrétée sur la base du Public Health Service Act, en janvier. Cette triple déclaration permet en principe de faire de la question de la lutte contre le coronavirus la priorité du gouvernement fédéral, cela lui permet d’allouer et de redistribuer les ressources à travers des agences comme la Federal Emergency Management Agency (FEMA), de coordonner une stratégie au niveau national.

Hélas. Ce « président » est le Voldemort de la politique américaine. Qui a tenté de mettre la main sur un potentiel vaccin allemand. Qui ne fait qu’abandonner les États fédérés à leur propre sort. Qui nie les évidences, faute de les comprendre. Qui met en danger son pays.

Au point où les docteurs Luciana Borio, à la tête du Medical and Biodefense Preparedness Policy pour la Maison-Blanche, et Scott Gottlieb, ancien commissaire de la FDA, avaient en désespoir de cause fini par se fendre d’un article dans le Wall Street Journal sur le besoin de développer des tests à grande échelle. Pour endiguer la COVID-19. Dans un article qui ne date pas d’hier. Ni même de ce mois-ci. Mais du 4 février.

De fait, les études sur le processus décisionnel en politique américaine, en politique en général, montrent qu’au-delà des circonstances, des institutions, des mécanismes mis en place, de la structuration du processus, de la compétence des conseillers, des agences de renseignement et des informations qui remontent au sommet, de la qualité des experts assemblés autour de la table, tout finit toujours par converger vers un seul point : la personnalité du chef. Ses filtres cognitifs, sa capacité d’analyse, son aptitude à assimiler, à digérer et à synthétiser l’information. Son aptitude à inspirer la confiance, à fédérer, à insuffler aux autres des qualités analogues. Mais aujourd’hui, ce sont les gouverneurs qui se font présidentiels. Et la démocratie américaine bat de l’aile.

Alors que les primaires se déroulent en pointillé depuis quelques semaines, des juristes comme Rick Hasen posent ces jours-ci la question de la préservation de l’élection de novembre prochain. Comment s’assurer qu’elle puisse avoir lieu dans ces circonstances, si on ne parvient pas à juguler le virus ? Comment s’assurer que la pandémie ne serve pas à la reporter ? De surcroît, pendant que le pays sombre dans la crise, et lorsque les mesures de surveillance et de contrôle vont se faire de plus en plus nécessaires parce qu’on ne sera pas parvenu à communiquer efficacement l’urgence d’agir et l’importance de la distanciation sociale, les libertés individuelles vont s’étioler. Alors que la Chine qui n’a fait que vaciller pour reprendre activement une diplomatie qui n’est plus celle du panda mais celle du masque, alors que de plus en plus, on entend corréler les bienfaits de l’autoritarisme et le déclin (annoncé officiellement par Pékin, il est important ici de le souligner) de la contagion, la Constitution américaine, elle, va vaciller…

Ce matin, mon collègue m’a écrit de sa maison de l’Ohio, m’envoyant des photos des crues. Du jamais vu m’a-t-il dit. C’est sûr que ça commence à ressembler à l’apocalypse, a-t-il ajouté. Car les deux conjugués, cette pandémie et une catastrophe naturelle… et c’est la fin.

Soudain, on se demande, au sortir de tout ça, s’il y a aura des chaises vides. Si, au travail, des bureaux resteront inoccupés. Si tous seront autour de la table à Noël prochain. Si les équilibres géopolitiques, tels qu’on les connaît, seront à jamais redessinés. Si au final, la démocratie est soluble dans le néant. Dans l’incompétence d’un seul homme, confortée par l’escroquerie des autres. Si nos chevaliers Bayard — des leaders politiques aux anges gardiens, en passant par tous ceux qui permettent à la société de fonctionner — peuvent remporter cette guerre. Si cette mince ligne qu’est la fragile frontière peut nous protéger de toutes les contagions… pandémique et liberticide.

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