Les gardiens du territoire

Quand même des investisseurs tels que Teck Resources et Warren Buffet retirent leurs billes et leurs billions, c’est le signe qu’il doit se passer quelque chose qu’eux-mêmes sont capables de comprendre. Preuve que les citoyens conscientisés ne se retrouvent pas tous du même côté de la barricade, cette citation extraite du communiqué diffusé par le président de Teck Resources, Don Lindsay, pour expliquer l’abandon du mégaprojet Frontier dans le nord de l’Alberta, et qui forme un contraste intéressant avec les cris d’orfraie (d’or frais ?) du premier ministre de cette province : « [Le projet] Frontier est apparu dans un débat plus large à propos des changements climatiques et du rôle que le Canada doit jouer pour y faire face. Nous espérons que le fait de nous retirer du processus permettra aux Canadiens de passer à une discussion plus large et plus positive sur la voie à suivre. »

On dirait presque les propos d’un homme raisonnable. Et ce n’est plus seulement le pétrole bitumineux qui a du plomb dans l’aile, les alternatives en arrachent aussi. Le gaz naturel comme énergie de transition moins polluante en route vers une économie propre ? Le problème, c’est qu’il doit d’abord être acheminé dans de gros tuyaux qui traversent des territoires autochtones ancestraux défendus par des quarterons de chefs héréditaires, puis être expédié outre-mer dans des superméthaniers qui ne peuvent que foutre le bordel dans l’habitat des bélugas. L’électricité ? Oui, mais un jour, il ne restera plus de grandes rivières sauvages à harnacher et une autoroute encombrée de voitures électriques roulant au pas va continuer de s’appeler un embouteillage et d’encourager l’étalement urbain.

D’autre part, l’actuel engouement pour les véhicules électriques provoque une ruée vers le lithium (composante essentielle des batteries d’autos électriques et des téléphones intelligents, entre autres) dont les conséquences environnementales commencent à se préciser. Avec l’incroyable projet minier récemment dévoilé au public, qui prévoit d’éradiquer deux lacs du nord du Québec et de nourrir les réserves voisines avec leurs poissons exterminés, la poignée de main de Legault et du grand chef des Cris ressemble soudain à un pacte avec le diable.

Bref, les arguments contre « l’écologie rentable » et pour une décroissance assumée continuent de s’accumuler…

Cette histoire de lithium m’a donné envie de ressortir un livre paru l’année dernière aux Éditions Écosociété. La Bolivie détient plus de la moitié des réserves mondiales du nouvel « or blanc ». Dans Bolivie : l’illusion écologiste, Dimitri de Boissieu raconte un voyage effectué en 2015 au pays d’Evo Morales, où l’avait déjà mené à quelques reprises son travail d’enquêteur sur le terrain pour des ONG de protection de la nature. Rappelons que Morales est devenu, en 2006, le premier membre d’une Première Nation à être élu à la présidence d’un pays de l’Amérique du Sud. Ce qui a alors été démocratiquement porté au pouvoir à La Paz ressemble, du moins de loin, à un écosocialisme révolutionnaire digne des plus inspirantes utopies. « Valorisant les cultures ancestrales des peuples autochtones et identifiant le capitalisme comme cause principale du saccage de la planète, [Morales] plaide pour le “bien vivre, en harmonie avec la nature”, et pour le respect de la “Terre-Mère”, la Pachamama, divinité andine choyée par les peuples des hautes terres. »

Morales a même été intronisé dans la fonction suprême en grand costume d’apparat de chef traditionnel de l’ethnie aymara, sceptre à la main devant un temple sacré, un décorum à faire rêver les caciques wet’suwet’en. Ce que décrit de Boissieu dans cet essai doublé d’un récit de voyage est très intéressant. On y voit un leader issu du monde indien verser dans un culte de la personnalité digne d’un « caudillo » — car difficile d’interpréter autrement la publicité gouvernementale quand les portraits du bien-aimé président sont martelés avec les mots d’ordre des affiches placardées au long des façades — et sa révolution, plutôt verte au départ, être rapidement confisquée par les forces du développement, faisant passer son parti progressiste d’un antinéolibéralisme radical à quelque chose qui, sur le terrain, ressemble à un capitalisme sauvage de gauche.

C’est sous le règne de Morales que les fabuleuses aires protégées de ce paradis de la biodiversité ont été gravement sous-financées, grugées par les champs de coca clandestins et légalement livrées, tiens tiens ! à l’exploitation gazière et pétrolière. En définitive, le verdict de Boissieu est sans appel : Evo Morales, ce « héros de la Terre-Mère » qui prêchait, à l’ONU, un « sursaut de l’humanité afin de sauver la Pachamama », a cultivé « le stéréotype de l’indigène écologiste » dans le cadre d’une « sombre supercherie politique » et d’un « triste double jeu. » De quoi méditer…

7 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 14 mars 2020 08 h 51

    Effectivement, à méditer...

    J'ai aussi eu le plaisir de travailler en Bolivie pendant le régime du président Morales et votre texte est loin de faire le partage entre le vrai du faux. C'est vrai que le MAS est un parti de travailleurs et une des priorités de ce gouvernement était de sortir la majorité des Boliviens de la pauvreté et cela passait, selon eux, par le développement des richesses naturelles du pays, comme on le fait ici et dans bien des pays où il y a des richesses naturelles.

    L'autre grande priorité de ce gouvernement était la restauration des nations autochtones et de leurs autonomies. La constitution du pays a été complètement changée pour inclure les droits des diverses nations autochtones du pays qui forment la majorité de la population. Chaque nation a donc le pouvoir de s'autodéterminer et il y a eu des référendums pour remplacer la gouvernance coloniale par la gouvernance propre de ces nations et de développer leurs propres constitutions. Les langues autochtones sont devenues langues officielles de l'état plurinational de Bolivie.

    Il était évident que ces priorités conflictuelles pourraient poser des problèmes au pays mais pour se sortir de la pauvreté, ce que la Bolivie a réussi en partie, il fallait faire des choix, certains moins heureux que d'autres. Si on compare à ici, un peu comme le MAS, le NPD est le parti des travailleurs et en Colombie-Britannique il est au pouvoir et malgré sa sympathie pour les autochtones, le gouvernement Horgan n'a pas hésité à envoyer la police pour forcer le passage d'un gazoduc sur le territoire non cédé des Wet'suwet'en.

    Cette tension a permis aux oligarques de la droite de réussir un coup d'état et de déloger le président élu, avec l'appui de la CIA. C'est donc le retour du colonialisme en Bolivie et on peut dire que les richesses naturelles sont encore plus la priorité des putschistes, le christianisme remplaçant la spiritualité autochtone qui caractérisait Evo Morales, président aymara.

  • Cyril Dionne - Abonné 14 mars 2020 08 h 56

    C’est « ben » pour dire

    Eh bien, ce sont les gauchistes de tous acabits qui défendaient Evo Morales bec et ongles contre les méchants capitalistes qui en prennent pour leur rhume. On apprend maintenant que Morales faisait partie des détestables. Pour reprendre les mots de M. Hamelin, cet « écosocialiste révolutionnaire » soignait sa légende sur une fausseté digne des pires « fake news ».

    Vous savez, le capitaliste sauvage de gauche est le même que le capitaliste sauvage de droite. Celui qui s’est enfuit de la Bolivie pour se réfugier ailleurs à saccager la forêt d’Amazonie, vous savez, ce paradis de la biodiversité. Ici, nous avons Québec solidaire qui suit dans les mêmes pas que notre grand chef suprême de l’ethnie aymara à gauche toute, qui sceptre à la main écoanxieuse devant un temple sacré qu’on appelle communément ici, l’Assemblée nationale, viennent prêcher à l’autel de la ô combien sainte, rectitude écologique.

    Oui, misère.

  • Daniel Grant - Abonné 14 mars 2020 09 h 58

    Toute une façon de dédouaner les vrais pollueurs?

    ...L’Électricité?... Oui mais M. Hamelin le soleil sera toujours là et nous donne plus que l’humanité n’aura jamais besoin et c’est gratuit.

    Les VE existent non seulement pcq elles sont plus performantes et sécuritaires mais donnent le plaisir de conduire sans empoisonner les autres (Tesla) mais comme bonus les VE participent aux solutions pour éviter entre autres que les rivières se vident.

    À choisir entre un embouteillage rempli de tuyaux d’échappement qui pourrissent l’air qu’on respire,
    je préfère être entourée de VE même si ça s’appel un embouteillage, c’est meilleur pour les poumons des enfants.

    L’étalement urbain? quel rapport avec le VE, si ça peut accroître le nombre de VE et bien tant mieux, c’est bon pour votre santé et pour l’économie locale.

    Votre préoccupation sur le lithium est douteuse pcq les médicaments qui servent à sauver des vies utilisent aussi le lithium, mais vous utilisez les mêmes arguments des marchands de doute pour diaboliser le VE.

    Oui il y a de quoi à méditer sur l’honnêteté des articles qui singularisent le VE ou jette le doute sur l’écologie en les amalgamant aux pires saloperies des minières et pétrolières canadiennes.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 mars 2020 17 h 23

      Daniel Grant, qui a écrit ailleurs, en faveur du libéral Justin Trudeau : « Peut-être que l'achat de cet oléoduc de malheur était pour éviter encore pire, comme de voir T. Mountain réclamer une indemnité supérieure aux coûts de ce pipeline pourri avec l'aide du Tribunal d'Arbitrage International qui protège les pollueurs. »

      https://www.ledevoir.com/opinion/lettres/574223/lettre-le-bape-et-gnl

      Qu'est-ce qu'il ne faut pas lire !

    • Daniel Grant - Abonné 14 mars 2020 23 h 54

      @ Sylvio Le Blanc

      Qu’est-ce qu‘il ne faut pas lire, entendre ou voir chez nos élus qui sont au milieu d’un gouvernement infesté de lobbyistes du fossile.

      Ce n’est pas d’être en faveur du libéral (je vote Bloc Québecois au fédéral) que d’essayer de comprendre cette aberration d’achat de T.Mountain.

      Qui sait quelle tactique adopter quand t’es entouré de requins du fossile, même les NPD se sont laisser enjôler (R. Notley et Hogan)?

      Quand je dis que …c’était pour éviter le pire… ça ne veut pas dire que j’appuie cette décision. C’est encore une incohérence nauséabonde dont notre gouvernement d’état pétrolier nous a habitué à endurer à chaque fois qu’il s’agit d’énergie, bornée au baril de pétrole.

      Je dis bien que ‘peut-être’ que c’est une tactique de judo de la part de Justin Trudeau et je pense que c’est plus malin comme ça pour se donner du temps.

      Ceci étant dit, au lieu d’attaquer le messager comme un troll, quel est votre commentaire sur le commentaire M. Le Blanc qu'on puisse vous lire?

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 mars 2020 18 h 38

      Mon commentaire est simple : pour rien au monde il ne fallait acheter ce damné oléoduc. Si la cie avait poursuivi le gouvernement fédéral pour diverses raisons, celui-ci se serait défendu. S'il avait perdu (ce dont je doute) et qu'il lui aurait fallu payer, il aurait payé, mais l'honneur aurait été sauf.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 mars 2020 16 h 59

    Du Louis Hamelin à son meilleur

    Bravo !