Le bonheur de Françoise

On l’a qualifiée, en son temps, de « femme orchestre » parce qu’elle faisait tout, c’est-à-dire du journalisme écrit, de la radio, de la télé, des tonnes de conférences, souvent dans des pays éloignés comme le Royaume-Uni et la Suède. L’écrivain Louis Caron, dans un hommage qu’il lui rendait en 2010, a parlé de sa vie comme d’un « sacerdoce consacré à la cause de l’émancipation des femmes », d’une sorte de « féminisme tranquille en avance sur son temps ». L’écrivaine Denise Boucher, pleine de reconnaissance, disait d’elle qu’elle avait permis à plein de jeunes artistes d’être « armés de vigueur pour changer le monde et le mettre à [leur] mesure ». Pourtant, Françoise Gaudet-Smet (1902-1986) est maintenant une figure presque oubliée de notre histoire. Célébrée hier et négligée aujourd’hui : comment expliquer ce relatif manque de reconnaissance ?

Étant donné son riche parcours, Françoise Gaudet-Smet devrait être considérée comme une héroïne, notamment par les féministes. Or, son conservatisme et son parti pris pour la ruralité semblent constituer des obstacles, aujourd’hui, à une telle célébration. On retient plus souvent son opposition, dans les années 1930, au droit de vote des femmes et ses éloges de la femme rurale au foyer que tout le reste de son œuvre. C’est injuste. « Cette femme, écrit justement l’essayiste Jules Tessier dans Le ciel peut donc attendre (Les éditions de la Francophonie, 2013), était d’une étoffe qui transcendait les catégories, et elle atteignit à une notoriété qu’auraient pu lui envier plusieurs politiciennes ou femmes de carrière, tellement cette force de la nature a laissé sa marque parmi ses compatriotes. »

Dans le plus récent numéro (73, 2019) de la revue d’histoire Les cahiers des Dix, l’ethnologue Jocelyne Mathieu signe un beau portrait de cette femme « incapable de rester tranquille », selon les mots de l’écrivain Harry Bernard. « Personne-ressource charismatique qui incarne de façon remarquable le paradoxe d’être ancrée dans la tradition, mais aussi convoquée à la modernité », Françoise Gaudet-Smet, écrit Mathieu, a bien sûr été l’égérie des femmes rurales au foyer, mais son discours ne manquait jamais d’inciter « les femmes à regarder ailleurs, à s’ouvrir, à s’inspirer du passé, mais pour vivre dans le présent ». Vive les arts domestiques et l’artisanat, disait-elle aux femmes au foyer, mais ça ne suffit pas. « Elle souhaite des cuisinières impeccables et des mères dévouées, résume Mathieu, mais aussi des femmes cultivées, capables de faire autre chose que des tâches ménagères, néanmoins essentielles et dignes d’être bien faites. »

Fille d’un homme d’affaires prospère qui sera député libéral de Nicolet dans le gouvernement Taschereau et d’une mère institutrice, la jeune femme est instruite et a de l’ambition. Dans son premier recueil de chroniques publié en 1930, « tout en faisant l’apologie d’un conservatisme certain en matière de féminité », note la professeure Chantal Savoie, elle évoque « des femmes qui, appelées par vocation spéciale, forcées par les exigences de leur situation, devront sortir du cercle familial et répandre au-dehors les bienfaits de leur talent, de leur travail, de leur énergie ». À l’évidence, Françoise se compte parmi celles-là.

Dans une entrevue qu’elle accordait, en 1977, à l’émission Second regard et où on la voit, dans sa maison, entourée d’une tonne de livres partout, même dans la cuisine, Françoise Gaudet-Smet dit avoir choisi de consacrer sa vie à la femme de la campagne parce qu’elle « était la plus négligée » de toutes. Le journaliste Olivar Asselin, dont elle a été la secrétaire, l’aurait encouragée en ce sens.

En 1938, Gaudet-Smet fonde Paysana, une revue destinée aux femmes de cultivateurs et axée sur les « arts domestiques », mais qui fait une large place à la littérature. Presque tous les écrivains québécois importants de l’époque y collaboreront. Germaine Guèvremont, notamment, y publiera les textes qui formeront ensuite son excellent recueil En pleine terre (BQ, 2005), annonciateur du Survenant. En 1947, Paysana a un tirage de 50 000 exemplaires !

Dans toutes ses interventions, explique Jocelyne Mathieu, Françoise Gaudet-Smet se veut fidèle au programme « vieilles traditions, méthodes modernes », qu’elle propose aux femmes rurales dans une logique d’autonomisation. « Ton bonheur, tu le fais toi-même ! », répète-t-elle à ses lectrices et auditrices, en leur inculquant, écrit Mathieu, « la volonté de sortir de leur coquille, d’accomplir le quotidien avec sérénité en y mêlant la poésie, le goût du beau et du travail accompli dans la joie ».

Ce n’est pas, évidemment, du féminisme d’aujourd’hui, mais, pour bien des femmes d’avant la Révolution tranquille, ce féminisme tranquille de « grand-maman sympathique » a été, n’en doutons pas, précieux.