Un pape poète et prophète en Amazonie

Chère Amazonie, la récente exhortation apostolique du pape François, est un texte remarquable. Publiée le 2 février dernier à la suite du synode sur l’Amazonie tenu à Rome en octobre 2019, cette « lettre d’amour au ton dramatique », pour reprendre les mots du poète et essayiste Jacques Gauthier, brille par ses accents poétiques et prophétiques. Dans la foulée de sa retentissante encyclique Loué sois-tu (2015), qui plaidait avec brio pour un virage écologique animé par un souci de justice sociale, François, inspiré par une Amazonie qu’il s’agit d’aimer et non d’utiliser, livre une réflexion courageuse, « où les citations de poètes sud-américains abondent, ce qui est peu fréquent dans un document romain », note Gauthier.

D’une trentaine de pages très denses, l’exhortation aborde des enjeux sociaux, culturels, écologiques et, bien sûr, spirituels. À la manière de Martin Luther King, François dit rêver d’une Amazonie luttant pour les droits des pauvres et des peuples autochtones, préservant sa richesse culturelle et naturelle et sa vigueur sur le plan religieux. Même s’ils se concentrent sur cette région, les propos du pape ont une portée universelle.

Pour François, l’engagement écologique est indissociable du parti pris pour la justice sociale. Très critique des « intérêts colonisateurs qui ont répandu et exercent — légalement et illégalement — l’extraction du bois et de l’industrie minéralière, et qui ont chassé et encerclé les peuples indigènes, riverains et d’origine africaine », les forçant, dans bien des cas, à migrer vers des lieux de misère en périphérie des villes, le pape dénonce aussi les pouvoirs locaux corrompus.

« Il faut, écrit-il sans détour, donner aux entreprises, nationales ou internationales, qui détruisent l’Amazonie et ne respectent pas le droit des peuples autochtones au territoire avec ses frontières, à l’autodétermination et au consentement préalable, les noms qui leur correspondent : injustice et crime. » Dans cette histoire, ajoute-t-il, des prêtres missionnaires ont souvent lutté pour la justice, mais il faut aussi reconnaître que ça n’a pas toujours été le cas.

« Il faut s’indigner, comme s’indignait Moïse, comme s’indignait Jésus, comme Dieu s’indigne devant l’injustice, écrit François à la manière d’un théologien de la libération. Il n’est pas sain de s’habituer au mal, il n’est pas bien de le laisser anesthésier la conscience sociale. » L’Église et les personnes de bonne volonté doivent être du côté « des derniers ».

Culture et sobriété

S’il faut lutter contre la destruction de l’environnement et le mépris des pauvres, c’est aussi pour des raisons culturelles. « La vision consumériste de l’être humain, encouragée par les engrenages de l’économie globalisée actuelle, tend à homogénéiser les cultures et à affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité », écrit François. L’humain s’appauvrit en étant coupé de ses racines et perd même la possibilité de s’ouvrir à l’autre.

En Amazonie, note bellement François, « où existe une relation si étroite entre l’homme et la nature, l’existence est toujours cosmique ». Cette situation permet à tous les humains de comprendre que tout — le social, la nature, le spirituel — est lié, et qu’on blesse tout l’être en attaquant un des éléments qui donnent du sens à sa vie. « L’équilibre planétaire dépend aussi de la santé de l’Amazonie », écrit François, raison pour laquelle « l’intérêt d’un petit nombre d’entreprises puissantes ne devrait pas être mis au-dessus du bien de l’Amazonie et de l’humanité entière ».

Jean-Paul II et Benoît XVI citaient surtout des philosophes. François, lui, cite admirativement des poètes sud-américains, qui « nous aident à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature et qui nous laisse sans existence véritablement digne ». Dans le monde actuel, il faut résister au fatalisme économiste qui asphyxie la conscience afin de nous inciter à combler notre vide existentiel par la consommation. « Apprenant des peuples autochtones, écrit François, nous pouvons contempler l’Amazonie, et pas seulement l’étudier, pour reconnaître ce mystère qui nous dépasse » et choisir la voie de la sobriété heureuse. Le pape ne rejette pas les connaissances techniques contemporaines, mais il invite à les conjuguer avec les savoirs ancestraux, dans le respect des systèmes de valeurs des peuples.

La déception

Jusque-là, cette exhortation enchantait les catholiques de gauche. La dernière partie du texte, toutefois, les a déçus. L’Amazonie souffre d’un manque de prêtres. L’occasion était donc belle de faire une brèche dans l’obligation du célibat ecclésiastique pour offrir une solution à ce problème, en permettant, notamment, dans cette région, à des hommes mariés de devenir prêtres. Le pape n’a pas osé.

Le 13 février, dans Présence Info, le théologien Jocelyn Girard s’en offusque. « Ce rendez-vous manqué, écrit-il, ne peut qu’achever de décourager ceux et celles qui espéraient encore hier un début de petit pas dans la direction à laquelle aspire une grande partie des réformistes », direction qui inclut la possibilité du mariage des prêtres et l’ordination des femmes.

François, probablement pour éviter une crise dans l’Église, refuse ce chemin. Il plaide toutefois pour un élargissement du rôle des laïcs en général — ils peuvent presque tout faire, dit-il, sauf présider l’Eucharistie et prononcer le pardon sacramentel — et des femmes en particulier.

Cette fermeture enrobée de belles paroles, réplique Girard, laisse deux choix à ceux qui espéraient mieux : quitter l’Église ou prendre le pape au mot, c’est-à-dire « vider le sacerdoce de tout ce qui n’est pas propre à son essence », en invitant les laïcs à prendre en charge presque toute la vie en Église.

Et si c’était là, au fond, un autre des rêves de François ? Ne peut-on pas imaginer que, constatant l’opposition radicale des conservateurs à toute réforme de l’accès au sacerdoce, le pape, stratégique, a choisi de plaider pour « une nouvelle vie dans les communautés » afin de casser le moule ? On a le droit de rêver.

6 commentaires
  • Claude Gélinas - Abonné 2 mars 2020 05 h 15

    Risque de schisme dans l'Église !

    Eu égard au ràglement de cette problématique du mariage des prêtres, le Pape François n'avait pas les coudées franches,

    N'est-il pas raisonnable de penser qu'avec deux Saintetés sur le même terrain, l'un progressiste, l'autre conservateur, il eut été diffiicile pour le Pape François de moderniser l'Église en permettant aux prêtres d'Amazonie de se marier et aux femmes d'accéder à la prêtrise.

    Pourtant l'Église accepte les prêtres protestants déjè mariés qui deviennent catholiques de même que ceux d'églises orthodoxes. Se pourrait-il que l'âge avancé des cardinaux constituent un blocage à l'évolution de l'Église ?

    À surveiller : l'invitation faite aux prêtres brésiliens oeuvrant partout dans le monde sauf en Amazonie de retourner dans cette partie du monde.

  • Yvon Montoya - Inscrit 2 mars 2020 06 h 39

    Soyons sérieux parce que l'église catholique participe encore et toujours aux inégalités tout en étant très éloignée pour une « indignation » concernant les injustices. Cela se saurait. La culture justement sert a le savoir pourtant. Elle permet avec rigueur de distinguer le fond de la forme et ce texte de 30 pages fut un temoignage ( catholique non chretien) de dette confusion. Merci.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 2 mars 2020 07 h 43

    Ce sont les femmes qui tiennent l'Église debout

    Tous ces frères, ces pères, ces frères qui ont trahi leur voeu de chasteté! Et notre Jean Vanier!

    Regardez autour de vous: ce sont les femmes qui tiennent l'Église debout!

  • Claude Gélinas - Abonné 2 mars 2020 07 h 44

    Quant l'intervention du Pape Benoit cessera-t-elle de nuire au Pape François ?

    Le journal La Croix a fait de l'exhortation apostolique "Chère Amazonie" une analyse exhaustive qui complète le présent larticle de Louis Cornellier.

    Quant à la lutte que se livre au Vatican les réformateurs et les conservateurs il faut s'en remettre au journaliste Angelo Giuffrida du Guardian pour comprendre combien en néfaste la présence du prédécesseur du Pape François alors que le Pape François est humain et près du peuple alors que Benedict XVI est un extrémiste qui n'a pas tenu sa promesse de garder le silence tout en conservant le titre de Sa Sainteté ainsi que la chasuble blanche réservé au Pape se permet de nuire à l'autorité du Pape régnant.

    La publication du livre "Du plus profond de notre coeur" publié en France dont le Pape Benoît aurait été le co-auteur aurait rendu le Pape François furieux allant jusqu'à exiger le nom de son prédécesseur

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 2 mars 2020 08 h 21

    L'Esprit Saint ne s'est pas contredit!

    Ouf! Que c'est difficile d'accepter que le pape François, après avoir prié et réfléchi, a choisi la continuité de l'enseignement de l'Église.