Du côté de la recherche

Cette rubrique, qui revient périodiquement, vous suggère des articles récemment publiés qui me semblent mériter toute l’attention des personnes œuvrant en éducation. Je vous en propose cette fois deux. Ils sont suivis d’un appel à tous…

La pratique entrelacée

En 1979, des chercheurs ont placé des sujets devant l’épreuve suivante (je simplifie) : prendre une balle de tennis à un certain endroit, effectuer le plus rapidement possible trois mouvements différents et replacer la balle à un autre endroit, ce qui arrêtait le chronomètre calculant le temps pris pour exécuter ces manœuvres. Certains sujets faisaient ces mouvements un à la fois, ce qui relève de la pratique dite bloquée ; les autres les alternaient, ce qui relève de la pratique dite entrelacée.

On pense spontanément qu’il est préférable de pratiquer une chose à la fois pour bien l’apprendre. En calligraphie, on fait ainsi couramment faire aux enfants des lignes de la lettre a, puis de la lettre b, puis de la lettre c ; en sport, on répète sans cesse tel mouvement ; en algèbre, on résout de nombreuses équations d’un genre particulier ; etc.

Dix jours après leur expérience, les chercheurs de 1979 ont eu la surprise de constater que les sujets qui avaient appris par la pratique entrelacée réussissaient mieux que les autres, qu’on leur fasse faire l’un ou l’autre des exercices.

On a depuis, dans de très nombreuses recherches et tant pour des habiletés motrices que pour des habiletés intellectuelles (conceptuelles, verbales, demandant d’induire), découvert la surprenante supériorité de la pratique entrelacée pour l’apprentissage.

Surprenante est bien le mot, tant semble raisonnable le fait d’apprendre en répétant inlassablement la même chose. On débat encore de la raison exacte expliquant entièrement cette découverte, mais le fait reste, solidement établi. Cela a sans doute à voir avec l’obligation que la pratique entrelacée impose de penser à la stratégie qu’on va utiliser et à la distinction entre performer et apprendre.

La sérieuse recherche (une étude comparative randomisée portant sur 54 classes de 7e année) que je vous invite à lire porte sur l’apprentissage des mathématiques. Il s’est avéré que la pratique entrelacée améliorait « de manière spectaculaire » (dramatically) les résultats aux examens. Je laisse aux auteurs l’important mot de la fin.

Alors qu’il y a tant de pratiques en éducation qui sont souvent dispendieuses et dont l’efficacité n’a jamais été sérieusement démontrée, rappellent-ils, cette nouvelle mise à l’épreuve de la pratique entrelacée « montre une fois de plus comment une intervention toute simple et peu coûteuse peut favoriser l’apprentissage ».

Voilà donc une idée à faire largement connaître et qu’on peut encourager à mettre en place, et pas seulement en maths.

Parler du réchauffement climatique en classe

Les raisons qui demandent que nous parlions du réchauffement climatique en classe ne manquent pas.

Ces jeunes gens en entendent déjà parler et parfois à tort et à travers ; plusieurs s’en préoccupent beaucoup ; ce sont eux qui auront, demain, à affronter l’immense défi qu’il nous pose ; certains d’entre eux seront même alors des décideurs. Or, à l’école aussi, climatosceptiques et climatonégationnistes ont fait des dommages, rendant l’enseignement du réchauffement climatique aussi problématique et difficile qu’urgent.

Dans ce contexte, je tenais à souligner un bel article paru dans la revue American Educator. Les auteurs y rappellent justement d’entrée de jeu ce qui rend le sujet complexe à faire comprendre : on y fait appel à plusieurs disciplines ; il faut analyser des données et les relier à des modèles ; les élèves arrivent avec des expériences et des prénotions ; et on ne dispose pas d’un curriculum solide et convenu. Pire : des manuels utilisés (aux États-Unis) présentent mal certaines notions et donnent à penser qu’il y aurait des doutes sur la réalité du phénomène ou sur ses causes.

On suggère donc, avec outils à utiliser et manières de procéder, d’enseigner correctement des sujets que tout étudiant devrait comprendre : ce que sont la météo, le climat et le changement climatique ; ce qu’est le système climatique de la Terre ; ce que sont le bilan énergétique de la Terre et l’effet de serre ; ce que sont la consommation d’énergie et les émissions de carbone. L’article conclut, sagement, sur l’importance de faire comprendre que les débats et les controverses portent désormais uniquement sur les mesures sociales, politiques, économiques que tout cela devrait nous faire adopter.

Mario Bunge : appel à témoignages

Je viens juste d’apprendre le décès de Mario Bunge (1919-2020). Physicien de formation, c’était aussi un éminent philosophe des sciences.

Bunge a enseigné à l’Université McGill. Il a marqué d’innombrables personnes, dont moi. Je venais d’ailleurs tout juste de signer un texte sur lui, avec l’astrophysicien Jean-René Roy, dans la revue M tascience (en France), pour célébrer ses 100 ans.

J’aimerais recueillir ici vos témoignages sur Bunge :
ce qu’il a signifié pour vous, comment et pourquoi il vous a marqué ; des anecdotes sur sa célèbre gentillesse, sur son extraordinaire érudition, etc.

Merci de faire parvenir vos témoignages à baillargeon.normand@uqam.ca

11 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 29 février 2020 09 h 37

    Qui dit vrai?

    Normand Baillargeon écrit:

    «L’article conclut, sagement, sur l’importance de faire comprendre que les débats et les controverses portent désormais uniquement sur les mesures sociales, politiques, économiques que tout cela devrait nous faire adopter.»

    De son côté, Judith Curry, climatologue américaine, ex-présidente de la School of Earth and Atmospheric Sciences au Georgia Institute of Technology, où elle a enseigné jusqu'à la fin de 2016, membre du Climate Research Committee du Conseil américain de la recherche, coauteure du livre «Thermodynamics of Atmospheres and Oceans» (1999) et coéditrice de lʼ«Encyclopedia of Atmospheric Sciences» (2002), auteure ou coauteure de plus de 140 articles scientifiques, récipiendaire du Henry G. Houghton Research Award, qui lui a été décerné par la Société américaine de météorologie en 1992 (ouf...) écrit:

    «Outre la question de la quantité de gaz à effet de serre qui pourrait augmenter, il y a beaucoup d'incertitude quant au réchauffement de la planète en réponse au doublement du dioxyde de carbone atmosphérique — appelé «sensibilité climatique à l'équilibre» (ECS). Le 5e rapport d'évaluation du GIEC (2013) a fourni une fourchette entre 1 °C et 6 °C, avec une fourchette «probable» entre 1,5 °C et 4,5 °C.

    Depuis le 5e rapport d'évaluation, l'incertitude s'est accrue. Les derniers résultats du modèle climatique — préparés pour le 6e rapport d'évaluation du GIEC à paraître — montrent qu'une majorité des modèles climatiques produisent des valeurs de SCE dépassant 5 °C. L'ajout de processus supplémentaires mal compris dans les modèles a accru la confusion et l'incertitude. En même temps, des efforts affinés pour déterminer les valeurs de la sensibilité climatique à l'équilibre à partir des données historiques obtiennent des valeurs d'ECS d'environ 1,6 °C, avec une plage de 1,05 °C à 2,7 °C.»

    (https://judithcurry.com/2019/12/14/the-toxic-rhetoric-of-climate-change/#more-25488)

    Qui dit vrai?

    Jean-Marc Gélineau, Montré

    • Yves Mercure - Abonné 1 mars 2020 09 h 12

      Les deux, comme mille autres!
      Deux vérités peuvent exister malgré le fait qu'elles ne soient pas analogues. La complexité fait appel à de multiples paramètres, tant au niveau des variables en cause que dans leurs mesures. Ensuite, tirer des conséquences tient de plusieurs raisonnements possible. Conséquemment, les fourchettes probabilistes de l'aboutissement, les courbes de probabilités, se distribueront sur une plage plus ou moins étendue selon la variabilité des éléments autant que de leurs mesures. Exemple : calculer le point de chute d'un mobile qu'on laisse tomber ou qu'on lance; la chronique te verticale tiendra compte du mobile quant à sa morphologie, du mouvement plus ou moins dense du fluide aérien, etc; si l'objet est propulsé, on devrait ajouter l'angle de lancement pour prédire le point de chute. L'audition de paramètres considérés comme pertinents ajouté des lament de variances dans l'équation de probabilité. Donc, les concept de pertinence, les valeurs de variabilité, les fiabilités sur les mesures... donnent des résultats différents. Vos deux hypothèses tiennent d'appréciations divergentes quant aux variables et mesures, elles ne sauraient donc aboutir à des résultantes identiques. Toutefois, la base commune des raisonnements mène la direction. La conclusion : alerte rouge ou alerte jaune? Ce n'est pas contradictoire, non plus climatoseptique, c'est simplement divergent quant à "où en sommes-nous et ou va-t-on?"

  • Cyril Dionne - Abonné 29 février 2020 10 h 10

    STEAM

    Pour la pratique entrelacée, est-ce qu'on parle ici de l'intégration des matières ? Si oui, il faut mettre un bémol sur le tout puisque les connaissances antérieures de l'apprenant doivent reposer sur une socle solide. En mathématiques, si celui-ci ne maîtrise pas les concepts de base que sont les algorithmes de l'addition, la soustraction, la multiplication et la division, il ne pourra jamais faire de l'algèbre linéaire et bien du calcul intégral. Impossible, même dans une pratique entrelacée.

    De toute façon, j'aime bien la pratique qu'on appelle STEAM qui intègre les sciences, les mathématiques, la technologie, les arts et le génie (engineering). C'est un apprentissage entrelacé ou chaque matière à l'étude fait partie d'un tout afin de résoudre un ou des problèmes. Mais avant de faire tout cela, il faut s'assurer que les concepts dans la boîte d'outils de l'apprenant sont bien acquis.

    Pour le phénomène du réchauffement climatique, c'est une culture scientifique qu'on doit inculquer aux élèves si on veut avoir des réactions sérieuses de leur part et non pas des réponses émotionnelles à la sainte Greta Thunberg. C'est avec une tête froide qu'on résout des problèmes, mêmes ceux d'une complexité comme les changements climatiques. Mais sans notions scientifiques au préalable, le tout devient une religion avec des dogmes et doctrine basés sur tout et sur rien. Voir Québec solidaire pour plus d'informations sur le sujet. Et le grands prêtres autoproclamés de l'autel de la très sainte rectitude écologique affluent présentement pour leur faire peur comme au temps de nos bonnes vieilles religions.

    • Madeleine LaRoche - Abonnée 1 mars 2020 10 h 20

      Que faites-vous de la langue?

  • Claude Bernard - Abonné 29 février 2020 10 h 44

    L'interleaving et l'apprentissage séquentielle

    M Baillargeon
    Une expérience illuminant le processus d'apprentissage et l'amélioration des résultats sans compter la motivation.
    Comment la mettre en pratique, à quel niveau d'études; le ministère qui aime les nouveautés et les expériences didactiques pourrait faire de essais pilotes dans une ou deux écoles choisies et voir les résultats.
    Tout ce qui brille n'est pas or; on craint les réformes comme un chat échaudé craint l'eau froide.
    Je ne suis pas certain d'avoir compris comment ça fonctionne mais s'il s'agit d'entrelacer les i avec d'autres apprentissages comme les 3 ou les dessins d'autos ou de maisons, il y a quelques choses là qui me semble prometteur.

  • Denis Paquette - Abonné 29 février 2020 13 h 50

    est-ce que le monde n'est il pas fait ainsi depuis toujours

    est-ce que les préjugés ne sont pas également partagés

  • Marc Therrien - Abonné 29 février 2020 18 h 23

    Le problème du problème


    En ce qui a trait aux changements climatiques, je suis tenté de penser que le fait de persister à s’obstiner sur la définition du problème et de son ampleur est justement pour s’empêcher de penser aux « mesures sociales, politiques, économiques que tout cela devrait nous faire adopter », car pour paraphraser Henri Poincaré, il semble que l’humain ait davantage confiance en sa capacité de résoudre les problèmes qu’il se pose que les problèmes qui se posent ou s’imposent.

    Marc Therrien

    • Dominique Boucher - Abonné 1 mars 2020 11 h 51

      Il faudrait juste que lʼon mʼexplique comment on peut penser aux BONNES «mesures sociales, politiques, économiques [à] adopter» si lʼon a pas auparavant correctement défini le problème et son ampleur...

      Jean-Marc Gélineau, Montréal