Le français de Peter MacKay

J’avoue avoir ri cette semaine en apprenant que le Parti conservateur du Canada tiendra un débat en français en avril dans le cadre de la course à la chefferie. Apparemment, ce n’est pas une blague. Selon un communiqué diffusé par le parti, les candidats en lice pour remplacer le chef démissionnaire Andrew Scheer vont bel et bien croiser le fer dans la langue de Molière à Montréal le 23 avril prochain. L’expérience risque d’être aussi pénible pour les prétendants à la direction que pour les électeurs francophones du pays. Les conservateurs n’ont qu’à choisir Preston Manning comme modérateur pour que le portrait soit complet.

Tout indique que la course à la chefferie conservatrice sera une affaire d’anglophones unilingues. Après le désistement de Jean Charest et de Michael Fortier, aucun Québécois ne sera dans le peloton de tête d’une course qui finira selon toute vraisemblance par le couronnement de l’ancien ministre Peter MacKay. Les candidats potentiels avaient jusqu’à jeudi pour faire un dépôt de 25 000 $ et pour recueillir 1000 signatures parmi les membres du parti ; les personnes ayant rempli ces exigences auront jusqu’au 27 mars pour amasser 300 000 $ en dons et 2000 signatures de plus afin de devenir un candidat « vérifié » en vue du scrutin du 27 juin prochain. Aucun candidat de taille ne s’est manifesté cette semaine pour rivaliser avec M. MacKay. Ce dernier fera donc face aux députés ontariens Erin O’Toole et Marilyn Gladu. Une poignée de candidats marginaux ayant l’appui des groupes antiavortement seront aussi de la partie, au grand dam des plus influents conservateurs qui voulaient que cette course soit une occasion de tourner la page sur les controverses qui ont miné le mandat de M. Scheer et l’ont privé d’une victoire en octobre dernier contre un Justin Trudeau affaibli par des scandales.

Certes, les croyances personnelles de M. Scheer sur les questions d’avortement et de mariage entre les personnes de même sexe ont particulièrement nui au Parti conservateur au Québec. Mais personne ne peut nier que la qualité du français du chef a aussi été un facteur dans la décision de la majorité des électeurs québécois de bouder le PCC. La performance désastreuse de M. Scheer lors du débat à TVA a constitué un tournant dans la campagne.

J’ignore si la qualité du français du chef fut au cœur des préoccupations de l’ancien ministre John Baird dans l’analyse postélectorale qu’il a préparée à la demande de M. Scheer. Son rapport n’a pas été rendu public. Mais les membres du parti ne semblent plus considérer le bilinguisme comme une compétence de base que devrait posséder tout futur chef. Pour bon nombre de conservateurs, le parti devrait tout simplement oublier le Québec. Les tentatives de Stephen Harper de gagner des sièges au Québec avec une réforme de la péréquation favorable à la Belle Province et reconnaissant « la nation » québécoise ont donné peu de résultats. M. Harper a lui-même prouvé qu’il était possible de former un gouvernement majoritaire au Canada sans gagner de sièges au Québec. Un tel exploit deviendra encore plus facile à l’avenir puisque le poids démographique du Québec au sein du Canada diminue de recensement en recensement. L’argent dépensé afin de gagner des votes au Québec serait mieux déployé ailleurs au pays, surtout dans les banlieues torontoises où la population explose.

Beaucoup de conservateurs, même parmi ceux du Québec, sont convaincus que les Québécois ne voteront jamais pour un chef fédéral qui ne provient pas de leur province. L’histoire semble leur donner raison. Et la déclaration du chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet lors de ce même débat à TVA — qui a invité les électeurs à opter « pour des femmes et des hommes qui [leur] ressemblent » — aura été pour beaucoup de Canadiens anglais une démonstration que rien n’allait changer. Pour le PCC, le fait de choisir un chef bilingue ne fera aucune différence si ce dernier provient d’une province autre que le Québec. C’est la raison pour laquelle l’unilinguisme de M. MacKay n’est pas un enjeu ailleurs au pays, où le français n’a plus la cote, sauf pour les parents voulant inscrire leurs enfants dans des classes d’immersion réservées aux élèves doués.

Quant à M. MacKay, ce dernier insiste pour dire que la faible qualité de son français découle du fait d’avoir travaillé depuis 2015 dans un cabinet d’avocats à Toronto où il n’a pas dû se servir de cette langue officielle. « C’est comme un muscle, si tu ne l’utilises pas, le muscle s’atrophie », a-t-il déclaré à plusieurs reprises devant les médias depuis l’annonce de sa candidature. Or, pendant les presque deux décennies que M. MacKay a passées à Ottawa, où il a occupé des postes ministériels importants, il n’a jamais donné l’impression d’avoir pris la peine de développer ce muscle. Ce n’était pas un choix banal. Pendant les neuf ans où il était membre du conseil des ministres de M. Harper, c’était un secret de Polichinelle que cet ancien chef du Parti progressiste conservateur lorgnait lui-même le sommet. Lui seul peut nous expliquer pourquoi, dans de telles circonstances, il n’a jamais fait de l’apprentissage du français une priorité. Mais les piètres résultats au Québec de M. Harper, qui commençait tous ses discours en français, n’étaient peut-être pas étrangers à ce choix.

8 commentaires
  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 29 février 2020 07 h 31

    Un pm unilingue anglophone : Pour !

    L'exigence du bilinguisme pour un candidat qui vise à être premier ministre a pour conséquences d'éliminer les unilingues anglophones.

    Ce critère du bilinguisme pour qui aspire à être premier ministre, réduit le choix à un petit nombre de candidats, au détriment du potentiel beaucoup plus large que représente ceux unilingues anglophones coast to coast.

    Ce critère du bilinguisme pour un candidat qui aspire à être premier ministre se fait donc au détriment des intérêts du Canada.

    Les conservateurs devraient mettre fin à cet exigence d'un bilinguisme de façade. Un pm unilingue établirait de facto le retour des peuples fondateurs, donc la reconnaissance de fait de la nation française que nous sommes en Amérique.

    Pour ceux  qui pourraient craindre qu'une telle situation pourrait être préjudiciable au Québec.

    Qu'il suffise de rappeler que le dernier pm du Canada qui tablait sur les deux peuples fondateurs et qui avait transféré des pouvoirs au Québec pour refléter cette réalité politique, fut un unilingue anglophone : L B Pearson.

    Et celui qui a mis fin à la doctrine des deux peuples fondateurs pour dissoudre notre nation dans le multiculturalisme, était le pm le plus bilingue de l'histoire : P E Trudeau.

    Et le Canada et le Québec gagnerait à avoir un premier ministre à Ottawa qui soit unilingue anglophone '

    .

    • Luc Bertrand - Abonné 29 février 2020 15 h 13

      Chose certaine, un chef de parti unilingue anglais pour le PCC enverrait, au Québec, la véritable image du Canada, qui se dessine de plus en plus, depuis l'élection majoritaire des conservateurs et la vague orange de 2011. Parce que le bilinguisme, représenté le mieux par le PLC, au Canada, n'en aura toujours été qu'un de façade, pour faire croire aux francophones qu'ils sont "chez eux" partout au Canada.

      En pratique, les libéraux se sont toujours rabattus sur le vote des minorités linguistiques et des Canadiens vendus aux mérites du bilinguisme institutionnel et au multiculturalisme. Et ils se sont toujours ingénié à instrumentaliser le vote des francophones hors-Québec contre les velléités nationalistes ou indépendantistes du Québec.

      Par contre, plus que le fait que Stephen Harper ou Andrew Scheer n'étaient pas québécois ou n'auraient pas eu une maîtrise suffisante du français, c'est davantage l'intransigeance de l'Ouest canadien et des pétrolières face aux revendications de pouvoirs par le Québec et les positions ultra-conservatrices de l'ex-Reform Party (comme le refus de l'avortement et des mariages de même sexe, les lobbies des fabricants d'armes à feu et l'approche répressive face à la criminalité) qui lui ont valu la réprobation de la majorité des Québécois, qu'ils soient anglophones, allophones ou francophones.

      Il est à souhaiter que l'électorat québécois qui espérait quelque gain que ce soit pour la province, dans le Canada, aura enfin les yeux en face des trous et saura, dorénavant, qu'il n'y aura que deux issues possibles: l'indépendance du Québec ou l'oblitération de la différence québécoise dans le multiculturalisme canadian.

      Luc Bertrand

    • Pierre Fortin - Abonné 1 mars 2020 17 h 44

      Un contexte où le Premier ministre serait unilingue anglophone aurait l'avantage d'être clair et de mettre en évidence le véritable rapport de force en ce pays. Ce qui, de facto, obligerait les Québécois à prendre conscience de leur véritable état minoritaire qui entrave leur pouvoir de réaliser leurs aspirations propres et que ce pouvoir ne peut s'exercer par personne d'autre qu'eux-mêmes.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 29 février 2020 09 h 30

    Les Conservateurs comme les Libéraux n'ont que foutre de la langue de Molière!

    Si Molière m'étsit comté : « Tartuffe ou l'Imposteur », « Les Fourberies de Scapin » et « Le Mariage Forcé », ces comédies conviendraient bien à nos talentueux intellectuels des deux partis qui soulèvent plutôt l'ire des francophones pour lesquels la langue et la culture françaises ne s'achétent pas comme les anciens timbres-postes qui fallait humifdifier d'un coup de langue avant de l'apposer sur une enveloppe!
    La langue de Molière comme la langue de Shakespare sont largement parlées dans le monde et, comme d'autres moins connues, méritent le respect des citoyens. Comme elles ont été choisies suivant des coutumes, nous pourrions avoir aussi la langue de Voltaire ou d'un autre personnage connu.
    Qu'importe, c'est mieux que la langue de bois que l'on nous sert quotidiennement, et, pire, assister à une mascarade avec des « On travaille » à profusion qui, sans respect pour les citoyens et les citoyennes, montre à quel niveau intellectuel sont nos élu(e)s.. Bref, c'est le vide absolu dont la population doit se contenter.
    Il apparaît que la course au poste de chef chez les Conservateurs sera comme celle du précédent, c'est-à-dire que l'on s'exprime en anglais quand les portes sont fermées. Malheureusement pour eux, ils doivent aussi essayer d'en mettre plein la vue aux francophones du Québec en particulier! Même avec un souffleur de théâtre ils n'arriveront pas à passer un contenu substantiel de leur programme et lors d'une question posée par un journaliste c'est la déconfiture habituelle qu'on nous sert depuis des lustres!
    Je laisse le soin aux lecteurs de commentaires de faire le lien avec le nom des comédies indiquées ci-dessus! Un brin de celles-ci permet de balayer tous les affronts encore présents au sein d'un Dominion qui perd de plus en plus les pédales!

  • Cyril Dionne - Abonné 29 février 2020 10 h 23

    L'immersion française

    Petite correction ici dans cet article. N'importe qui peut suivre des cours d'immersion française au Canada et on est loin des élèves doués. En d'autres mots, ils peuvent aussi bien échouer simultanément dans leurs cours de français et d'anglais. Et c'est souvent la règle plus souvent qu'autrement. J'ai enseigné l'immersion française pendant des années.

    Avec plus de 15 millions d'élèves qui ont fait des cours d'immersion française au Canada depuis que ce programme existe, seulement 9% aujourd'hui peuvent entretenir une conversation en français tout en se disant bilingue. En contrepartie, plus de 40% des Québécois francophones sont bilingues.

    Nous vivons vraiment dans deux pays différents, solitudes obligent. Pas besoin de chercher midi à quatre heures pour la popularité des chefs unilingues anglophobes au Québec.

    • Cyril Dionne - Abonné 29 février 2020 12 h 01

      Erratum

      C'était bien anglophone dans la dernière phrase. Lol.

  • Johanne Archambault - Abonnée 29 février 2020 11 h 52

    La langue?

    Depuis les élections Andrew Scheer ne cesse de nous donner des exemples d'étroitesse d'esprit, d'inculture, de partisannerie et d'idéologie tenant lieu de pensée; il confirme ainsi que nous avons bien fait de ne pas l'élire. Le français du PM n'est pas beaucoup plus compréhensible que le sien, mais le PM a réussi plus longtemps à donner l'impression qu'il avait quelque largeur de vues (il en a, d'ailleurs, c'est autre chose qui lui manque). À l'heure qu'il est, nous ne savons pas très bien ce qui pourrait être espéré de mieux de la part des conservateurs que des libéraux, et la qualité du français des aspirants est seulement, dans ce contexte, un signe supplémentaire de petitesse, s'ajoutant à l'audace dont ils doivent s'abstenir. Qu'ils s'amènent avec un programme qui ne concerne pas seulement leur cour, et nous verrons.

  • André Cournoyer - Abonné 1 mars 2020 19 h 08

    Qu'est ce que ça peut bien faire...

    Vraiment, on est vite sur le jugement. Ce qui est important c'est qu'il comprenne et qu'il parle français. Même si son français n'est pas parfait on devrait au minimum souligner ses efforts pour nous parler dans notre langue. Il a appris le français auparavant sans arrières pensées de devenir premier ministre. Pour moi c'est un gros plus et je lui en suis gré. S'il n'était pas capable de mettre un mot devant l'autre ce serait autre chose. Passez donc alors à des enjeux plus fondamentaux.