Berlin, ville ouverte

Il fut un temps où Peter Unsicker peignait des pansements sur le mur de Berlin, côté ouest, et y collait des masques en bouquet qui semblaient émerger de la cloison. Les visages plâtrés défiaient les soldats au guet, tantôt agressifs, tantôt admiratifs. Cet artiste, qui avait ouvert sa galerie trois ans avant la chute du mur, était un des muralistes les plus actifs sur la fameuse paroi qui coupait la ville en deux.

Près du Checkpoint Charlie, vu de la Wall-Street Gallery que le peintre sculpteur dirige avec sa compagne pianiste Claudia Croon, le paysage a bien changé. Le célèbre soir du 9 novembre 1989, lorsque la cicatrice urbaine s’est écroulée et que les citoyens de l’Est et de l’Ouest se sont regardés dans le blanc des yeux, le monde a basculé et les édifices d’en face sont bientôt apparus. Il aura entendu une voix militaire déclarer qu’il fallait laisser les gens passer. « C’est le genre d’émotion qu’on n’éprouve qu’une fois dans sa vie. »

Je suis allée visiter ce couple inspirant, en marge de la Berlinale. Leur galerie d’art me plaisait, comme l’esprit d’ouverture des maîtres des lieux. Ce bric-à-brac, rempli de belles sculptures de dômes et de pyramides humaines à chapeaux, a l’air de plaider pour un monde meilleur. J’en garde en otage un petit serpent entortillé sur lui-même, relocalisé dans mon univers montréalais.

Parfois, il y a des spectacles à la Wall-Street Gallery. Un poète aveugle de leurs amis vient lire ses textes et Claudia Croon l’accompagne au piano. Sur son instrument, jouait jadis la compositrice Clara Schumann. Le piano a été restauré, ne subsiste que sa coque de bois initiale avec les belles pattes en forme de lyres, mais l’esprit de la grande musicienne doit bien l’habiter quelque part.

Peter Unsicker a publié un livre avec des photos pour illustrer l’avant et l’après jour J. Le mur d’en face était à moitié visible à la fondation de la galerie. « C’est dans ce bâtiment qu’Hitler a fait son premier discours, le 1er mai 1927, m’explique-t-on. Il s’agissait un événement privé devant 4000 membres du parti nazi, car Hitler était banni à l’époque. Puis, le lieu servit de point de ralliement pour des centaines de Juifs berlinois avant leur déportation dans les camps. »

Le passé et le présent semblent se superposer sur cette façade de l’édifice art nouveau si bien préservé. À Berlin, on se prend les pieds dans l’histoire. Et comment l’éviter ?

Au centre de tout

Autrefois journaliste, membre fondatrice de la section culturelle du quotidien berlinois Die Tageszeitung, surnommé Taz, Claudia Croon se consacre aujourd’hui à l’accueil des gens qui viennent à Berlin. Leur galerie est un carrefour de témoignage et d’écoute. Ça se sent.

« Ici, entre le musée juif et La topographie des terreurs (centre muséal sur l’ancien siège de la Gestapo remontant l’histoire du nazisme) on se trouve au centre de tout, me dit-elle. Berlin est une ville pour apprendre. On a eu les kaisers et on a eu Hitler. Nous sommes confrontés à une histoire très lourde. Chaque mètre carré en témoigne et rarement les choses sont-elles vraiment résolues. Les structures de pouvoir se répètent sous d’autres formes. » Les visiteurs de passage veulent comprendre ce qui est arrivé dans un endroit aussi marqué.

« La ville constitue un lieu de culture vivante, poursuit-elle. Regardez toutes ces constructions qui poussent partout. L’immobilier n’est pas seulement une branche du capitalisme. Ces transformations urbaines sont un état de vie. » Elle considère l’art et la culture comme le point sur le i, la communication comme le seul espoir possible. La création apparaît si vivace dans cette ville de tous les graffitis, parfois rempart contre le pire. « Il y a quelques semaines, quatre gars d’extrême droite, de 25 ans environ, sont venus à la galerie avec leurs grosses bottes qui faisaient boum ! boum ! sur le plancher, évoque Claudia Croon. L’un avait une croix gammée tatouée sur le front. J’ai joué au piano. Il faisait beau. Je leur ai parlé d’art, je leur ai montré la sculpture de Peter,La tour des gens avec chapeaux. Je les ai regardés dans les yeux, et ils ressemblaient à des enfants de 14 ans que leur mère avait laissés dans le bois. »

Quittant ce lieu d’harmonie, je me suis replongée dans Berlin Alexanderplatz, chef-d’œuvre d’Alfred Döblin publié en 1929, un peu l’équivalent allemand du Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. Suite à la série culte de Fassbinder (1980), la Berlinale en lançait une adaptation cinématographique signée Burhan Qurbani projetée après mon départ. Plutôt ratée, à ce que j’en apprends. Ça m’a consolée de l’avoir manquée.

J’ai poursuivi ma lecture dans les aéroports peuplés de gens masqués pour contrer l’épidémie de coronavirus : pure vision apocalyptique. Gardant de Berlin son art, ses ponts tendus, son meilleur.


 
1 commentaire
  • Clermont Domingue - Abonné 29 février 2020 11 h 32

    " Des enfants de 14 ans laissés dans le bois."

    Vos textes sont souvent inspirants. Celui de ce matin est presque prémonitoire.