La vertu et l’intérêt

Jusqu’à présent, la CAQ avait toujours refusé de soumettre les entreprises de 25 à 49 employés aux exigences de la Charte de la langue française, comme le sont celles de 50 employés et plus. Le rapport présenté en 2016 par la députée d’Iberville, Claire Samson, proposait plutôt que l’Office québécois de la langue française (OQLF) élabore des programmes spécifiques pour les entreprises oeuvrant dans des secteurs où la main-d’oeuvre immigrante est particulièrement nombreuse, par exemple le textile ou la restauration, sans qu’elles aient à mettre en place un comité de francisation afin de ne pas alourdir leur fardeau réglementaire.

L’inconvénient d’une telle approche est que rien n’obligerait une entreprise à se prévaloir d’un tel programme si elle n’en voit pas l’intérêt. Si la francisation apparaissait réellement avantageuse, elle aurait certainement progressé au fil des ans, alors qu’on observe plutôt le phénomène inverse. La connaissance de l’anglais devient même une exigence de plus en plus répandue sans que sa nécessité soit démontrée.

Jeudi dernier, à l’Assemblée nationale, le PQ a été le premier surpris de voir les députés caquistes appuyer sa motion, qui non seulement réaffirmait le « droit fondamental de vivre et de travailler » en français et plaidait la nécessité de rouvrir la Charte de la langue française pour renforcer la protection du français comme langue de travail, mais qui demandait aussi de façon précise au gouvernement Legault de présenter un projet de loi pour assujettir les entreprises de 25 à 49 employés à ses exigences.


 
 

Au bureau du premier ministre, on a décidé de retarder la présentation du plan d’action en matière linguistique, le temps que Simon Jolin-Barrette reprenne son souffle et se refasse une vertu après avoir trébuché à répétition dans le dossier de l’immigration. Déjà, le projet de réforme du parlementarisme qu’il a présenté la semaine dernière a constitué une heureuse surprise aux yeux de ceux qui ne voyaient en lui que l’homme des bâillons.

D’ici l’été, le gouvernement aura amplement à faire pour vendre son plan de lutte contre les changements climatiques et éviter que les négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public ne dégénèrent en affrontement en règle.

À l’automne prochain, il entrera dans la deuxième moitié de son mandat, et il sera déjà temps de commencer à penser à l’élection d’octobre 2022. On ne change pas une recette gagnante. La CAQ ne pourra évidemment pas compter sur un « désir de changement » qui était devenu irrésistible en 2018, mais l’autre grand ingrédient de son succès, soit la défense de l’identité québécoise, demeurera sans doute au goût du jour.

Certes, François Legault pourra se présenter comme le père de la Loi sur la laïcité et faire valoir qu’un retour au pouvoir des libéraux la livrerait à la merci des tribunaux. Il n’en demeure pas moins que, de façon objective, le premier fondement de l’identité québécoise est et demeurera la langue française.


 
 

Encore une fois, le PLQ a réussi à s’exclure du consensus, en votant contre la motion sur la langue que le PQ a présentée la semaine dernière, prétendument pour une question de sémantique. En réalité, tout le monde sait que les libéraux ont résisté à toutes les tentatives de renforcer la loi 101 depuis son adoption et qu’ils se sont simplement résignés à vivre avec celles qu’ils n’ont pas pu empêcher.

Même si les délégués au congrès extraordinaire du PQ de novembre dernier ont résolu de ne plus se préoccuper de gestion provinciale, on peut présumer que le prochain chef trouvera néanmoins important de renforcer la protection du français tant que le Québec demeurera membre de la fédération canadienne, quitte à ce qu’un Québec indépendant proclame l’anglais « langue nationale minoritaire », comme l’a proposé Guy Nantel.

S’il apparaît évident que la précarité de la situation du français exige davantage que l’approche incitative préconisée jusqu’à présent par la CAQ, le gouvernement a tout autant intérêt à cultiver son image de défenseur de l’identité nationale. En politique, il n’y a rien de mieux que la coïncidence entre la vertu et l’intérêt.

Il est certain que les mesures « costaudes » promises par Simon Jolin-Barrette demeureront insuffisantes aux yeux de certains, mais c’est précisément ce qui a fait le succès de la loi 21, qui a pu être présentée comme un juste compromis entre la soumission au multiculturalisme canadien et la laïcité plus exigeante que plusieurs réclamaient.

Si François Legault a quitté le PQ en 2009, c’est qu’il en était arrivé, non sans une certaine tristesse, à la conclusion que les Québécois préféraient la modération, y compris dans la défense de leur identité.


 
24 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 25 février 2020 05 h 18

    Français et catholique

    La laïcité n'a pas de racine québécoise. Les français venus au départ étaient multiculturels et s'adaptaient aux autochtones. Même au point d'y prendre femmes et de parler les langues. Si des francophones sont devenus obtus, c'est le résultat d'une influence néfaste des orangistes anglais.
    À mon avis la loi 21 n'est qu'une réaction et est réactionnaire à une arrivée nombreuse d'islamistes et musulmans francophones. Autrement, c'est ridicule.

    • Jean-François Trottier - Abonné 25 février 2020 08 h 20

      Non, monsieur Lamarche. Pas du tout.

      Vous faites une lecture si partielle, si partiale de l'histoire du Québec qu'on peut se demander où vous l'avez apprise.

      La Grande Noirceur, dont on peut situer le début tout de suite après 1838, procédait d'une ignorance voulue des francophones, qu'on élevait non pas pour en faire des adultes responsables mais des "âmes pures".
      L'Église avait "garde d'âme", prêchait la pauvreté et empochait les millions sans vergogne.

      C'est après la Seconde Guerre, quand des Québécois de provenance modeste on pu comparer leur misère intellectuelle au fourmillement d'idées ailleurs dans le monde, qu'ils ont compris en quoi une religion, n'importe laquelle et nommément le leur, peut réduire la pensée jusqu'à la stupidité béate.
      Ils ont cessé d'honorer la pauvreté, cessé de voir la souffrance comme un "chemin privilégié" vers le Paradis, cessé surtout de croire automatiquement tout ce que disaient les curés.
      Le plus notable dans ce désaveu est très clair : rien personne n'a condamné la foi ni la croyance, mais bien l'organisation humaine, contrôlée par des humains, brimant des humains et donnant du pouvoir... et la richesse à ceux qui prônent le plus l'humilité, qu'est une religion.

      Si aucune loi n'a été promulguée pour éloigner toute religion de l'État auparavant, c'est parce que l'Église Catholique a su appliquer un repli stratégique en attendant de reprendre son pouvoir, comme elle l'a fait tant et plus un peu partout dans le monde depuis 1600 ans.
      D'où, on a naïvement cru en avoir fini avec les religions, leur méthodique abêtissement, leurs névroses et leurs qu'en-dira-t-on, "honneur", "avilissement" et autres clownesques culpabilisations.
      On a vraiment cru avoir vaincu la diabolique religion en vingt ans, eh oui!

      C'est ce qui est corrigé avec la loi 21, pas assez mais tout de même.

    • Jean-François Vallée - Abonné 25 février 2020 08 h 54

      M. Lamarche,
      Les patriotes étaient en faveur de la laïcité. Chaque fois que cette idée moderne a voulu ressurgir, le pouvoir anglais (souvent par son armée), a mis un terme à ces velléités puisqu'il était largement appuyé par l'Église catholique romaine toute-puissante. Les évêques brandissaient l'épitre de St-Paul aux Romains pour dire que nous devions nous soumettre aux Anglais. Pendant des siècles, la catholicisme nous a servi de ciment national. Puis, de l'intérieur, en raison de sa rigidité et surtout de ses propres abus (pédophilie, pouvoir exercé sur les familles, sur les femmes, etc.) il s'est fissuré jusqu'à l'éclatement.
      Nous ne sommes pas devenus obtus : nous avons tourné la page face au pouvoir des religions.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 25 février 2020 12 h 10

      @ J-FT Bravo pour votre commentaire. Tout y est dit...et bien dit. Dommage que des Québécois , par partisanerie politique, et autres raisons obscures, s'obstinent à nier l'évidence même. Merci à vous M. Trottier, d'avoir la patience de remettre sur la table, des arguments qui "font mouche" ,et ...les mots pour le dire.
      L'Histoire du Québec, ce n'est pas qu'un livre d'histoire . C'est beaucoup plus. Un regard en arrière pour mieux voir l'Avenir.

    • Serge Lamarche - Abonné 25 février 2020 21 h 46

      Blâmer la religion pour la supposée grande noirceur est se cracher dessus. Les anglais en sont responsables. Et si ça se trouve, le français a bien survécu 200 ans presqu'intact pendant ce temps, grâce à la protection de l'Église. Le canadien français était les agriculteurs surtout au départ. Ce n'était pas des intellectuels.

    • Serge Lamarche - Abonné 25 février 2020 21 h 48

      Les patriotes, vous connaissez leurs histoires? Incapable de résister aux anglais. Des escarmouches ridiculement ratées. Il n'y a pas de quoi en être fier.

    • Serge Lamarche - Abonné 25 février 2020 21 h 49

      Les gens ordinaires ne gobaient pas les dires des patriotes ni des curés. Ils savaient ce qui se passait. La pédophilie n'est pas quelque chose que l'on vient de découvrir, c'était courant, répandu dans toutes les sociétés.
      Vos lectures de l'histoire sont décevantes et mènent à plus de déceptions. Faut voir la réalité en face. Le plomb était utilisé partout et on était tous contaminés. Après les guerres mondiales, l'usage du plomb a diminué et il est devenu de plus en plus interdit, ce qui a élevé le niveau d'intelligence de toutes parts.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 25 février 2020 07 h 23

    "...les Québécois préféraient la modération, y compris dans la défense de leur identité."

    Tout à fait M.David , nous sommes modérés et surtout très modestes...pour ne pas dire un peu mous.

    • Claude Gélinas - Abonné 25 février 2020 08 h 27

      Et le Mou c'est bien reconnu attire le Mou !

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 février 2020 08 h 42

      C'est parce que l'on est né pour un p'tit pain, blanc, mou et spongieux. Elvis Gratton serait fier de nous.

  • Françoise Labelle - Abonnée 25 février 2020 07 h 35

    La langue de travail, pierre d'assise

    Le bilinguisme, surtout au travail, est la voie royale vers l'assimilation. La situation des francophones hors Québec en témoigne chiffres à l'appui. Les chiffres de Statistiques Canada corrigés par Charles Castonguay.
    On ne parle pas deux langues en même temps. En situation de bilinguisme, chaque langue devient associée à des contextes sociaux différents. Une langue devient la langue du travail et des affaires et la concurrente est reléguée à la famille et au folklore, phénomène que les sociolinguistes appellent «diglossie», observé un peu partour dans le monde à diverses époques. Surtout qu'en Amérique du nord, les francophones sont entourés de plus de 320 millions d'anglophones, contrairement au français européen.
    L'immigrant n'apprend une langue que si elle lui est utile. Par intérêt. Il a fort à faire ailleurs.
    Mme Dion a appris l'anglais tardivement, un peu avant son album Unisson, et n'en a pas souffert («She pogned!»).

    Il faut maintenir la diversité linguistique. Les recherches en psychologie et en psycholinguistique montrent qu'une langue oriente l'enfant vers certaines réalités en cas d'ambiguité ou d'indétermination perceptuelle et encore davantage pour les nombreux concepts abstraits.
    Cf. Stephen Levinson, Derdre Gentner, et al. Language acquisition and conceptual development.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 25 février 2020 08 h 00

    Au Québec, Le Français d'abord, oui, mais à une vitesse modérée!

    Nous ne sommes pas à la veille d'un prochain baillon, mais le temps passe si vite, que mettre de l'ordre sur la langue de communication dans les PME va faire des remous parmi les membres du PLQ! Le moment est bien choisi pour leur administrer un camouflet dans leur fief de Montréal! La stratégie est à point et le vote de la majorité francophone s'exprimera comme pour la laïcité, sinon même plus fort car la détermination d'en finir est grande!
    Au Québec, le Français est la seule langue officielle et il est temps de faire respecter la loi 101, et même de la renforcer si nécessaire. L'inaction a assez duré et le PM François Legault, à la tête de la CAQ, va faire ce qu'il n'a pu voir quand il était au Parti Québécois. On pourrait appeler ça « se faire couper l'herbe sous le pied ».! Mais avec le PQ nous pourrions aller encore plus loin....

  • Pierre Bernier - Abonné 25 février 2020 08 h 49

    Évidemment !

    «Encore une fois, le PLQ a réussi à s’exclure du consensus»,… comme le souhaite sa base électorale composée majoritairement de gens qui ne savent pas dans quelle société ils vivent.

    • Réjean Martin - Abonné 25 février 2020 12 h 08

      Monsieur Bernier, contrairement à ce que vous écrivez, la base du PLQ est composée de gens qui savent dans quelle société ils vivent: la canadienne