Tragique fin de partie

Guerre encore récemment hypermédiatisée, comme le fut, dans les années 1990, celle de Bosnie-Herzégovine, celle de Syrie est en train de devenir une guerre oubliée, comme le fut, vers la même époque, la guerre d’Angola, le plus sanglant conflit de la fin du XXe siècle, avec un demi-million de civils tués dans l’indifférence générale du reste du monde.

Pourtant, dans ces trois exemples, des facteurs comme les ficelles et intérêts étrangers (russes, américains, européens), ou encore l’ampleur révoltante de la tragédie humanitaire, étaient présents… mais d’autres raisons peuvent expliquer que telle guerre nous ait obsédés, alors que telle autre n’existe pas ou n’existe plus pour nous.

Même si elle n’a pas de pétrole, la Bosnie était géographiquement proche — collée sur l’Europe — alors que l’Angola, en Afrique australe, n’était que l’ancienne colonie d’un petit pays, lui-même oublié, à l’extrémité du Vieux Continent. Quant à la Syrie, elle a vu entre 2012 et 2016 des millions de ses citoyens jetés sur les chemins de l’exil, un exil en bonne partie européen.


 

Aujourd’hui même, dans la province d’Idlib, aux portes de la Turquie, dans le nord-ouest de cette Syrie lacérée dans sa chair depuis neuf ans, des combats et une tragédie humanitaire font rage, à un degré que le (relatif) silence médiatique rend encore plus révoltant.

Dans ce qui apparaît comme une longue fin de partie, l’horreur d’Alep-Est (2016) et de la Ghouta orientale (banlieue de Damas, 2018) se répète à Idlib et aux alentours, avec des bombardements soutenus qui déciment rebelles armés, civils, hôpitaux…

Alors que la Turquie — et c’est nouveau — affronte militairement la coalition russo-syrienne, plus de 900 000 personnes, chassées de leur dernier abri ces dernières semaines, se retrouvent sur la route, sans refuge, à pied ou en voiture par cinq degrés au-dessous de zéro.

Dans une déclaration désespérée faite au Conseil de sécurité, l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Geir Pedersen, a parlé de « souffrances humaines d’une ampleur inouïe et dévastatrice ».

Ce sont là — en quelques semaines à peine, et dans un seul épisode localisé — des flots de population d’une ampleur comparable à toute la crise des Rohingyas, qui avaient fui vers le Bangladesh les massacres perpétrés par l’armée birmane, en 2017 et 2018.

La majorité de ces personnes sont des femmes et des enfants qui tentent de remonter vers le nord, fuyant les bombardements russes et l’avancée des troupes syriennes. Des troupes fermement décidées, avec les avions de Vladimir Poutine en appui, à « nettoyer le terrain » par tous les moyens.

Ces populations sont coincées entre des rebelles djihadistes déplacés des fronts précédents (Alep, la Ghouta, Deraa), qui n’ont plus nulle part où aller puisque Idlib était leur ultime refuge, et des forces prorégime d’autant plus impitoyables qu’elles savent maintenant qu’elles ont gagné la guerre.

Ces forces n’ont jamais hésité — les dossiers qui le prouvent sont multiples et accablants depuis 2013 (l’attaque chimique contre la Ghouta) — à viser des cibles civiles pour écraser toute opposition, une opposition assimilée depuis le début, en bloc et par définition, au « terrorisme ».


 

Cette tragique fin de partie se déroule alors qu’Européens et Américains se retrouvent hors jeu, et que les vrais tireurs de ficelles, ceux qui décident aujourd’hui du sort de la Syrie, sont deux gros bras nommés Poutine et Erdogan.

On les croyait rabibochés depuis un an ou deux, mais ces derniers jours, on a assisté à de véritables affrontements, avec des morts, entre l’armée turque et les forces russo-syriennes.

L’intérêt immédiat d’Erdogan est d’empêcher les réfugiés de passer en Turquie. Il réclame de Moscou qu’on lui cède un couloir d’une dizaine de kilomètres de profondeur, côté syrien, pour y installer ces ultimes réfugiés de l’intérieur.

L’heure n’est plus, comme aux débuts de cette guerre, aux considérations sur la réforme ou la chute d’un régime brutal et antidémocratique. Grâce au soutien résolu, habile et massif de ses patrons étrangers, Bachar al-Assad s’est maintenu contre vents et marées, contre une bonne partie de son propre peuple.

L’urgence commande aujourd’hui de secourir ces enfants terrorisés dans la nuit, et de passer le conflit syrien par pertes et profits.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada.

15 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 24 février 2020 03 h 43

    Le même refrain

    M. Brousseau entonne ici le même refrain que celui qu'on entend dans nos grands médias depuis 2011. Il pourrait nous dire aussi, par exemple, qui arme ces groupes djihadistes qui sèment la terreur en Syrie : les États du Golfe, les États-Unis, la France...Il va de soi qu'un État islamique ami serait beaucoup mieux en Syrie que le « régime sanguinaire » de Bachar El Assad. M. Brousseau nous chante aussi l'antienne connue des armes chimiques, une histoire que Robert Fisk, journaliste sur place pour The Independent, a mise en doute. Comme disait Voltaire, « mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.»

    Dans la presse française, un lecteur écrit : « Sachez juste qu'en Syrie, ce pays qui allait pas trop mal et qui progressait, où la laïcité et la diversité trouvaient leur élan, et qui est devenu un club Med des djihadistes, il y a des millions de Syriens qui vous détestent, qui détestent vos mensonges, qui connaissent la vérité, qui vous font porter leur malheur par vos mensonges, par le soutien de la France et ses alliés aux djihadistes. Ils vous en veulent d'avoir soutenu un soi-disant "révolution" qui a commencé par kidnapper, tuer, voler, et détruire les infrastructures dans le pays (c'est important de détruire un centrale électrique et les réserves d'eau chaque jour pour lutter contre le "tyran").

    Cela dit, des populations entières font les frais de ces violences, qui sont le fait des troupes syriennes, turques, russes, djihadistes... Comme au Yémen, où le HCR doit venir au secours des réfugiés pendant qu'on fournit avions et munitions aux agresseurs, notamment l'Arabie saoudite.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 février 2020 16 h 45

      Ça fait du bien de savoir qu'il y a mine de rien une communauté qui critique Brousseau et qui laisse toujours des commentaires intelligents.
      J'apprécie beaucoup que vous ayez pris le temps de nous informer, particulièrement en nous rappelant le travail de Fisk.

      La définition de Fisk du journalisme : «surveiller les centres de pouvoir». La définition de Boursseau semble la suivante : «diffuser leurs dépêches»...

      Le plus fou, c'est que Brousseau est intelligent, c'est une forme de paresse. Au lieu de creuser et d'accepter qu'on ne peut tout savoir, de partir de sa propre ignorance et de ses doutes en se spécialisant sur quelques sujets étrangers, Brousseau fait le touche à tout. C'est alors impossible de discriminer car on est enseveli sous une pile d'information. Une journée le Brexit, l'autre le Brésil, l'autre Trump, l'autre l'Allemagne. Alors on dépende de l'AFP et des autres agences.

  • Claude Gélinas - Abonné 24 février 2020 04 h 01

    La folie du monde !

    Femmes et enfants écopent dans cette guerre de 9 ans alors que le Conseil de sécurité demeure bloqué par l'opposition de la Russie et de la Chine peu respectueux des droits humains. Impossible de délivrer de l'aide par voie aérienne la Russie contrôlant le ciel de la Syrie.

    • Gilbert Troutet - Abonné 24 février 2020 06 h 11

      N'y a-t-il que la Russie et la Chine pour être « peu respectueux des droits humains » ?

    • Bernard Terreault - Abonné 24 février 2020 08 h 14

      Le grand défaut des Nations-Unies c'est ce droit de véto des cinq grandes puissances. C'est comme si, au Parlement de Québec ou d'Ottawa, les cinq plus gros milliardaires du pays, ou cinq descendants des Lords britanniques ou des gouverneurs de la Nouvelle-France, avaient un droit de véto.

    • Louise Melançon - Abonnée 24 février 2020 08 h 14

      Sommes-nous rendus aussi impuissants?... j’en ai mal au ventre...

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 février 2020 11 h 01

      Pourquoi l'ONU ne remplace pas le Conseil de Sécurité par un vote de tous les membres ?

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 février 2020 08 h 10

    N'y a t'il pas des sanctions efficaces que les autres pays du G20 pourrais imposer à la Russie?
    Une action militaire?
    Il faut atteindre avec force ceux qui tirent les ficelles pour faire cesser cette guerre horrible une fois pour toute.
    C'est la seule façon d'aider le peuple syrien.

    • Sylvain Bernier - Abonné 24 février 2020 11 h 37

      Êtes-vous au courant que la caisse de dépôt possède en votre nom et au mien des actions dans Genral Dynamics qui fabrique ces bombes??

      https://www.cdpq.com/fr/a-propos/gouvernance/resultats?e=general%20dynamics&form_build_id=form-yANg21iaMyaDhT-I363-5D5tZyB5EHEtlCR5vBUywy8&form_id=search_company_form&op=Rechercher

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 24 février 2020 08 h 41

    Brousseau contre Brousseau

    Chez Monsieur Brousseau, « les ficelles et intérêts étrangers (russes, américains, européens) » sont des facteurs importants. Il n'a pas peur non plus d'employer le mot «propagande».

    Voici quelque citations tirées d'une chronique de 2011 intitulée « Apocalypse Kadhafi » concernant la Libye :

    « En regardant ces images sorties au compte-gouttes, en reconstituant l'horreur qui s'est jouée la semaine dernière à Benghazi et à Tobrouk, et qui continue sans doute à Tripoli, on pourrait presque -- en poussant un peu -- évoquer Berlin en avril 1945. Non pas pour identifier, point par point, Kadhafi à Hitler ou son régime au nazisme, mais pour faire voir ce que ces deux épilogues sanglants, crépuscules des dieux, ont de semblable: l'isolement du dictateur, sa rhétorique de fin du monde, son refus croissant de la réalité... et même la coalition mondiale -- fût-elle surtout «morale» dans ce cas-ci -- qui se forme pour l'éliminer.

    Autre parallèle possible: Néron, l'empereur fou, et le célèbre incendie de juillet 64, à Rome, qu'il avait lui-même déclenché. Le raïs encerclé, ivre de sa grandeur, n'a-t-il pas ordonné vendredi: "Prenez les armes, faites de Tripoli un enfer de feu!" »

    Je continue : « Il est facile aujourd'hui -- et même moralement obligatoire -- de condamner un régime qui fait tirer sur sa population en révolte, et dont la corruption, la mégalomanie, la décadence dynastique et la brutalité éclatent au grand jour. »

    Les médias sont des intoxiqués qui avalent une dépêche après l'autre. On sait aujourd'hui, qu'il s'agisse des attaques chimiques en Syrie ou encore de l'intevention occidentale en Libye, que c'est par une campagne de PR et par un soutien aux «rebelles» qui étaient souvent très près du terrorisme que ces pays ont été complètement déstabilisés. La grand crise des réfugiés, c'est la conséquence de la création de ces fronts, mais la fin de régime de Kadhafi a facilité les exodes, en masse.

    Brousseau a participé à la désinformation.

    • Gilbert Troutet - Abonné 24 février 2020 15 h 45

      Entièrement d'accord avec vous. Voyant comment et pourquoi on avait renversé et assassiné Khadafi (n'ayons pas peur des mots), le gouvernement syrien et ses alliés se sont dit qu'ils n'allaient pas se laisser faire de la même manière.

      C'est dommage qu'un journal comme Le Devoir participe ainsi à la propagande de guerre occidentale.

  • Michel Lebel - Abonné 24 février 2020 11 h 06

    La conscience?

    Quand toute conscience morale disparaît chez les dirigeants, voilà ce qui arrive. Le sort des humains, grands et petits, compte pas ou peu. Ce comportement bestial, si triste, est à dénoncer. Que faire? Pour un chrétien, il reste la prière.

    M.L.