Mardi gras en Louisiane

C’est le folkloriste Barry Jean Ancelet qui disait : « Chaque fois que l’on s’apprête à fermer le cercueil sur le cadavre de la culture cadienne et créole, il se lève et commande une bière. » C’est la réflexion que je me suis faite en prenant des nouvelles de la Louisiane à l’approche du Mardi gras (demain).

Il souffle un fort vent de renouveau dans les bayous. Le parfait exemple, c’est Télé-Louisiane, qui diffuse depuis août 2019 des entrevues de personnalités locales, des reportages sur des événements locaux et des documentaires. Il n’y a pas de canal : tout se passe à travers YouTube, Facebook et Twitter. Le patron, Will McGrew, 24 ans, est un diplômé de Yale qui a pris fait et cause pour une langue qui lui était quasiment étrangère et qu’il a apprise dans les cours de français langue seconde au rythme de 30 minutes par jour.

En quelques mois, Télé-Louisiane s’est imposée comme un rouage essentiel de la culture locale. « Will est entreprenant. Il couvre tout », dit Peggy Feehan, directrice générale du Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL). Cette agence, sous l’autorité du lieutenant-gouverneur de l’État, a pour tâche première de voir à l’enseignement en français, en cours de base pour la majorité des élèves de Louisiane ou pour les 5300 chanceux qui ont droit à l’immersion. « Au dernier congrès des clubs de français des écoles, Télé-Louisiane était là pour interviewer les jeunes. Ça les touche énormément. »

« Ça grouille chez les jeunes. Encore récemment, il y en a une qui voulait lancer un journal », dit David Cheramie, p.-d.g. du quartier Bayou Vermilion, ancien directeur du CODOFIL et poète. Il cite le cas du cinéaste Drake LeBlanc, qui a lancé sa propre maison de production, Above the Beyond. Mais aussi Bennett Boyd Anderson qui a lancé une gazette Web en français, Le Bourdon de la Louisiane. Et Mikaël Espinasse, qui a réalisé un documentaire de 52 minutes, Le choix de Théo.

Il y a 20 ans, parmi les 150 000 francophones de Louisiane, Will McGrew et Bennett Anderson auraient été des bibittes rares. Leur héritage cadien est plutôt ténu, et ils ont appris le français dans le cadre des cours de français de base. Mais ils ne sont pas gênés pantoute », dit Peggy Feehan, une Acadienne de Kedgwick, près d’Edmundston au Nouveau-Brunswick et qui vit en Louisiane depuis 20 ans. « Mon personnel au CODOFIL est constitué de gens comme eux, qui ont appris le français par le système régulier. »

« Il y a 50 ans, le mouvement pour la protection du français était très poussé par la découverte de notre cuisine, de notre musique, de notre culture. C’était une valorisation poussée par l’extérieur, alors que toute une génération abandonnait sa langue. Maintenant, on est dans l’ouverture sur le monde et on veut le dire en français », dit David Cheramie, qui raconte se rappeler des derniers vieux Cadiens qui ne parlaient pas un mot d’anglais et de ceux qui faisaient la « danse de la patate » (les couples devaient tenir une patate entre leurs deux têtes, d’où l’expression « Lâche pas la patate »).

Plusieurs évolutions institutionnelles portent le changement. En 2018, l’Organisation internationale de la francophonie a admis la Louisiane comme membre observateur, ce qui a créé un fort élan de fierté, qui n’est pas étranger à la poussée actuelle de la jeunesse. Quelques années auparavant, en 2010, le gouvernement avait modifié les statuts du CODOFIL pour lui donner un rôle d’agence des affaires francophones, élargissant son mandat au tourisme et au développement de la communauté francophone. Le CODOFIL a ainsi créé l’initiative OUI !, qui fait la liste des commerces et établissements où l’on parle français en Louisiane. On a aussi imaginé les Tables françaises, un site qui présente tous les événements culturels en français, y compris les activités sociales offrant de la conversation en français à table ou dans des formules plus structurées. « Ce sont des outils que tout le monde trouve utiles. Bien des touristes se plaignaient de ne jamais entendre parler français. C’est vrai qu’il faut gratter un peu. »

Toutes ces évolutions ont leur effet sur la langue comme telle. « Pour certains, le français cadien se perd. Mais la francophonie renaît. Le français cadien va rester, mais il va évoluer », dit Peggy Feehan. « Les jeunes se voient comme des Franco-Louisianais, et leur idée n’est pas de sauver le français cadien. Ce n’est pas leur génération, ça ne veut rien dire pour eux. Mais le français, oui. » Cette position est très nette dans le manifeste du Bourdon de la Louisiane : « Nous souhaitons dissiper le mythe que le français louisianais ne peut être écrit ainsi que celui que les francophones non louisianais sont incapables de le comprendre. »

David Cheramie raconte que sa femme, enseignante d’immersion, avait des élèves chinois, arabe, écossais. « Ils se sentent avant tout francophones. Il n’y a rien d’ethnique dans le fait de parler français », dit David Cheramie. « Les usages changent, mais je continue de dire et d’écrire chevrette pour crevette. C’est comme ça chez nous. »

Qu’on apporte une bière au cadavre !


 
7 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 24 février 2020 04 h 28

    Bravo!

    Comme je l'ai écrit ailleurs, une seconde langue est une forme d'épanouissement. Reprendre sa langue ancestrale aussi, comme le démontrent de nombreux autochtones. Le français a une place enviable dans le monde. C'est une langue plus chantante, plus plaisante, plus expressive et moins mal prononcée que l'anglais. La langue française a une force intrinsèque qui est absente de l'anglais.

    Les États-Unis auraient aussi avantage à la favoriser. Leurs ancêtres sont plus français qu'espagnols. Tiens, en passant, 23andme.com m'a trouvé des descendants familiaux proches en Floride, qui ont émigrés il y a un siècle. Une grosse moitié du Canada français a émigré aux États à cette époque. Combien de famille y avez-vous?

    • Brigitte Garneau - Abonnée 25 février 2020 05 h 16

      Plus on parle de langues, plus c'est facile d'en parler! Pauvres unilingues...

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 février 2020 08 h 07

    Une chronique encourageante

    Zachary Richard doit être content.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 25 février 2020 05 h 09

      Et comment!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 février 2020 08 h 14

    Drake LeBlanc est sûrement un cousin éloigné

    J'ai des ancêtres qui ont été déportés lors du Grand Dérangement.

  • Alain Roy - Abonné 24 février 2020 08 h 38

    Bravo

    Inspirant.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 25 février 2020 05 h 13

    Comme quoi...

    Le français a encore des racines qui tiennent, il n'est pas mort. Il renaît!