Des cowboys et des Indiens

La crise d’Oka 2 n’aura pas lieu. À en juger par l’extrême précaution avec laquelle procèdent les politiciens et les policiers, sans parler des Autochtones qui montent des barricades en appui aux Wet’suwet’en de Colombie-Britannique, il est clair que personne ne veut rejouer dans ce (mauvais) film. « Je n’enverrai personne jouer aux cowboys sur la question d’un terrain de golf », avait dit, à l’époque, le ministre québécois des Affaires autochtones, John Ciaccia. C’est pourtant précisément ce qui s’est passé, comme en témoigne la mort d’un caporal de la SQ, Marcel Lemay, au premier jour d’une crise qui en comptera 78. Et tout ça, vous avez bien lu, pour un projet de terrain de golf.

Les enjeux, cette fois-ci, sont nettement plus élevés. Les autorités paraissent mieux disposées, les esprits plus calmes et les Autochtones bénéficient d’un appui beaucoup plus important qu’il y a 30 ans. Et c’est tant mieux. Seulement, le conflit qui fait la manchette maintenant ne se limite pas à la simple cupidité des Blancs piétinant un vieux cimetière amérindien. L’enjeu, aujourd’hui, pas du tout noir et blanc, touche à ce noeud gordien qui consiste à concilier respect de l’environnement et exploitation des ressources naturelles. Et puis, pour ajouter à la complexité, on ne trouve pas les Amérindiens tous d’un côté de la barricade, et les Visages pâles, tous de l’autre. Tant la population autochtone que lapopulation canadienne sont divisées sur le sujet.

Alors où commence-t-on ? La première chose, il me semble, est de savoir qui, des leaders autochtones — pro ou antigazoduc —, sont les interlocuteurs valables dans un cas comme celui-ci : les chefs de bande, élus selon la loi « assimilatrice » toujours en vigueur (Loi sur les Indiens, 1876), ou les chefs héréditaires qui, selon un jugement de la Cour suprême (Delgamuukw, 1997), ont autorité sur les territoires non cédés — 22 000 km2 dans le cas des Wet’suwet’en.

Tous les conseils de bande sur le territoire convoité, 20 au total, sont d’accord avec le gazoduc proposé par Coastal GasLink. Question de se sortir un peu de la misère. Mais les chefs héréditaires, qui sont seulement huit, s’opposent au projet. Ils n’est pas question pour eux de céder leurs droits territoriaux en échange de retombées économiques, vu l’atteinte à leur autonomie et à l’environnement. Tout le monde a évidemment un peu raison dans cette histoire.

Le gouvernement fédéral se trouve devant une impasse. Il est tentant d’invoquer les ententes « historiques » qui ont eu lieu entre les Cris et le gouvernement du Québec. La Convention de la Baie-James (1975), la Paix des braves (2002), suivies aujourd’hui d’un nouveau pacte sur un autre grand projet jamesien, illustrent ce à quoi peuvent ressembler des ententes de bonne foi entre État et nation autochtone à partir d’un principe fondamental : le droit des peuples aborigènes à tirer profit des ressources naturelles de leur propre territoire.

Aujourd’hui, les Cris du Québec sont autonomes à bien des égards, détenant, en plus d’un réel pouvoir économique, le contrôle de leur administration, leur éducation, leur santé et services sociaux, leur système de justice et leurs services policiers. Selon le juriste en droit constitutionnel et autochtone, André Binette, « il y a longtemps que la Loi sur les Indiens ne s’applique plus aux Cris du Québec ». Qui ne souhaiterait pas le même sort pour toutes les Premières Nations aujourd’hui ?

Malheureusement, la recette québécoise est difficilement exportable. Alors que les mégaprojets hydroélectriques sont l’affaire ici du gouvernement, l’exploitation de ressources naturelles passe par l’industrie privée presque partout ailleurs au Canada. Celle-ci peut offrir de l’argent, mais elle ne peut pas garantir des droits fondamentaux. Ensuite, contrairement à l’hydroélectricité, le gaz et le pétrole sont bien sûr néfastes pour l’environnement.

Le gouvernement Trudeau est devant une partie d’échecs injouable, d’autant plus qu’il est forcé de « jouer » les Autochtones les uns contre les autres. La seule porte de sortie, à mon avis, passe par plus de pouvoirs pour l’ensemble des Premières Nations — une question sur laquelle tous les Autochtones s’entendent. Il faut entériner les jugements reconnaissant les droits territoriaux autochtones, d’abord. Mais, surtout, il faut proposer un « New Deal » aux Premières Nations. Il faut oublier la Loi sur les Indiens et son système de réserves qui met, encore aujourd’hui, les Autochtones sous tutelle au profit de territoires autochtones autonomes, des espaces autogérés avec droit d’exploitation des ressources naturelles.

Oui, ça va coûter cher et ce sera long avant de tout mettre en place. Mais si la « réconciliation » doit vouloir dire quelque chose, il faut commencer par restituer aux Autochtones, du moins, en partie, précisément ce qu’on leur a enlevé au départ : le territoire.

40 commentaires
  • Brigitte Garneau - Abonnée 19 février 2020 03 h 32

    "Réconciliation"

    "...il faut commencer par restituer aux Autochtones...ce qu'on leur a enlevé au départ: le territoire." Voilà, tout le monde le sait depuis des lunes, mais aurons-nous la maturité et surtout l'intelligence, d'arriver à un juste retour du balancier. Saurons-nous laisser la cupidité des uns et la soif de vengeance des autres de côté? Il est là le cœur du problème. Pour que justice soit rendue, il faut énormément de justesse et ce n'est, malheureusement pas, l'apanage de Justin...

    • Gilles Théberge - Abonné 19 février 2020 13 h 02

      Madame Garneau, je pense que le risque est de créer de nouveaux « Banthoustan » ( Le terme bantoustan provient de l'accolement du mot bantou bantu (signifiant « gens, peuple ») au suffixe persan -stan (signifiant « terre de »). Bantoustan signifie donc la « terre des peuples ». Wikipédia ) Et d'ailleurs ce sont les Brittaniques qui les ont créés, à l'exemple des réserves indiennes qui ont été instaurées a l'occasion de la « Proclamation royale de 1763 qui a définit les bases de l’interaction entre l’administration coloniale et les membres des Premières Nations pour les siècles à venir ».

      Car il y a plusieurs peuples ou nations amérindienns. Les territoires sont fractionnés, les peuples les nations sont dispersées, d'où la crainte de la création de Banthoustan. C'est une autre boite de panndore qui ne doit pas être ouverte vous en conviendrez...

      Je ne suis pas indien et on me dira peut-être que je n'y connaît rien mais il n'en demeure pas moins que le Québec vient de conclurte une entente avec les Cris, dans l'honneur et l'enthousiames.. Je pense que le gouvernement du Canada garde en son sein des relents du Colonialisme Brittanique dont il faudrait qu'il se débarrasse au plus vite.

      Je pense que les gouvernement « provinciaux » (je n'aime pas beaucoup cette appellation) sont en mesure d'offrir des traités qui seront respectés, et des services de proximité qui sont bien réels. Exemple : l'eau, l'électicité, services sociaux, et développement économique. Bref la vie.

      Les discours de Trudeau « le petit » sont dépassés. Comme la loi sur les Indiens, une loi du 19e siècle qui est complètement caduque, et qui n'est qu'un relent colonial méprisable...

      Le gouvernement du Québec pourrait traiter avec les amérindiens d'égal à égal. Comme avec les Cris.

  • Clermont Domingue - Abonné 19 février 2020 04 h 45

    Sommes-nous prêts?

    Sommes-nous prêts à rétrocéder de grands territoires? Sommes-nous prêts à accepter de nouvelles frontières? Sommes-nous prêts à prioriser l'environnement au lieu du pétrole? Sommes-nous prêts pour la décroissance?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 février 2020 11 h 05

      "Il faut entériner les jugements reconnaissant les droits territoriaux autochtones, d’abord."

      Les colons français, ou anglais n'ont pas dans leur traversé de l'Atlantique remorquer l'îles de Montréal jusqu'ici.

      Parce que si c'est vrai pour le territoire de 22 000 km2 en Colombie Britanique il n'y a pas grand raison pour que ce ne soit pas vrai pour toute l'amérique, du nord au sud !

  • Claude Gélinas - Abonné 19 février 2020 05 h 13

    Faut-il se surprendre d'une parti du peuple autochtone.

    Comment expliquer le fait qu'après tant d'années et tant d'argent dépensés dans les réserves autochones que ces derniers vivent toujours dans des maisons insalubres privés d'eau et d'électricité ? Se pourrait-il que le Gouvernement canadien malgré les nombreux rapports dont le rapport Dussault n'a jamais eu la volonté politique d'apporter les changements nécessaires.

    Les Indiens victimes du plan grand génocide de l'histoire ont été victimes d'assassinats, de déportation, d'humiliation, d'anglicisation, de mauvais traitement et de manque d'éducation etc. Ce qui entraîne des séquelles, des dépendances à la drogue et à l'alcool et de la violence faite aux femmes.

    Aujourd'hui, faut-il se surprendre de la résistance et de la révolte face au non respect de la Terre Mère.

    • Serge Pelletier - Abonné 19 février 2020 06 h 22

      M. Gélinas.Tout ce que vous écrivez est fortement biaisé ou carrément faux. Vous qui avez l'Internet (cela est nécessaire pour pouvoir écrire un commentaire sur la page du Le Devor) devriez faire une petite visualisation (Google Maps) des habitations des diverses communautés visant sur les réserves: Akwesasne (Mohawk), Cacouna (Maliseet), Coucoucache (Atikamekw), Doncaster (Mohawk), Essipit (Innu), Gesgapegiag (Mi'kmaq), Kahnawake (Mohawk), Kebaowek (Algonquin), Kitigan Zibi (Algonquin), Lac-John (Innu), Lac-Simon (Algonquin), La Romaine (Innu), Listuguj (Mi'kmaq), Manawan (Atikamekw), Mashteuiatsh (Innu), Matimekosh (Innu), Mingan (Innu), Natashquan (Innu), Obedjiwan (Atikamekw), Odanak (Abenaki), Pessamit (Innu), Pikogan (Algonquin), Rapid Lake (Algonquin), Timiskaming (Algonquin), Uashat-Maliotenam (Innu), Wemotaci (Atikamekw), Wendake (Huron-Wendat), Whitworth (Maliseet).
      Sans parler des séserves qui n'ont pas le satut mais de demi-réserves, mais de ville tel, entre autres, actuellement Schefferville.
      Il est évident que les informations télévisionnelles - surtout de Ici-Radio-Canada/RDI - aiment bien montrer les quelques ghettos existant par ci et par là (style Lac Simon, ou encore la cabane toute croche de vente de tabacs à Kahnawake)... Un peu comme si on montrait perpétuellement les quelques maisons "ghettos" du quartier St-Henri de MTL... et que l'on en rajouterait sur la pénible situation des gens de là... Mais que l'on ferait sciemment et volontairement abstraction des maisons normales du quartier...

      Il faut aussi, cela est nécessaire, faire une distinction entre les habitations du Nord (au-dessus du 55e parallèle), et celles du Sud, y compris les méthodes d'urbanisation et de construction.

      Quand au restant, que cela soit l'instruction, le génocide, etc. Cela relève plus des mythes colportés que de la réalité...

    • Léonce Naud - Abonné 19 février 2020 08 h 14

      Cher M. Gélinas,
      Vous avez l'air de connaître votre affaire en matière autochtone. Dites : un être humain devient-il autochtone lors de la fécondation ou bien à la naissance ?

    • Cyril Dionne - Abonné 19 février 2020 08 h 50

      Je suis d'accord avec vous M. Gélinas pour l'humiliation subie par les premiers habitants. C'est aussi inconcevable de continuer dans cette ligne de pensée en 2020.

      Premièrement, l’histoire sur les territoires non cédés est une frivolité du temps tout comme l’appropriation culturelle. Les nations autochtones ont été conquises et ensuite emprisonnées dans des réserves, vous savez, ces prisons à ciel ouvert. Ceux qui croient dans les territoires non cédés, eh bien, ils n’ont qu’à remettre leur maison et terrain aux mains des Autochtones.

      La plupart des conseils de bandes et leurs chefs attitrés qui sont souvent corrompus, ne représentent pas les Premières nations. Ils sont les rouages d’un système colonialiste bien contemporain. C’est pour cela qu’ils se sont empressés d’entériner la ligne du gazoduc qui est au cœur du litige en Colombie-Britannique. Il y avait beaucoup d’argent à faire pour eux personnellement.

      Dans les coutumes héréditaires des Premières nations, ce sont les chefs héréditaires et qui sont souvent des femmes, qui sont les véritables représentants de leurs sociétés. Ici, on ne parle pas de l’infâme système monarchique si près de nos colonialistes contemporains, mais bien d'une forme de gouvernement démocratique bien à eux. Les chefs héréditaires autochtones ne sont pas des rois et des reines; c’est tout le contraire et pourtant la machine de désinformation marchait à 100% pour de décrédibiliser leurs représentants authentiques.

      Après avoir enseigné à des jeunes émanant de ces milieux de réserves (Attawapiskat et d’autres comme elle), eh bien, ceux-ci ont les mêmes aspirations que les autres enfants. Ils veulent goûter à cette richesse que nous prenons pour acquis et non pas suivre dans les pas de leurs ancêtres qui vivaient de chasse et de pêche. Mais le tout demeurera impossible avec notre régime d’apartheid mieux connu sous le nom de la loi sur les Indiens et le système de réserve, vous savez, les prisons à ciel ouvert.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 février 2020 11 h 14

      M.Pelleiter, le traitement télévisuel que vous décrivez se retrouve aussi dans ceux qui couvre les guerres. Les caméras se concentrent toujours sur les endroits les plus ravagés. Alors que la vie peut se poursuivre de façon moins dramatique a seulement quelques coins de rues.

  • Jean Jacques Roy - Abonné 19 février 2020 07 h 38

    « Mais si la « réconciliation » doit vouloir dire quelque chose, il faut commencer par restituer aux Autochtones, du moins, en partie, précisément ce qu’on leur a enlevé au départ : le territoire.« 

    Il me semble que cela va de soi!

    Nous sommes en 2020. C’est plus que temps de « commencer »!

    En premier lieu, Trudeau devrait accepter de recevoir une bonne leçon politique de la part des « chef.fes » des « nations » et de leurs « territoires ». Ce sont eux et NON les compagnies minières, forestières et pétrolières et non plus les conseils de bandes qui constituent l’autorité légitime sur les « territoires » des nations autochtones.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 février 2020 11 h 16

      Vous résidez ou monsieur roy ?

      Est-vous bien certain qu'il n'y a jamais eu d'autochtone là ou vous vivez?

    • Jean Jacques Roy - Abonné 19 février 2020 14 h 48

      Monsieur Arès,
      Désolé si vous avez lu mon commentaire ... comme si j’invitais Justin Trudeau à réécrire l’histoire de la colonisation des Amériques et des partages et des frontières tracées par les Anglais, les Français,les Espagnols, et les Portugais.

      Cette histoire de l’époque des Conquêtes coloniales a été suivie de celle des dernières décennies du 18e siècle. Période où se sont amorcées les luttes de libération nationale qui ont chassé les British sur une partie de l’Amérique du Nord, les Espagnols et Portugais sur pratiquement l’ensemble de l’Amérique Latine en y incluant le Mexique. « Los Libertadores » ont créé des Républiques non pas pour restituer aux nations amérindiennes leurs droits ancestraux... au contraire. Et il faudrait revoir l’histoire de chacune des « républiques » de l’Amérique Latine et celle des USA, de la Pentagonie jusqu’au Far west américain, pour au moins comprendre que l’histoire du colonialisme et de rapports de dépossessions coloniales dans les Amériques n’appartient pas au « passé »... Pas possible, non plus, de réecrire cette histoire pour ressusciter les morts et restituer les territoires conquis ou aliénés.

      Cependant, ceci dit, il ne faut pas oublier que le verbe « coloniser » se conjugue AU PRÉSENT dans les Amériques y compris au Canada! En sont témoins les Mapuches de la Pentagonie, les autochtones de l’Amazonie Brésilienne et toutes les nations autochtones des 2 Amériques. L’histoire du Canada, devenu tardivement « indépendant », maintient dans sa Constitution de 1982 le pouvoir de «La Couronne » sur les autochtones et par ce biais sur « les » territoires ancestraux et non cédées.

      La question ne consiste pas de demander au gouvernement de « défaire l’histoire » d’oppression coloniale vécue par les peuples et les nations autochtones. Déjà Trudeau s’en excuse. Reste donc de commencer par y METTRE FIN!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 19 février 2020 20 h 14


      " Reste donc de commencer par y METTRE FIN "

      Alors détaillez un peu le plan de match.

  • Pierre Jasmin - Abonné 19 février 2020 07 h 45

    merci, madame Pelletier

    mais on ne fera aucun progrès tant qu'une éditorialiste intelligente comme Manon Corneiller écrit l'énormité suivante aujourd'hui même: "paralysie du transport ferroviaire causée (OUI, CAUSÉE) par ce mouvement de contestation qui perdure depuis une dizaine de jours en appui aux chefs héréditaires wet’suwet’en opposés au passage d’un gazoduc sur leur territoire."
    Pour les vraies causes, lisez et faites lire notre prise de position http://www.artistespourlapaix.org/?p=18136 appuyée par Dominic Champagne dont le philosophe Georges Leroux dit qu'elle est "la seule possible, merci de la porter dans la confusion ambiante. Ton intervention est forte." Bref, Le DEVOIR poursuit sa politique de boycott de notre mouvement qui était celle de Lise Bissonnette en 1990; heureusement qu'il y a Aurélie Lanctôt et Francine Pelletier pour briser le silence, alors qu'à l'époque les APLP recevaient des menaces de mort.

    • Dominique Boucher - Abonné 19 février 2020 09 h 26

      Ah, si cʼest appuyé par Dominic et admiré par Georges, alors là, plus rien à ajouter... Les Oracles ont parlé, nous nous taisons...

      ;—)

      Jean-Marc Gélineau, Montréal