Pour qui sonne le glas

« Il n’y a rien de sacré pour eux. »

Et devant Laiken Jordahl, qui prononce ces mots, les bulldozers ont tout écrasé, broyé, ravagé sur leur passage. Les dynamiteurs ont éventré la montagne. Les entrepreneurs ont vidé la seule nappe phréatique de cette portion du désert d’Arizona pour mélanger leur ciment. À terre, gisent les cadavres démantibulés des vieux saguaros. Parfois centenaires, ces immenses cactus semblent lancer leurs bras vers le ciel comme pour prendre les dieux à témoin. Ce joyau, le parc national de Organ Pipe Cactus Monument en Arizona, qui fait partie des réserves de la biosphère de l’UNESCO, est aujourd’hui scarifié. Éviscéré. Vampirisé. Pour un monument de vanité. Un mur. Une mise en scène électorale.

Il n’y a pas de métaphore plus probante de l’état du régime américain aujourd’hui. Le président n’est pas responsable. Donnons-lui ça. Au fond, il y a eu assez de lanceurs d’alerte. De fuites. De démissions. De poursuites. D’ouvrages. D’articles. De confessions. De témoins pour le dire devant la Chambre des représentants. Les mises en garde ont abondé, nul ne pouvait l’ignorer.

Et il a gagné. L’heure de la revanche a sonné. Ceux qui ont mis leur tête sur le billot, ceux qui ont placé l’intérêt de la nation au-dessus de leur carrière personnelle, ont été sacrifiés par la cinquantaine de sénateurs qui ont considéré que leur survie politique prévalait sur le serment qu’ils ont prononcé en prenant leurs fonctions. Ce sont les 52 sénateurs qui ont voté contre la destitution sans s’être même donné la peine de voir tous les documents, d’entendre tous les témoins… comme le voudrait n’importe quel procès juste et équitable dans une démocratie libérale. Ils sont coupables. Coupables d’avoir sabordé l’équilibre des pouvoirs savamment tissés par les Pères fondateurs et 200 ans de pratique constitutionnelle. Coupables de normaliser l’étiolement de l’État de droit.

Bien sûr, il semble qu’en coulisses, la peur soit palpable. La peur d’être vilipendé publiquement par le président, la peur de le voir débarquer dans leur État en pleine année électorale (un tiers des sièges sénatoriaux sont en jeu en novembre prochain), la peur d’être frappé d’anathème et crucifié sur Fox News… avec à la clé ce sentiment d’être physiquement, personnellement, moins en sécurité. Les risques sont réels.

C’est ce que confirme le discours de victoire du président : il n’y aura pas de prisonnier. Exit Alexander Vindman (ce militaire spécialiste de l’Ukraine qui a été convoqué pour témoigner devant la chambre des représentants), réaffecté. Exit Marie Yovanovitch, l’ancienne ambassadrice américaine à Kiev, dont le président avait demandé explicitement qu’on l’en débarrasse. Exit les diplomates de carrière qui se font montrer la porte dans les ambassades à l’étranger. Dissuadés, les futurs lanceurs d’alerte — tous des fonctionnaires qui ont servi sous des administrations d’obédience politique différente.

Puisque l’un des contrepoids — le Sénat — a choisi d’abdiquer, le président n’a plus aucune raison de considérer qu’il existe des limites à l’exercice de son pouvoir. Il n’y a plus que, à peine, sa base électorale pour orienter sa prise de décision. Mais cela va plus loin. Car c’est tout un système politique qui est redessiné. Pour ce président et les suivants. Républicains comme démocrates. Peu importe sa couleur, l’hyperprésidentialisation (et c’est sans doute ici un euphémisme) est nocive.

Car cela résonne. Dans les institutions d’abord. Il y a par exemple un lien à faire entre le discours sur l’état de l’Union où Trump fustigeait les villes sanctuaires, et la décision du Departement of Homeland Security d’interdire l’accès aux New Yorkais aux programmes de « voyageurs dignes de confiance » (comme Global entry et NEXUS) — on punit la ville et l’État de leurs choix. Cela a un écho à l’échelle mondiale ensuite. Cette érosion de la démocratie américaine (enregistré dans des indices comme le Liberal Democracy Index de V-Dem, le Global Democracy Index du Economist intelligence Unit, ou celui de Freedom House) a un effet sur la perception et la confiance générale dans l’idée même de démocratie à l’échelle du monde. Et pour la première fois depuis 1900, selon Ed Miliband, le poids économique (en proportion du PIB global) des autocraties a supplanté celui des démocraties…

Dans ce contexte, il est ironique que les sénateurs républicains aient renvoyé le fardeau de la décision sur l’avenir du président aux électeurs, charge à eux de faire le tri… en novembre prochain. Surtout si l’on considère qu’une partie de la procédure de destitution portait justement sur le fait, comme l’a expliqué Mitt Romney, « que le président ait demandé à un gouvernement étranger d’enquêter sur son rival politique, qu’il ait retardé l’allocation des fonds destinés à un allié en guerre contre les Russes »… si l’on constate qu’au fond, l’article 1 de la procédure portait sur l’intégrité des élections.

Ainsi, un peu comme dans le désert d’Arizona, il ne restera, une fois les bulldozers passés, que des vestiges d’un temps ancien… Ceux d’une démocratie qui, à une époque, se définissait comme « la cité sur la colline ». Ce temps est révolu.

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