Le Québec en dystopie

Les créateurs, comme plusieurs d’entre nous, se sentent effrayés par les clameurs de fin du monde issues d’une planète en perdition. Tout autant par les menaces planant sur les précaires équilibres politiques du globe et par les vagues de réfugiés en déferlement affolé. Leurs antennes font tilt ! : ça se voit. Ça s’entend. L’art, reflet des préoccupations collectives, sonne l’alerte rouge. Et si on n’avait pas fini d’entrer à ses côtés en zone de cataclysme…

Question d’ADN sans doute : rappelons que la dystopie se révèle par tradition un genre d’élection surtout anglo-saxon, foisonnant d’ailleurs au cinéma hollywoodien. Depuis belle lurette, les auteurs britanniques et américains, George Orwell (1984), Aldous Huxley (Le meilleur des mondes) Ray Bradbury (Fahrenheit 451) en tête, mais aussi une Canadienne anglaise comme Margaret Atwood à travers La servante écarlate, se seront avérés les champions des anticipations noires, reprises à l’écran — demain, ça va barder ! Oyez ! Oyez !, lançaient-ils au vent. Chacun les écoute aujourd’hui plus qu’hier. Et si le ciel allait vraiment nous tomber sur la tête ?

La littérature d’ici marchait déjà sur les pas de ces Cassandre pourvues d’antennes avec des romans comme 2054 d’Alexandre Delong et Le voile de lumière de Joël Charpentier. Au rayon des romans jeunesse tout autant. Voici que des dramaturges et des scénaristes québécois francophones pénètrent à fond de train le créneau postapocalyptique, en mariant tous les genres.

On avait bien vu au cinéma national, depuis quelques années, la peur des grandes catastrophes adopter les silhouettes d’inquiétants zombies en marche, prophètes de malheur imminent. Or, de plus en plus, les frayeurs collectives adoptent des formes moins métaphoriques. Les soldats tassent les morts-vivants. Par la porte de la fiction, nous entrons chez nous de plain-pied en zone de combat.

Au théâtre comme au cinéma

De l’autre côté de l’avenir se dessinent des lendemains douloureux. Oui, mais sur quelles bases survivre ? Coup sur coup, au Théâtre d’Aujourd’hui la pièce Corps célestes de Dany Boudreault et au cinéma le film Le rire de Martin Laroche projettent d’inquiétantes perspectives en cherchant des réponses aux hantises de l’heure. Dans les deux cas, les tons mêlent le comique au surréalisme et à la tragédie, des choix intimes à embrasser s’offrent aux personnages, des guerres éclatent au Québec, sans qu’on saisisse très bien par quelles voies le pire s’est faufilé. Une atmosphère délétère, des forêts peuplées d’ombres homicides, des exécutions sommaires assurent que rien ne va plus et que tout retour en arrière se révèle impossible.

Dans Corps célestes, Dany Boudreault répond par l’érotisme au danger extérieur qui maintient une famille en état de siège sous climat nordique. La guerre du pétrole, la conquête de l’Arctique jettent des migrants sur les routes, affamés, en rut et assassins. Cette proposition théâtrale n’a pas toujours les moyens de ses ambitions, mais que de pistes fascinantes ! En renvoyant dans sa famille une réalisatrice de films pornos, centre de tous les désirs (Julie Le Breton), le dramaturge oppose la voie de l’union sexuelle quasi tantrique à la mort qui rôde. S’il faut disparaître, vivement que le moi s’efface et que les sens s’enflamment ! offre-t-il en postulat.

Le rire de Martin Laroche (cinéaste de Tadoussac) n’entend pas davantage ancrer son spectateur en zone de confort et s’applique plutôt à le déboussoler pour sonner l’éveil. Démarrant sur une guerre civile au Québec, avec charnier humain dont s’échappe une jeune femme (Léane Labrèche-Dor) sans son compagnon, le film aborde la reconstruction post-traumatique par l’amour et le don de soi. Micheline Lanctôt, dans la peau d’une aînée handicapée et érudite au CHSLD, voit ses derniers jours éclairés par son humour et sa curiosité intellectuelle. La mort y revêt les traits hantés de Sylvie Drapeau.

Dans ce conte cruel et humain où chaque survivant cherche un chemin après la débâcle, j’ai vu une œuvre forte, sensible et audacieuse ouvrant des portes nouvelles au cinéma québécois. Martin Laroche jalonne son propos de réflexions pertinentes sur les choix à étreindre quand le sol s’affaisse.

En anticipant l’avenir et ses malheurs, c’est à une remise en question des valeurs contemporaines d’égoïsme que nous invitent ces créateurs. Résonnent en écho les alertes environnementalistes invitant aux grandes mutations, comme les enseignements des philosophes qui professent que la vie est courte et les lendemains bien hasardeux. Toute dystopie est un appel de sagesse. « N’allez pas de ce côté ! Ni de celui-là, sinon gare ! » adjurent nos nouveaux prophètes dans le sillage des anciens. Cri dans le désert peut-être, mais cri essentiel qui convoque les gens à se transformer eux-mêmes pour avoir un avenir à léguer.


 
2 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 1 février 2020 11 h 57

    Un monde sombre,

    Une utopie au Canada, bien sûr. On est tellement beau nous autres, pis fin comme notre premier «we're back qui disait». Et bien pendant que plusieurs s'affolent avec des peut-êtres que vous nous dites ce matin, Toronto a fait face hier à sa vingtième fusillades de l'année. Ceci n'est pas une fiction Orwelienne mais la triste réalité canadienne du multiculturalisme de ghetto à la sauce Trudeau qui connaît des ratés, toujours plus de ratés.

    Comment est-ce que la misère peut cotoyé la richesse sans friction et frustration sur le long terme. Sûr qu'il y en a quelques uns qui atteignent le rêve américain (canadien) mais au prix de combien de laissé pour compte, et cela c'est sans compter la détérioration des identités de chacun au travers le processus. Finalement, on ne tire rien de l'expérience française avec ses faubourgs d'immigrants qui sont de véritables ghettos ou la misère et la violence sont l'ordinaire quotidien de ceux qui y vivent.

  • Clermont Domingue - Abonné 1 février 2020 12 h 37

    Sagesse.

    Vos propos sont inquiétants, mais pleins de sagesse.Depuis quelques mois, nous assistons au retour des péchés. Je crois que les vertus suivront.