Une moquerie

En fin de semaine dernière, Peter MacKay a démontré de façon éloquente que les rumeurs concernant ses progrès en français n’avaient aucun fondement. À côté de lui, Andrew Scheer passerait presque pour un académicien. Cela ne l’empêchera pas de remporter haut la main la course à la chefferie du Parti conservateur, ce qui relance inévitablement le débat sur la nécessité pour un chef de parti pancanadien et un aspirant au poste de premier ministre d’être bilingue.

Lors de la course à la chefferie de 2016, cela semblait aller de soi pour les conservateurs du Québec. « C’est une question de respect de la réalité canadienne », disait Gérard Deltell. Visant précisément le candidat Kevin O’Leary, il avait déclaré : « Comme tous les aspirants au leadership, il doit comprendre qu’on ne peut pas devenir premier ministre du Canada si on ne respecte pas le quart de la population qui parle français. »

Curieusement, cela ne semble plus être une obligation. Aucun député conservateur du Québec ne semble penser que l’incompétence linguistique de M. MacKay constitue un empêchement. En tout cas, même s’ils le pensent, personne n’osera se mettre à dos le futur chef. Notons qu’un des premiers à l’appuyer a été le député de Mégantic–L’Érable, Luc Berthold, qui avait reproché à la ministre du Revenu, Diane Lebouthillier, de ne pas parler anglais.

Leur collègue albertaine Michelle Rempel, qui avait jonglé pendant un moment avec l’idée d’être elle-même candidate, a plutôt déploré l’importance qu’on accorde à la nécessité de parler français, alors qu’il faudrait se concentrer sur l’aliénation de l’Ouest. Sous-entendu : le Parti conservateur devrait se préoccuper en premier lieu de ceux qui votent pour lui.


 

Un journaliste, auteur et éditeur très en vue au Canada anglais, Kenneth Whyte, a publié récemment dans le Globe and Mail un texte qui a eu un large écho et dans lequel il invitait les conservateurs à « reconnaître la réalité de leur parti » en oubliant cette prétendue obligation d’avoir un chef bilingue, qui ne les fera pas gagner au Québec de toute façon, et à choisir plutôt un chef qui leur assurera l’Ontario, l’Ouest et les Maritimes.

Il souligne qu’à l’exception de Brian Mulroney, parce qu’il était le « p’tit gars du coin », aucun des chefs bilingues que le PCC (et son prédécesseur progressiste-conservateur) s’est donnés depuis les années 1960 n’a connu le moindre succès au Québec et que Stephen Harper a démontré que le parti n’en a pas besoin pour prendre le pouvoir, d’autant plus que le poids démographique du Québec ne cesse de diminuer au profit de l’Ontario et de l’Ouest.

L’ancien commissaire aux langues officielles Graham Fraser peut toujours qualifier les chefs de parti unilingues de « losers », mais il est difficile de contester les chiffres sur lesquels s’appuie M. Whyte. Il est évident que Peter MacKay se faciliterait la vie — et surtout celle de ses candidats — au Québec s’il parlait convenablement le français, mais rien n’assure qu’il y remporterait plus de sièges que ses prédécesseurs.


 

Tout cela semble faire bon marché de l’unité canadienne et de la réaction négative que l’élection d’un premier ministre unilingue provoquerait au Québec. Précisément, s’il reconnaît que le bilinguisme est devenu un critère en réponse à la montée du séparatisme au Québec, M. Whyte estime que la régression de ce dernier ne rend plus le premier aussi nécessaire. Il y a longtemps que plus personne au Canada anglais n’adhère à la thèse des deux nations, mais quand même…

Il est vrai qu’il n’y a pas de référendum à l’horizon, mais il serait sage d’éviter la provocation. Un observateur le moindrement attentif devrait être en mesure de constater que le sentiment national a pris du mieux depuis l’élection de la CAQ. Si les résultats de la dernière élection ont été aussi décevants pour les conservateurs au Québec, ce n’est pas simplement à cause de l’incurie d’Andrew Scheer, mais aussi parce que le Bloc québécois s’est fait l’écho de ce nationalisme.

Après la laïcité, le français deviendra le cheval de bataille du gouvernement Legault. Déjà, on ne peut pas dire que les politiques fédérales contribuent beaucoup à son renforcement dans l’esprit des immigrants. Si un aspirant au poste de premier ministre n’a pas besoin de parler ce patois régional, pourquoi, eux, devraient-ils l’apprendre ?

Ce qui avait le plus choqué les Québécois dans l’échec de l’accord du lac Meech, c’était l’absence de respect qu’il traduisait. Entendre M. MacKay baragouiner péniblement qu’il souhaite diriger un gouvernement qui partagerait les valeurs québécoises et qui serait fier de la place que le Québec occupe comme nation au sein du Canada ressemblait déjà à une moquerie.

31 commentaires
  • Jean Gadbois - Inscrit 28 janvier 2020 00 h 15

    Steak white...

    La langue de ceux dont le déclin se conjugue avec les derniers sursauts du mourant.

    • Lise Bélanger - Abonnée 28 janvier 2020 08 h 36

      À nous de faire du dernier sursaut un tremplin vers l'indépendance!

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 28 janvier 2020 08 h 54

      Le magnifique poème de Michèle Lalonde résonne toujours en mon coeur.

      Quossa donne de chiauler, de se scandaliser une millième fois de plus (et pluss)?

      On sait ce qu'on a à faire. Le fera t'on? Ne le fera t'on pas? Digue don don daine. Quand notre ritournelle aboutira t'elle?

    • Christian Montmarquette - Abonné 28 janvier 2020 13 h 57

      Quand notre ritournelle aboutira t'elle ? - Jean-Pierre Marcoux

      Quand on mettra de la chair autour de l'os et que le projet d'indépendance fera justement autre chose que de promettre de protéger le français au Québec.

  • Serge Lamarche - Abonné 28 janvier 2020 04 h 21

    Il n'y a pas que le Québec

    Les Conservateurs se retransforment en parti réformiste régional. Ils ont le pétrole et c'est tout ce qui compte pour eux. Ils seraient bien contents que le Québec se cale encore avec des indépendantistes.
    Voilà une autre raison pour le Québec d'encourager le bilinguisme hors-province. Vous dites que les allophones ne voudraient plus apprendre le français si le premier ministre ne le parlais pas? Mais par contre, qui étant bilingue voudrait voter pour un premier ministre incapable de l'être aussi?

  • Serge Nadeau - Abonné 28 janvier 2020 06 h 07

    Ne pas voter pour eux

    Le seul moyen de faire comprendre ce que vous énoncer dans votre texte est de ne pas voter pour eux.

  • Yvon Pesant - Abonné 28 janvier 2020 06 h 16

    Parlons blanc, parlons franc

    Je pense bien que monsieur Gadbois a écrit "Speak white" et que son téléphone a pris sur lui de corriger ce qui ne devait pas l'être. Personnellement, j'avais pensé d'office à "Speak Whyte" en me disant que le journaliste du Globe and Mail avait quand même un peu beaucoup tristement raison.

    Le ROC n'a pas vraiment besoin du français comme langue pour vivre et sa majorité anglophone nous le fait bien savoir avec des gens comme monsieur Whyte pour nous l'écrire.

    Si le Québec ne se sépare pas du Canada très bientôt, il y a tout lieu de croire qu'avec tout ce qui nous arrive dans ce contexte canadien et nord-américain des choses son fait français ne survivra pas à l'envahisseur.

    À nous d'y voir!

  • Jean Jacques Roy - Abonné 28 janvier 2020 06 h 51

    Ne pas parler français, pour un chef fédéraliste, est objectivement un signe de faiblesse et un handicap politique.

    Les conservateurs se réconfortent peut-être, se disant qu’ils peuvent diriger le pays sans l’appui de l’électorat québécois. Toutefois, je ne crois qu’ils soient stupides au point d’ignorer qu’en élisant un chef unilingue qu’ils se discréditent encore davantage comme porteur de « l’image » du Canada des 2 langues officielles!

    Évidemment, il ne suffit pas que les « chefs » des partis fédéraux soient bilingues pour résoudre, comme chef de gouvernement, les contradictions politiques, nationales et culturelles qui traversent le Canada. Mais l’unilinguisme d’un premier ministre ne ferait que caricaturer davantage un état de fait.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 28 janvier 2020 14 h 18

      "Toutefois, je ne crois pas qu’ils ( les Conservateurs) soient stupides au point d’ignorer qu’en élisant un chef unilingue qu’ils se discréditent encore davantage comme porteur de « l’image » du Canada des deux langues officielles!" - Jean-Jacques Roy

      Monsieur Roy, de plus en plus de Canadiens n'ont que faire de l'image supposément bilingue que leur pays est sensé projeter. Les seuls à s'en soucier encore pour la peine sont les francophones, pour les raisons que l'on devine, mais leurs préoccupations ne rencontrent aucun écho favorable ailleurs dans le ROC.

      L'unilinguisme présumé du premier ministre, loin de constituer une caricature aux yeux de la majorité anglophone, est bien davantage un symptôme de l'évolution culturelle du Canada en tant que pays.

      Ce n'est pas un hasard si, parmi les quatre premiers ministres montrés en exemple sur les billets de banque canadiens (MacDonald. Laurier, Borden, Mackenzie King), un seul était bilingue. Je vous laisse deviner lequel.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 janvier 2020 17 h 51

      M. Morin, les gens du ROC ne sont pas tous des anglais. Ils parlent tous anglais plus ou moins bien mais beaucoup d'allophones n'ont rien à cirer de l'anglais non plus. Ils s'en servent parce qu'ils sont obligés. Même les anglais, s'ils ne sont pas des orangistes enemis du français, sont bien ouverts à parler d'autres langues. Même aux États-Unis, les gens intelligents veulent s'instruire et s'épanouir.
      Il faut cesser de croire que le Québec existe hors de la mer anglaise.