Dérive

C’est un peu comme si la fin de l’an 3 de cette présidence tournait une page d’histoire. En surface, la vie politique américaine suit le rythme imposé par le président depuis janvier 2017, avec la succession effrénée des nouvelles, l’accumulation des manquements éthiques, les déclarations à l’emporte-pièce… Mais sous la glace, la lame de fond est réelle. Les changements sont profonds. Durables.

Au point où même les dysfonctionnements de la séparation des pouvoirs semblent avoir raison de deux siècles de pratique constitutionnelle. Bien sûr, ces remparts n’ont jamais été hermétiques, et l’histoire du pays est émaillée de scandales, de corruptions et d’abus qui ont conduit à redéfinir les pratiques politiques. Il suffit d’évoquer les dérives des gouvernements Grant (scandale du Whiskey Ring), Harding (scandale du Tea Pot Dome) ou Nixon (avec le Watergate), des personnages flamboyants et controversés comme Andrew Jackson. Il suffit de penser au poids de présidents comme Woodrow Wilson (farouche dénonciateur de l’omnipotence du Congrès) ou encore Franklin Delano Roosevelt, qui a littéralement métamorphosé la présidence (au point de façonner ce que Schlesinger appellera la « présidence impériale »). De fait, le système constitutionnel américain, parce qu’il est passé à travers les guerres d’indépendance et de sécession, les conflits mondiaux, la révolution nucléaire, la guerre froide et le 11 Septembre, parce qu’il s’est adapté à l’évolution du monde, passant d’un régime congressionnel à un régime présidentiel, a consolidé les contre-pouvoirs définis par la Constitution.

Il a même fini par dessiner d’autres contrepoids, parfois au sein même de l’exécutif, à travers les tensions bureaucratiques (par exemple entre la Défense et le département d’État) et le rôle central des conseillers. La force d’inertie de l’Administration, fustigée comme un « État dans l’État » (le fameux « Deep State »), n’est parfois qu’une espèce d’amortisseur, qui arrondit les angles en cas de séismes politiques. C’est cet amortisseur — les contrepoids administratifs — qui est devenu le coeur de la « Résistance », incarné par Anonymous (auteur d’une tribune explosive dans le New York Times en 2018 et de l’ouvrage A Warning, faisant état des dysfonctionnements de la Maison-Blanche).

Mais au cours de l’année passée, la Résistance a peut-être rendu son dernier souffle. Le président a limogé ce qui restait de conseillers capables de faire rempart aux décisions irraisonnées et impulsives. Il a consacré l’attrition du département d’État, la délocalisation d’agences chargées de protéger l’environnement ou les parcs nationaux. Le nombre de directeurs de département par intérim a atteint des records et plusieurs ont outrepassé le délai après lequel ils auraient dû céder leur place ou être confirmés par le Sénat. Ce faisant, ils ne répondent qu’au président, auquel ils sont, de facto, inféodés. Non pas que le Sénat serait un obstacle à leur nomination, mais les républicains donnent la priorité du temps consacré aux confirmations à celles des juges fédéraux — 185 depuis le début de la présidence, un record là aussi, qui va définir à long terme les contours d’un droit fédéral conservateur.

Toutefois, la décision des Archives nationales de flouter certaines photos (et notamment le nom du président) sur les pancartes brandies lors de la marche des femmes de 2016 s’inscrit dans un autre registre. Le rôle de cette agence est, contre vents et marées, d’être la mémoire objective du pays. Elle joue un rôle clé dans la compréhension de l’évolution institutionnelle et politique des États-Unis. Elle collecte notamment tous les documents reçus, diffusés, écrits par le président (lettres, messages, notes, courriels, etc.). Déjà, la décision du président de confisquer les notes prises par les traducteurs durant sa rencontre avec Poutine en 2017 et de ne pas avoir de prise de notes lors de leur rencontre en 2019 envoyait le signal d’une opacité volontaire (non sans rappeler les pratiques de Nixon). Mais l’altération de photos va plus loin. Si l’archiviste en chef, David Ferriero, a fondé cette décision sur la volonté de tenir l’institution hors des controverses politiques, le fait est que cette autocensure contrevient au rôle qui lui est imparti.

En un sens, cette décision n’est pas unique et c’est dans sa répétition qu’il faut y voir un syndrome inquiétant : les responsables du renseignement ont en effet demandé aux commissions du renseignement au Congrès de limiter leur compte rendu annuel sur les menaces dans le monde à un huis clos… pour éviter de subir l’opprobre présidentiel.

Que la peur gagne les arcanes administratifs trahit le fait qu’il n’y a plus de garde-fous entre le Bureau ovale et les administrations. Que les craintes qui définissent les trajectoires des institutions ne viennent pas d’une menace extérieure, comme celle qui pèse sur les élections (à l’instar des dernières mises en garde formulées par Shelby Pierson, chargée de la sécurité électorale), mais bien de celle que font peser les mouvements d’humeur d’un président vindicatif. Dans ces deux cas, en effet, ces institutions se sont trouvées réduites à assurer leur survie aux dépens de l’intérêt général.

Il n’y a donc plus guère que l’électorat américain pour faire barrage à la dérive — c’est le principe même d’une démocratie. Mais on sait que sa voix sera altérée, comme en atteste le lent glissement du régime politique américain dans le Democracy Index publié il y a deux jours par le magazine The Economist… Avec des pratiques de charcutage électoral, les entraves aux votes, les interférences étrangères, la vulnérabilité des machines, la manipulation de l’information, cet ultime parapet n’est peut-être plus qu’illusion.

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