Manier le couperet

J’ai chez moi un exemplaire de la première édition de Bagatelles pour un massacre de Louis-Ferdinand Céline, publiée en 1937, avant la guerre. Le livre m’avait été offert par la fille d’un bibliophile avant que les pamphlets antisémites de l’écrivain français ne soient disponibles en ligne. J’avais eu l’impression en le palpant (belle reliure, dos de cuir et lettres dorées) de tenir un témoin direct de cette époque agitée. Enfin, me disais-je, je peux me faire une opinion par moi-même, car l’ouvrage n’était alors disponible nulle part. De fait… C’était immonde.

Étonnant que ce médecin doublé d’un génie des lettres qui nous avait donné le grand roman humaniste Voyage au bout de la nuit ait pu pondre pareille prose, abjecte et échevelée. Ça partait en tous sens. Assez pour s’interroger sur sa santé mentale (il avait reçu une balle dans la tête durant la Première Guerre). Son antisémitisme s’y étalait en pleine virulence, avec d’autres cibles aussi : les francs-maçons (allez savoir pourquoi), les critiques littéraires (qui avaient mal reçu, à tort, son autobiographique Mort à crédit), aussi Hollywood, qui n’avait pas adapté Le voyage au bout de la nuit, à tort également. Mais toute cette hystérie abjecte…

Le cas de Bagatelles et des autres pamphlets de Céline est particulier. L’écrivain lui-même, condamné par contumace pour collaboration lors de l’épuration puis amnistié, avait interdit leur republication afin de calmer les esprits. Mais Huit, une maison québécoise, avait passé outre l’interdiction en 2002. Les gens peuvent ici juger par eux-mêmes, ou pas, du délire nauséabond de Bagatelles. Et pourquoi pas ?

Gallimard avait voulu rééditer ces pamphlets de son côté, l’interdit ayant été levé par la veuve de l’écrivain, Lucette Destouches, morte en 2019 à 107 ans. Mais l’éditeur a suspendu son projet, ces questions étant particulièrement sensibles en France. Ce même éditeur a interrompu, comme d’autres, la publication des œuvres de Gabriel Matzneff, objet d’une enquête pour viol de mineur, depuis la parution du livre de son ancienne victime Vanessa Springora, Le consentement.

Tracer la ligne

Les dilemmes d’Antoine Gallimard se nourrissent d’opportunisme. Le dégoût suscité par les récits pédophiles de Matzneff est immense là-bas après tant de tolérances passées. Mais je veux joindre ma voix à celles qui craignent la censure des œuvres en cours. Encore là, le cas Matzneff est particulier puisqu’il évoquait des faits réels de nature criminelle. Sauf que le couperet tombe partout. Chez nous, la Grande Bibliothèque a remisé les journaux de l’auteur tombé de sa tour. Elle laisse planer le même sort sur Hansel et Gretel, roman d’Yvan Godbout, dans lequel une scène de pédophilie était évoquée, advenant une condamnation après sa poursuite pour pornographie juvénile. Il est affolant de voir des œuvres de fiction s’engouffrer dans cette brèche !

L’Église catholique possédait sa section de livres à l’Index. S’y côtoyaient Baudelaire, Hugo, Sartre, Rousseau, Nietzsche, Voltaire, tant d’autres, encore interdits dans le Québec des années 1960. Faut-il lui emboîter le pas ?

Le talent des auteurs ne saurait peser dans la balance. Matzneff n’est pas Nabokov, c’est entendu, mais qui tracera la ligne entre les œuvres d’un écrivain sulfureux méritant d’être admises sur les rayons et celles à écarter ? Selon quels critères ? Ces questions turlupinent.

La gauche d’aujourd’hui fait le procès de celle d’hier, ce qui sert la droite. Nous sommes horrifiés par les abus de Weinstein et compagnie, purs produits des décennies 1960 et 1970, mais une période éclatée s’y abîme, éclaboussée par des prédateurs ayant surfé sur sa vague. Matzneff était de droite tout en profitant de la tolérance des intellectuels de gauche durant les années libertaires, lesquelles furent par ailleurs un tremplin de modernité. Au fait, toutes les époques passées ont protégé les puissants agresseurs, le clergé en sait quelque chose. À telle enseigne, où arrêter le train des œuvres prohibées ?

Dans Fahrenheit 451 de François Truffaut, adapté de la dystopie de Ray Bradbury publiée en 1953, les livres, jugés antisociaux, étaient brûlés, mais des esprits récalcitrants les apprenaient par cœur, par devoir de mémoire. Cette œuvre apocalyptique, inspirée aussi du maccarthysme américain, rappelait le danger des interdits institutionnels.

Le courant actuel dépasse le rayon littéraire. Pas vu au Québec, Un jour de pluie à New York de Woody Allen. Les distributeurs américains avaient refusé de l’acheter depuis sa disgrâce, et les nôtres ont suivi. Même topo pour J’accuse de Roman Polanski, qui devrait passer au-dessus de nos têtes. Quoi qu’on pense des hommes derrière les créateurs, reste ce droit d’évaluer (ou pas) par nous-mêmes la valeur des œuvres en question. Une marge de liberté s’amenuise ainsi au vent du jour.

2 commentaires
  • Jean-Marc Cormier - Abonné 18 janvier 2020 09 h 16

    Merci

    Merci pour ce texte appelant une véritable rélexion sur une question d'une très grande importance.

  • Serge Lamarche - Abonné 19 janvier 2020 04 h 56

    Je suis d'accord

    Bonne analyse. Mais quand on y pense un peu, des écrits ne sont que des choses écrites à un moment donné. Ça ne prouve pas que les choses sont vraies, bonnes, mauvaises, ou même que l'auteur y croit. Un auteur peut très bien écrire des choses pour démontrer qu'elles sont à éviter. Ou encore plus simplement, pour les tester dans le grand public. Ou encore moins évidemment, pour tester le public.

    Si je reprends l'exemple des romans policiers. Les auteurs sont-ils des tueurs ou des encourageurs à tuer? Pourquoi ces histoires ne sont jamais à l'index? La bible elle-même est pleine d'histoires horribles et de meurtres horribles. L'Église ne la met pas à l'index.