Ombres persanes

En moins d’une semaine, l’escalade américano-iranienne a fait 226 morts, cibles directes ou victimes collatérales d’un affrontement complexe pris dans une spirale qui paraît difficile à enrayer — depuis le Moyen-Orient comme depuis les États-Unis.

Le Moyen-Orient est un théâtre d’ombres où les projections, à la manière du Teatro Gioco Vita, créent l’illusion de personnages plus grands, plus dramatiques, signalant, comme les mythes transposés dans cet art d’ombres chinoises, une fin sinistre. Et de ces projections découlent des représentations hétérogènes de la géopolitique régionale.

À commencer par les États-Unis, qui y sont enlisés et jouent un sinistre jeu de Mikado : leur retrait, maintes fois annoncé et différé par le président actuel, pourrait consacrer l’effondrement de tout l’édifice. Voire créer un chaos plus grand encore. Alors qu’ils tentent de remettre le couvercle sur la boîte de Pandore ouverte il y a 17 ans, la cartographie régionale montre une influence grandissante de l’Iran à travers des intermédiaires actifs : comme le Kata’ib Hezbollah et le Harakat Hezbollah al-Nujaba en Irak, les Houtis au Yémen, les forces Al-Ridha et la brigade d’Al-Baqir en Syrie, le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Djihad islamique dans la bande de Gaza… Le général assassiné, Soleimani, était indéniablement un artisan de cette influence tantôt honnie par les États-Unis et leurs alliés, tantôt utile, comme face au groupe État islamique. En ce sens, les craintes des Américains sont fondées.

Mais un autre regard sur la région offre une perspective différente. Celle de l’Iran, ancienne grande puissance perse, colosse régional aux pieds d’argile, aux prises avec une géopolitique anxiogène. Son territoire est cerné, à portée de tirs de la puissance israélienne, face à son grand rival régional saoudien, et bordé de toutes parts par une constellation de bases américaines. C’est d’ailleurs sur cette perception d’encerclement que s’est construit l’essor de Soleimani, acteur-clé du régime depuis la guerre Iran-Irak, propulsé sur la scène régionale par l’invasion américaine de 2003. Le politologue américain Ian Bremmer explique d’ailleurs qu’en assassinant Soleimani, les Américains ont tué le « Patton iranien ». Les craintes des Iraniens étaient tangibles.

Le dilemme de sécurité est réel. D’autant que les perceptions du président sont largement façonnées par Fox News, particulièrement si un jour de pluie cantonne le président devant sa télévision à Mar-a-Lago, comme le jour où il a pris la décision d’assassiner Soleimani. Or les garde-fous sont minimes. Notamment parce que les membres du Congrès — le contrepoids naturel — n’ont pas soit la volonté, soit la capacité d’enrayer les mécanismes présidentiels.

En effet, derrière lui, et à peu d’exceptions près, les républicains serrent les rangs : le président a la Constitution pour lui, puisqu’il est commandant en chef des forces armées, d’autant plus qu’il peut s’appuyer — disent-ils — sur l’autorisation (AUMF) votée en 2002 de recourir à la force en Irak, invoquée comme blanc-seing pour le président. Comme la Maison-Blanche a invoqué (sans véritablement la démontrer, disent certains républicains critiques) l’imminence d’une menace, cela légitimerait sa décision tant en droit interne (pouvoirs de crise) qu’en droit international (l’article 51 des Nations unies face à un danger imminent).

Les démocrates soulignent de leur côté que le président n’a le pouvoir constitutionnel de mener une guerre que sur autorisation législative (AUMF). Pour ce faire, ils invoquent la Loi sur les pouvoirs de guerre de 1973 qui restreint la capacité présidentielle de recourir à l’usage de la force militaire à l’étranger. Dans ce cadre, le président a l’obligation de consulter préalablement (48 heures avant) et d’informer régulièrement ensuite le Congrès ; il ne peut maintenir d’opérations militaires après 60 jours qu’avec l’autorisation explicite du Congrès. Il doit y mettre fin si le Congrès le lui impose par une résolution concurrente — mais cette disposition-massue a été invalidée par la Cour suprême en 1983, privant (pour l’instant) le molosse de ses dents.

Or la résolution adoptée jeudi par la Chambre (démocrate) pour limiter l’exercice des pouvoirs présidentiels est purement symbolique. La Loi sur les pouvoirs de guerre est certes un outil important, qui, sans que les présidents l’aient respectée à la lettre, a permis de rappeler régulièrement à l’exécutif l’importance des limitations constitutionnelles. Mais elle est inadaptée, car elle ne permet pas d’enrayer l’hypertrophie présidentielle ou simplement d’encadrer ses pouvoirs. Or les législateurs ont opté pour un texte non contraignant, évitant d’affronter le véritable problème que constitue cette hyperprésidentialisation du régime, patente de W. Bush à Trump en passant par Obama, de cette dérive sans contrepoids, des prérogatives présidentielles. Les cours se tiennent traditionnellement hors d’un débat qu’elles considèrent ne pas être leur — invoquant la « doctrine de la question politique » pour s’en débarrasser. Et l’opinion publique est partiellement démunie puisqu’une grande majorité d’Américains (77 % selon un sondage de Morning Consult / Politico) peinent à placer l’Iran dans le monde.

Dès lors, sur fond de procédure de destitution, avec des institutions verrouillées et des blocs polarisés, la volatilité de la politique étrangère américaine, ainsi que son imprévisibilité, n’en est que plus accrue. 2020 vient tout juste de commencer.

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