Dix ans plus tard, la terre tremble toujours

Je suis allée en Haïti pour la première fois quelque temps après le séisme du 12 janvier 2010. Nous étions arrivés par le petit aéroport de Cap-Haïtien, dans le nord du pays, ancienne capitale du régime colonial et principal théâtre de la révolution haïtienne. C’est donc à travers les marqueurs de cette histoire tant mythique que mythifiée que j’ai d’abord pris contact avec la terre d’Haïti.

Les trésors architecturaux construits par la jeune nation haïtienne au début du XIXe siècle témoignent surtout de deux obsessions de son leadership : la sécurité et la grandeur. La sécurité par la grande Citadelle et le réseau de forts érigés tout de suite après la guerre d’indépendance du pays. L’armée de Napoléon Bonaparte — qui avait voulu revenir sur la Révolution française et rétablir l’esclavage dans ses colonies — avait été vaincue, mais peut-être pas pour de bon. Et puis, l’économie des États-Unis et des colonies britanniques et espagnoles des alentours reposant sur l’institution de l’esclavage, la simple existence d’Haïti posait une menace à l’ordre du monde occidental. Les raisons d’isoler, voire d’annihiler, un pays de Noirs libres ne manquaient pas.

L’obsession de grandeur, quant à elle, s’est surtout exprimée par le palais Sans Souci, un tour de force d’ingénierie dont la construction fut décrétée prioritaire au lendemain de l’indépendance par le roi Henri-Christophe. Le but explicite de l’entreprise : surpasser les élites européennes à leur propre jeu, selon leur propre marqueur de modernité, de luxe, de civilisation. Bref, démontrer la dignité et le génie du monde nègre et prouver l’admissibilité d’Haïti au concert des nations. Quand on pense aux énergies, au temps et aux vies sacrifiées dans un pays où tout était à construire pour ériger un monument qui a servi au fond surtout à faire douter de leurs convictions racistes ses visiteurs influents, la visite du site donne le vertige. Quand on sait que le palais fut détruit seulement trente ans après son achèvement par un grand tremblement de terre — oui, un autre — en 1843, on ne peut que réfléchir à ce qui a changé depuis cette époque et à ce qui est resté semblable.

Samedi, on soulignera le 10e anniversaire du séisme de 2010, qui a fait près de 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,5 million de sans-abri. D’abord, on rappellera à sa mémoire tous les êtres chers perdus, toutes les destinées bouleversées. Puis, on soulignera la solidarité dont avaient fait preuve la diaspora et les donateurs de partout dans le monde au lendemain de la tragédie. Certains décrieront aussi tout ce qu’Haïti a dû subir pour avoir osé être un pays de Noirs libres dès 1804 : les embargos commerciaux, la dette faramineuse envers la France convaincue d’avoir perdu sa juste propriété, l’occupation militaire américaine à la belle époque de Jim Crow, le régime duvaliériste appuyé par des puissances qui trouvaient au moins au dictateur sanguinaire la qualité de ne pas être communiste — jusqu’aux multiples ingérences et indignités politiques et économiques d’aujourd’hui.

Ces multiples phénomènes contribuent à la vulnérabilité de la population à un ensemble de maux sociaux, mais aussi aux phénomènes naturels. Un tremblement de terre ne tue pas de la même façon au Japon ou en Californie. Ce sont les violences dans l’histoire d’Haïti qui ont pris tant de vies, au fond, il y a dix ans. Encore aujourd’hui, la population voit son épanouissement endigué par les deux mêmes défis d’antan : se défendre contre le sabotage extérieur et faire la démonstration à la face du monde (et à ses propres élites) de son humanité, de son égalité, et du traitement mérité en conséquence.

Il est très facile et très courant d’enrober le discours public sur Haïti d’un exceptionnalisme. L’idée que le pays serait « maudit », singulièrement tragique, a fait son chemin depuis longtemps dans la conscience de bien des étrangers, Canadiens y compris. Les corollaires des « là-bas, c’est donc bien triste » qu’on soupire d’ici sont les « c’est vrai que nous, on est vraiment chanceux » qu’on ajoute aussitôt pour se sentir bien. On « altérise » Haïti pour mieux célébrer le confort que l’Occident a su construire pour ses citoyens privilégiés, dans « nos » sociétés.

Il est beaucoup plus difficile — et plus courageux — de voir Haïti non pas comme une exception en Occident, mais comme son produit. Il faudrait aussi lire l’histoire des Africains déplacés vers la Caraïbe et de leurs descendants comme une invention, une conséquence du rêve impérial français, des Lumières (et de leurs angles morts) et des idéaux de grandeur nord-américains, qui ont par ailleurs aussi façonné le Québec, comme tant d’autres sociétés.

En ce début de décennie, la démocratie ne semble plus seulement fragile dans l’Amérique latine contrôlée par les États-Unis, mais à Washington même. Les réfugiés climatiques ne déstabilisent plus seulement en Amazonie ou au Sahel, mais aussi en Australie, dans l’une de « nos sociétés ». Il est de plus en plus difficile de caractériser les menaces à l’État de droit, à la dignité humaine ou à l’environnement comme des problèmes qui frappent là-bas, dont on est « don’ chanceux » d’être préservés ici. Les systèmes qu’on a érigés sur le dos de peuples tels que les Haïtiens commencent à trembler et à s’effondrer aussi sur ceux qui se croyaient à l’abri.

Dix ans après le tremblement de terre de Port-au-Prince, il faudrait réfléchir non pas seulement à ce qu’Haïti et son histoire ont de particulier, mais aussi à ce qu’elles disent sur la communauté de nos destins.


 
13 commentaires
  • Julien Thériault - Abonné 9 janvier 2020 07 h 31

    Uniquement victime ?

    Vous présentez Haïti comme une éternelle victime : des esclavagistes, des impérialistes, des capitalistes, de la tectonique des plaques. Loin de moi l'idée de minimiser ces facteurs. Cependant, les Haïtiens sont peut-être aussi un peu responsables de la situation de leur pays. C'est peut-être aussi un pays où une élite corrompue, hautaine et cynique s'en met plein les poches et laisse crever de faim le reste de la population, qui oblige ceux qui pourraient contribuer à redresser la situation à émigrer, découragés par une situation bloquée ou peu enclins à jouer les héros et les martyrs.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 9 janvier 2020 12 h 05

      Ce que je ne comprends pas, c'est qu'elle dit y être allée, elle emploie le «nous», mais tout ce qu'on apprend, on l'entend au 102,3 (Radio Centre- Ville, une radio communautaire et multilingue). Elle écrit : « Il est beaucoup plus difficile — et plus courageux — de voir Haïti non pas comme une exception en Occident, mais comme son produit. » La Finlande, l'Italie, le Danemark, c'est l'Occident aussi, quels rapports ont-ils avec Haïti? Est-ce que la Slovénie a quelque chose a se repprocher aussi? Il semble donc que d'autres peuples (Français et Américains) aient vraiment quelque chose à voir, mais j'imagine que Madame Nicholas est allée avec un groupe, pour y faire quelque chose. Quel est le bilan 10 ans après? Est-ce que le progrès de ce sur quoi elle a travaillé est durable, est-ce que la population a pu prendre en charge les actifs dont elle et son équipe se sont chargés? Si c'était par exemple de l'enseignement, y a-t-il un portrait d'un étudiant qui fait quelque chose pour sa communauté? Ça serait beaucoup plus intéressant, «10 ans après». À quoi avons-nous droit? À des lieux communs, elle prétend qu'il y aurait des «on dit», voici un exemple de ses citations imaginées :

      « Les corollaires des " là-bas, c’est donc bien triste "qu’on soupire d’ici sont les "c’est vrai que nous, on est vraiment chanceux "qu’on ajoute aussitôt pour se sentir bien. On "altérise" Haïti pour mieux célébrer le confort que l’Occident a su construire pour ses citoyens privilégiés, dans "nos"sociétés.

      Premièrement ce sont des préjugés. Ensuite, ils sont interdits d'ordinaire dans les cours de journalisme (le dénominateur commun éthique et méthodologique le plus bas, si je puis me permettre), c'est beaucoup trop facile, même pour une chronique d'utiliser ça : «les gens disent que». Enfin, le dévoppement scientifique, le progrès, profite à tout le monde, en Occident, comme ailleurs, pas juste pour les «privilégiés»...

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 janvier 2020 11 h 37

      Oui, l'auteure, Émilie Nicolas, a raison d’évoquer l'impérialisme américain et occidental dans la misère du peuple haïtien. Le colonialisme a toujours exploité les ressources des pays du Tiers-Monde comme leur arrière-cour et leurs peuples comme de la main-d'œuvre bon marché.
      Seule, la corruption des dirigeants n'explique pas tout. Ce sont les gouvernements occidentaux qui appuient souvent les dictatures du Tiers-Monde pour leur propre avantage. Il faudrait lire l'essai de John Perkins: «The New Confessions of an Economic Hit Man» pour comprendre comment l’Occident exploite économiquement les pays du Tiers-Monde avec impunité.

  • Pierre Rousseau - Abonné 9 janvier 2020 08 h 41

    L'impérialisme continue

    J'ai eu le privilège d'aller à Haïti quelques années après le séisme, pour y travailler sur un projet d'aide aux avocats. Il ne fait pas de doute que c'est un pays magnifique, une vraie perle. Toutefois, on sent toujours l'emprise de l'impérialisme sur le pays car on veut bien aider mais on le fait sous nos conditions d'occidentaux qui avons notre propre perception de la démocratie et de la justice.

    La plus évidente est l'approche des États-Unis qui cherchent à faire de ce pays un vassal. On sait qu'une grande partie des fonds receuillis par les ONG suite au séisme ont été géré par une fondation sous l'égide du président Clinton mais on ne pouvait pas voir ces fonds appliqués dans la vie de tous les jours des survivants au séisme. Au contraire, on a inondé le pays de riz américain au grand dam des petits producteurs haïtiens qu'on a privé de leurs revenus. J'ai aussi été au palais de justice de Cité Soleil et c'était véritablement inacceptable et intolérable, les conditions de travail pour les membres du système judiciaire étaient épouvantables autant que pour les justiciables qui s'entassaient dans des pièces trop petites et étouffantes.

    On faisait aussi des efforts pour remplacer le français par l'anglais et pour ce faire on privilégiait l'usage du créole et, par défaut, de l'anglais. Pour les Haïtiens il ne fait pas de doute que le français est une langue coloniale et les rapports avec la France ont été plutôt tendus. Remplacer une langue coloniale par une autre qui est plus prévalente sur la planère pourrait constituer une amélioration sensible pour la population sauf que ça rendrait le pays encore plus dépendant des ÉU.

  • André Savard - Abonné 9 janvier 2020 09 h 19

    Trop d'encens sur les débuts d'Haïti

    En fait le premier réflexe des lieutenants de l'indépendance d'Haïti est de construire une réplique de Versailles puis de s'entourer de fastes. Cela représente un gaspillage des ressources, un narcissisme chez le potentat qui s'empare du pouvoir. Nous verrons des phénomènes semblables en Ouganda avec Idi Amin Dada ou la contrefaçon du sacre de Napoléon chez un autre dictateur africain. Madame Nicolas prête beaucoup de noblesse d'intentions à cette mascarade qui s'appuie sur la spoliation du peuple par les siens.

  • Clermont Domingue - Abonné 9 janvier 2020 09 h 43

    Vouloir être Grand.

    Vous y allez fort. Malheureusement, vous avez raison...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 9 janvier 2020 10 h 09

    « il faudrait réfléchir […] à ce qu’Haïti et son histoire ont de particulier» (Emilie Nicolas)

    Bien! On réfléchit depuis une cinquantaine d'années sur les conséquences de l’érosion des terres haïtiennes; il ne manquerait plus que de réfléchir sur les avantages du reboisement.

    Outre la déforestation tous azimuts, ce que Haïti a de particulier c'est la corruption à l'état endémique; les cataclysmes comblent de bonheur les prévaricateurs.

    Question de déforestation, ce qu'il y a de particulier c'est la différence entre la Perle des Antilles et la République Dominicaine, qui partagent pourtant tous les deux la même île.

    Bébé Doc a été déposé il y a près d'une quarantaine d'années;

    Depuis, on s'étonne donc qu'en dépit de l'aide internationale, on n'y ait pas entrepris un reboisement conséquent et que la majorité de la population haïtienne soit encore aussi misérable que du temps de Papa Doc; ce sont-là des considérations qui finissent par émousser la compassion aux misères d'autrui.

    Par exemple, en 1972, alors que je fréquentais l'école secondaire, mon enseignante en biologie, une Française du nom de Françoise Lamy, nous avait entretenu sur la misère qu'engendrait l'érosion des terres en Haïti; à force d'entendre le même microsillon pendant une cinquantaine d'années, la ritournelle porte sur les nerfs au détriment de l'empathie.

    Ainsi, dans le cadre de la défunte émission télévisuelle radio-canadienne «Premier Plan», Judith Jasmin avait tourné un reportage sur Haïti en 1959; ce reportage pourrait bien dater de 2020, tant tout y est semblable entre la misère de 1959 et celle de 2020.

    «À Port-au-Prince, Judith Jasmin visite notamment le marché Vallière et le quartier Bel Air, où s'entasse la population ouvrière. Date de diffusion : 13 décembre 1959.»