Bisbille autour du Château Laurier

Qu’on se le tienne pour dit : Ottawa n’est pas la plus belle capitale nationale du monde. Malgré sa situation géographique plutôt pittoresque, la ville qui abrite le Parlement canadien a pu se développer pendant plus d’un siècle sans que l’on se préoccupe de concepts aussi abstraits que la pollution visuelle. Le centre-ville d’Ottawa est ainsi constitué d’un pêle-mêle de gratte-ciel de moindre qualité qui bloquent la vue de la colline du Parlement et qui gâchent le paysage urbain. Contrairement à Washington, où la hauteur des constructions a longtemps été strictement limitée (permettant ainsi au Capitole de régner incontestablement sur la ville), les bâtiments les plus importants de la capitale canadienne sont souvent cachés derrière des tours de bureaux ou résidentielles franchement laides.

Il est donc amusant de voir le Tout-Ottawa s’émouvoir à ce point devant le projet de l’agrandissement de l’hôtel Château Laurier. Selon ses détracteurs, l’ajout d’une annexe à l’hôtel centenaire constitue un sacrilège qui défigurerait un joyau architectural. Or il ne s’agit de rien de la sorte.

L’idée de construire un hôtel dans le style d’un château français du XVe siècle fut une astuce de marketing du propriétaire et magnat du chemin de fer Charles Melville Hayes plutôt qu’une innovation architecturale. On peut admirer le résultat final sans s’en émerveiller.

Le Château Laurier fut désigné lieu historique national en 1981 autant pour le rôle qu’il a joué dans l’histoire du Canada — tant de rencontres politiques y eurent lieu — que pour son patrimoine architectural. L’hôtel occupe une place particulière dans l’imaginaire québécois puisque ce fut dans ses corridors que se déroula l’essentiel de la « nuit des longs couteaux » en 1981.

Malgré ce goût amer, le Château Laurier est un bel immeuble qui mérite une protection particulière. Mais l’ajout proposé d’une annexe de sept étages n’enlève rien à la structure originale. La firme d’architecture responsable du projet a su produire un design qui est respectueux et subordonné à l’édifice centenaire. Partout dans le monde, des projets semblables qui intègrent le moderne à l’historique ont été réalisés avec grand succès.

Cela n’a pas empêché les opposants au projet de qualifier la maquette actuelle de « gros radiateur », de « climatiseur », de « grotesque mur » ou même « d’accordéon ». Le dernier en date pour contester le projet actuel n’est pas le moindre. Le mois dernier, le sénateur Serge Joyal a déposé un projet de loi qui vise à donner à la Commission de la capitale nationale « le pouvoir d’adopter des règlements et d’établir les conditions à respecter pour qu’un permis soit délivré aux projets situés à l’intérieur d’un certain périmètre autour de la colline du Parlement ou d’un lieu historique national donné ». Rappelons que le conseil municipal d’Ottawa a approuvé le projet d’agrandissement en juillet dernier. En septembre, le Comité de dérogation de la Ville d’Ottawa a toutefois refusé d’accorder toutes les approbations nécessaires au propriétaire du Château Laurier, Larco Investments. Ce dernier fait appel de ce refus devant le Tribunal d’appel d’aménagement local de l’Ontario. L’organisme Patrimoine Ottawa recueille lui aussi de l’argent afin de mener sa propre bataille juridique contre l’agrandissement.

Ce ne serait pas une mauvaise idée de donner à la Commission de la capitale nationale un droit de regard sur des projets privés autour du parlement. Mais la controverse au sujet de ce projet en particulier est surfaite. Les résidents d’Ottawa devraient plutôt se réjouir d’un projet qui donnerait un meilleur accès à l’hôtel et au parc Major adjacent. Le nouveau bâtiment transformerait le paysage actuel du parc, qui serait plus encloisonné, mais il améliorerait grandement l’ensemble du paysage en remplaçant un ancien garage de stationnement de l’hôtel.

Espérons toutefois que la controverse au sujet de l’agrandissement du Château Laurier va réussir à éveiller l’intérêt pour la chose architecturale dans la capitale canadienne. Une telle prise de conscience permettrait peut-être d’éviter de vrais scandales, comme celui de la rénovation du Centre national des arts effectuée ces dernières années. Que l’on aimât ou pas son architecture brutaliste des années 1960, l’édifice original avait du moins été avant-gardiste. Sa construction — le CNA fut commandité par le gouvernement fédéral de l’époque pour marquer le 100e anniversaire de la Confédération — voulait témoigner de l’entrée du Canada dans l’ère moderne. En revêtant la structure de béton avec des panneaux en verre, rénovation approuvée par le gouvernement de Stephen Harper, on a complètement défiguré l’oeuvre de l’architecte Fred Lebensold. De telles erreurs sont à éviter dans une capitale nationale digne de ce nom.

4 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 4 janvier 2020 01 h 38

    PARLONS UN PEU DE HULL

    Je suis passablement d'accord avec l'auteur.

    Ottawa s'est développée de façon anarchique.

    Les édifices de la rue Wellington, côté Sud, masquent beaucoup trop l'édifuice du Centre et l'édifice de l'Ouest (un peu moins l'édifice de l'Est).

    Rideau Hall et le 24 Sussex ne sont pas mis en valeur.

    Le 24 Sussex est inhabitable.

    Et que dire de l'entretien ?

    On a tellement attendu pour restaurer l'édifice du Centre où siègent députés et sénateurs qu'il a fallu le fermer pour une dizaine d'années, déménager les députés à l'édicice de l'Ouest et les sénateurs à l'ancienne gare Union qui aurait dû demeurer une gare.

    Mais c'était une mode qu'il fallait suivre: tant à Québec qu'à Ottawa, le rail devait sortir du centre-ville.

    À Québec, on devait s'arrêter à la gare de Sainte-Foy et à Ottawa, à la gare du chemin Tremblay.

    Québec a retrouvé sa gare centrale, un magnifique édifice où le dépôt à bagages s'est transformé en un très beau restaurant, mais Ottawa boude toujours.

    Ce qui n'a pas empêché Ottawa de dépenser des millions pour son O-Train qui est toujours en panne.

    MAIS, parlons donc un peu de Hull, cette ville martyre qu'on a bétonnée jusque dans la rivière des Outaouais sous la gouverne de la Commission de la capitale nationale, sous la botte de Marcel Beaudry qui a voulu détruire jusqu'à l'âme même de la ville.

    Si ma mémoire est fidèle, c'est la députée de Rimouski-Neigette, Suzanne Tremblay, qui avait déclaré que Hull était devenue la ville la plus laide du monde.

    S'il n'y avait pas eu de la chaleur des personnes qui ont persisté et signé pour demeurer à Hull, madame Tramblay aurait en grande partie eu raison.

    Dans le mot CONFÉDÉRATION, il y a le mot RATION et c'est ce qui a été réservé en général pour le Québec et le côté québécois de la capitale fédérale.

    Il y a aussi la première syllabe qui veut peut-être souligner l'état d'esprit dans lequel le Québec était lorsqu'il a accepté la constitution de 1867.

    Mais ça, c'est autre

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 janvier 2020 07 h 18

      Merci Mme Chagnon pour voir si juste et avec humour la situation passée et presente du Québec dans cette galère.

      La politique caquiste dite nationaniste nous ramène à 1867 ou encore à Duplessis et notre "butin".

      En plus les québécois aiment et acceptent le rationnement que nous a toujours servi Ottawa en riant dans leur barbe..

      Cette triste comédie a assez duré,pouvons-nous passer à autre chose de sérieux et d'important que d'etre à genoux.

  • Pascal Barrette - Abonné 4 janvier 2020 14 h 55

    «Mais l’ajout proposé d’une annexe de sept étages n’enlève rien à la structure originale». Au contraire, c’est là le noeud du problème. L’ajout va cacher la beauté du Château. Depuis que le stationnement a été démoli, on peut voir la magnifique cour intérieure et le style architectural de tout l’édifice. Le «conteneur», pour reprendre le mot du maire Jim Watson lui-même, va obstruer cette vue à partir du Parc Major. Si on descend plus bas le long du Canal Rideau jusqu’à la Rivière Outaouais, le Château curviligne va montrer son gros postérieur rectiligne. Il va obstruer encore plus les tourelles et pignons coniques de l'édifice. Bonjour les touristes. Paris, Washington ont établi des normes pour éviter tout développement sauvage qui porterait ombrage aux édifices patrimoniaux. J’appuie le sénateur Joyal pour que la Commission de la Capitale nationale ait droit de regard sur tout développement entourant l’icône de la Capitale, la Colline parlementaire dont le Château est le plus proche voisin. La meilleure décision serait de ne rien faire, quitte à augmenter le prix des chambres, ce qui ne dérangerait pas les bourses bien garnies de ceux qui fréquentent cet hôtel haut de gamme.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Jean-Charles Morin - Abonné 5 janvier 2020 12 h 03

    Haro sur les vieilles pierres!!!

    Je suis de ceux qui, comme le sénateur Joyal, dénoncent l'ajout grotesque dont on s'apprête à affubler le Château Laurier à Ottawa. Si le style "château français" semble dépassé pour certains, le style brutaliste des années 1970 l'est tout autant. La capitale canadienne mérite mieux que cette structure pseudo-moderne déjà passée date avant même d'être construite. Nos architectes feraient bien de s'inspirer de ce qui se fait de mieux ailleurs dans le monde plutôt que de pondre des banalités plutôt laides dont l'esthétique est dépassée.

    Parlant d'esthétique dépassée, celle du Centre national des Arts, première mouture, en est un excellent exemple. Ses airs sombres et rébarbatifs de bunker faisaient peur au monde. La réfection du bâtiment, sans être géniale (de loin s'en faut) avec ses volumes agencés sans réelle harmonie, a néanmoins le mérite d'être plus conviviale. On peut quand même déplorer l'incapacité chronique des officines gouvernementales à doter la capitale canadienne d'un patrimoine architectural dont tous seraient vraiment fiers.

    Seule consolation : on est en mesure de constater grâce à cette controverse que la profanation des vieilles pierres et le saccage du patrimoine bâti n’est pas une tare exclusivement québécoise.