Le mammifère de la décennie

Le chroniqueur du Devoir avait été invité à remettre un prix dans le cadre du Gala québécois de la biodiversité. Organisé tous les 10 ans, l’événement se déroulait, cette fois, en Abitibi, au cœur de la réserve de biodiversité des Lacs-Vaudray-et-Joannès. Assis dans les dernières rangées de chaises pliantes du grand chalet du Centre éducatif forestier du lac Joannès, il avait déjà vu défiler, à la tribune, la minuscule rainette faux-grillon, élue « Batracien de la décennie » pour son rôle dans la protection des milieux humides et son opposition à un important projet domiciliaire au sud de Montréal ; la couleuvre brune, rare visite, distinguée pour avoir tenu son bout sur le chantier du nouvel échangeur Turcot ; le bar rayé, pour l’ensemble de son œuvre ; le dindon sauvage, « Oiseau de la décennie » ; et le pygargue à tête blanche, lauréat de l’Épinette de Cuivre (commanditaire oblige…) décernée au « Plus beau retour de la décennie ».

Le chroniqueur était d’accord avec ce choix. Il avait grandi dans un Québec où apercevoir un pygargue constituait un rare événement. Aujourd’hui, on voyait assez souvent Haliaeetus leucocephalus survoler la rivière Magog, à deux pas du centre-ville de Sherbrooke. Une fois, il en avait même vu trois en allant couper son sapin de Noël ! Pendant que le chroniqueur se remémorait avec nostalgie son premier pygargue, qu’un guide anichinabé portant le nom impérial de Xavier César lui avait pointé du doigt au-dessus du lac Poulter, le titre d’« Insecte de la décennie » fut attribué à la tordeuse des bourgeons de l’épinette pour souligner la place que sa chenille occupait dans l’histoire du Québec, sans parler des immenses migrations de parulines nordiques provoquées par cette opiniâtre ennemie de l’industrie forestière. Quant au frêne blanc d’Amérique, récompensé dans la catégorie « Arbres », il ne s’était pas déplacé pour recevoir son prix.

Quelqu’un vint chercher le chroniqueur. Son tour était venu. Il sortit un bout de papier tout fripé de la poche de son jean le plus présentable et se dirigea vers le micro installé face à cette assemblée clairsemée où, constata-t-il, il était l’unique représentant des médias en vue. Incapable de se relire, il improvisa un laïus à la bonne franquette, puis annonça que le gagnant de l’Épinette de Cuivre du « Mammifère de la décennie » 2019 était Rangifer tarandus, le caribou.

Un silence gêné accueillit cette nouvelle. « Y a-t-il un caribou dans la salle ? » demanda, au bout d’un moment, le chroniqueur d’un ton badin. Apparemment, il n’y en avait pas.

Au moment où le président d’une association de chasse et de pêche locale s’apprêtait à recevoir le trophée des mains du chroniqueur du Devoir au nom du gagnant, la porte s’ouvrit brusquement, livrant passage à une rafale polaire à la suite de laquelle une quinzaine de caribous harassés et couverts de pendeloques de glace s’engouffrèrent à la queue leu leu dans le chalet, au milieu d’un grand nuage de buée. Saisissante vision. « C’est la harde de Val-d’Or ! » murmura quelqu’un.

La vieille femelle qui marchait en tête s’avança alors vers la tribune, suivie des autres. Le chroniqueur, après lui avoir serré le sabot, lui remit son Épinette de Cuivre, puis s’écarta respectueusement du micro. Elle s’en approcha. Les autres cervidés l’entouraient, serrés les uns contre les autres un peu en retrait. La population totale de caribous de l’Abitibi tenait sur cette tribune exiguë.

« Bienvenue en territoire caribou non concédé… » lança la vieille femelle.

Ensuite, l’inévitable litanie de remerciements.

« J’aimerais remercier Henri Jacob et l’Action boréale pour tout ce qu’ils ont fait pour nous dans les 20 dernières années. »

Le vieux guerrier, debout à l’arrière de la salle, salua d’un simple signe de tête.

« Merci à Mélissa Mollen Dupuis de parler pour nous dans les médias de Montréal. Et puis, je voudrais remercier les écrivains des Premières Nations. Merci Tomson Highway de faire entendre le “tonnerre de [nos] sabots” dans Champion et Ooneemeetoo, réédité cette année (Prise de parole, coll. BCF, trad. de l’anglais par Robert Dickson). Merci monsieur Raphaël Picard de nous parler de ce “Nutshimit” qui unit les nations Atuk et innue : “un espace vital, une source de survie, une manière de vivre et une croyance absolue” (Nutshimit : vers l’intérieur des terres et des esprits, Atikupit, 2019). Et merci à Michel Jean de faire revivre la grande alliance sacrée de notre histoire commune : “J’avais maintenant assez de viande pour tenir jusqu’au printemps. Atuk m’avait sauvé la vie” (Kukum, Libre Expression, 2019).

Le chroniqueur, en écoutant la vieille femelle citer ces livres, songeait à l’avenir de la mémoire. À la bête réelle qui s’éloignait. Ses petits-enfants ne connaîtraient que les rennes du père Noël. Dans leur meilleur des mondes, ils ne sauront jamais ce qu’ils ont perdu.

3 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 28 décembre 2019 09 h 37

    Le mammifère de la décennie ?

    C'est le chien domestique le mammifère qui prolifère ! Les cabots ont dû se multiplier par cinq depuis dix ans sur la piste piétonne et cyclable de mon quartier.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 décembre 2019 16 h 47

    Orignal, euh !... original ce Louis Hamelin

    Bravo !

    Un article décourageant à lire :

    https://www.journaldemontreal.com/2019/12/11/en-images-dix-especes-disparues-depuis-dix-ans

  • Robert Morin - Abonné 29 décembre 2019 22 h 12

    Si le dindon sauvage...

    ...est l'« Oiseau de la décennie », il est très certainement aussi le cauchemar des prochaines décennies et la pire erreur d'implantation en mode apprenti-sorcier.