Maintenant. Ou jamais.

L’hydroélectricité est peut-être une énergie plus verte, puisque renouvelable, que bien d’autres, et sans doute nous permet-elle de faire la leçon aux Albertains, mais quand on a été témoin du genre d’apocalypse écologique que fut, il y a une douzaine d’années, le chantier du complexe La Romaine sur la Moyenne-Côte-Nord, tous ces kilowatts développés à perte pour alimenter un énième rêve américain en forme de trou noir avalant toute lumière, on a un peu moins envie de confier le rôle de sauveur de la planète à notre comte Diderot national.

En 1839 déjà, quand H. D. Thoreau, accompagné de son frère John, parcourt les rivières de son coin de pays, à bord d’une barque construite de leurs mains, le poète-philosophe sympathise avec les victimes d’un nouvel ouvrage hydroélectrique sur la Concord. « Qui entend les poissons quand ils pleurent ? demandait-il. Je suis avec eux, et qui sait si une barre à clous ne pourrait pas être de quelque utilité contre ce barrage de Billerica ? » (Henry David Thoreau : A Life, Laura D. Walls, The University of Chicago Press, 2017 — ma traduction).

Si on peut discuter de l’efficacité de la bonne vieille barre à clous contre les formidables bouchons de béton qui s’épanouiraient un jour du Colorado à la Manic, le mouvement de libération des rivières et des chutes alors ensemencé par Thoreau n’allait pas s’éteindre pour autant.

En 1973, alors que, chez nous, une armée d’ingénieurs se prépare à prendre d’assaut le bassin versant de la baie James, un certain Jim Harrison, aux États-Unis, fait paraître Un bon jour pour mourir, roman racontant l’épopée bien arrosée de deux pêcheurs sportifs de Key West qui ramassent une fille dans un bar et traversent le continent en voiture pour aller faire sauter un barrage nuisant à la qualité de vie de leurs chères truites. Car depuis la promenade en chaloupe des frères Thoreau était survenu un développement technique majeur : monsieur Nobel avait inventé la dynamite.

L’idée était décidément dans l’air, car, deux ans après le roman de Harrison, paraissait Le gang de la clef à molette, d’Edward Abbey (Gallmeister, 2019, traduit de l’américain par Jacques Mailhos). Livre fameux, absolument incontournable et jouissif (on a envie d’écrire : dangereux), écrit dans une prose d’une noire poésie, étourdissante, incantatoire et hantée. Le sombre comique et la réjouissante férocité critique qui illuminent ces pages ont fait du roman d’Abbey quelque chose comme un sulfureux manifeste fictif de l’écoterrorisme. C’est inspirant à ce point.

Autre chose qui m’intéresse : les personnages d’Abbey sont à la rectitude politique ce que Metallica est à la musique de chambre. L’un calcule les distances routières en cannettes de bière, l’autre, en « congé sabbatique permanent » de sa religion mormone pour cause de révolution sexuelle, est un polygame extrêmement pratiquant, le troisième est un toubib d’âge mûr qui trouve plus intéressant, le soir venu, d’aller vandaliser les panneaux publicitaires autoroutiers en compagnie de sa jeune maîtresse que d’écouter la télé. La femme de la bande, elle, n’a rien contre l’impromptue partie de jambes en l’air avec un vétéran du Vietnam poilu comme un ours.

Ce qui réunit ces quatre-là, c’est un sens aigu de l’outrage quotidien infligé par notre espèce à une nature que nous n’oserons bientôt plus qualifier de sauvage — la nature naturelle, mettons —, outrage répété et amplifié jusqu’à devenir l’énorme blasphème visuel que nous connaissons bien.

« [L’idée], c’est de sauver la putain de nature sauvage, dit un des personnages. Je ne connais rien d’autre qui vaille la peine d’être sauvé. C’est simple, non ? » Ils ont d’abord dans leur ligne de mire le barrage de Glen Canyon, sur le fleuve Colorado, comme quoi il n’y a pas si loin de la clef à molette de ces disciples de Ned Ludd (démolisseur de machines industrielles et père du luddisme) à la barre à clous de Thoreau, d’ailleurs cité en exergue du roman (« Maintenant. Ou jamais. ») juste après le « Résistez beaucoup. Obéissez peu » de Walt Whitman.

Avec la préface de Robert Redford et les illustrations dans le style cartoon de Robert Crumb, on a vraiment un beau livre entre les mains. Mais c’est la langue, dans cette magnifique traduction, qui brûle avec le plus d’intensité (et d’urgence, et d’actualité), comme dans cette phrase choisie presque au hasard : « Bonnie avait conscience de hautes présences autour d’elle — pins ponderosa taciturnes, épicéas d’Engelmann et sapins du Colorado aux personnalités sombres et hirsutes, cimes lancées haut comme des flèches de cathédrale, toutes pointées selon des azimuts différents (car ce qui s’élève ne peut que diverger) vers la luxuriante colonie embrasée des étoiles de première magnitude qui ornent en l’illuminant du mieux qu’elles peuvent le vaste intérieur de notre univers en expansion. » Du microbe au cosmos.

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1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 14 décembre 2019 10 h 06

    L'histoire de la ''civilisation'' n'est que destruction de la Nature

    Les premiers humains qui, il y a 5-6 mille années, ont arraché les herbes folles ou les arbrisseaux et creusé des sillons pour y planter des rangs de graminées, courges ou pois chiches pour maximiser les rendements ont amorcé cette destruction de la Nature. Il aurait fallu rester chasseurs-cueuilleurs, vivre dans des abris naturels, ne jamais inventer l'écriture ou les maths, et jamais dépasser quelques dizaines de millions d'habitants sur la Terre ?