Le frigo sans fond

Je me souviens des vidéos promotionnelles lancées en 2008, alors que Jean Charest dévoilait en grande pompe son intention de créer un Plan Nord : des images majestueuses de territoires immenses, « vides », « infinis ». Dans ses discours, le premier ministre présentait l’exploitation des ressources naturelles du Nord comme un pilier central de l’identité politique et économique du Québec moderne. D’une certaine façon, il n’avait pas tort.

« Les dirigeants du Québec considèrent depuis longtemps la forêt comme un réfrigérateur géant, presque sans fond », illustre Melissa Mollen-Dupuis, militante innue originaire de Ekuanitshit (Mingan), sur la Côte-Nord, et responsable de la protection de la forêt boréale à la Fondation David Suzuki. « On ouvre la porte pour aller chercher des minéraux, de l’électricité, du bois, au bénéfice des entreprises basées dans les grands centres et de la population du sud. Puis, on referme la porte. Le problème, c’est que nous, on habite dans le frigo. »

Melissa était particulièrement occupée cette semaine, alors que le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), Pierre Dufour, décidait d’abolir les mesures de protection sur 46 000 hectares de forêt du Saguenay–Lac-Saint-Jean. La justification : selon les évaluations (incomplètes) du ministère, le secteur ne serait plus utile à la survie des caribous forestiers, une espèce menacée. La véritable raison : permettre la coupe intensive aide une poignée de chefs d’entreprise à engranger bien des profits. On dira que ça crée des jobs en région, même si les emplois payants vont aux ingénieurs qui fly-in des grands centres et que les populations locales n’obtiennent que les miettes, au rythme des booms et des bursts. Qu’importe. L’annonce de création d’emplois, c’est bon pour un gouvernement, répétera-t-on. Là aussi, on n’aura pas tort.

Mais pour Melissa, le combat est ailleurs. « Depuis bientôt sept ans, je n’ai pas consommé de caribou, alors que c’est au centre de la culture innue », m’explique-t-elle. « Nous utilisons absolument toutes les parties de l’animal, et l’animal est utilisé pour tout : la nourriture, certes, mais aussi les vêtements, les mocassins, les tentes, les outils, la médecine, la spiritualité. Il y a dans ma communauté plusieurs aînés qui se sont alimentés toute leur vie en ne mangeant que localement, à partir de la forêt. Si les Innus sont là aujourd’hui, c’est à cause du caribou. Sans caribou, pas d’Innus. Pas de Melissa non plus. »

Il peut être difficile pour la population québécoise d’imaginer ce que l’on peut vouloir dire par une expression aussi forte. Pourtant, si la chasse est au coeur du mode de vie traditionnel des Innus, mais aussi des Attikameks, des Cris, des Algonquins, c’est loin d’être par simple goût du « sport ». La pratique et la transmission de la langue sont profondément liées aux séjours en famille dans la forêt. Avec la pénurie de gibier vient la sédentarisation, la perte de la langue et de plusieurs pratiques culturelles — tout comme la dépense à la nourriture importée, apportée par des moyens de transport polluants, et vendue à des coûts exorbitants dans les communautés nordiques. S’en suivent l’insécurité alimentaire et la dépense à l’économie non autochtone pour répondre aux besoins autrefois comblés par la forêt, la nécessité d’obtenir des diplômes québécois et de s’approprier les codes québécois pour subsister. La conséquence : une perte d’identité, des langues menacées, des peuples profondément touchés par la pauvreté et ses ramifications. Tout ça, oui, à cause de la disparition progressive des animaux comme le caribou, tués à petit feu par les mines, les barrages, les territoires inondés, les routes, et l’activité humaine qui ne se fait pas dans le respect des écosystèmes nordiques intrinsèquement fragiles. Dans une ou deux générations, pointera-t-on ce bouleversement des pratiques autochtones d’occupation du territoire pour remettre en cause jusqu’aux droits ancestraux des Premières Nations, et leur existence légale en tant que peuples distincts ? Melissa s’en inquiète.

On exagère, il s’agit là d’une pente glissante, répondra-t-on. Pourtant, on sait déjà quelle catastrophe s’est abattue sur les populations autochtones des Plaines, au XIXe siècle, lorsque les colons ont chassé le bison jusqu’à l’extinction. On sait aussi comment la sédentarisation forcée des Inuits du Grand Nord a mené à une situation d’insécurité alimentaire aux antipodes de l’image qu’on aime se faire du Canada. On sait que la plupart des violences et des politiques d’oppression mises en place au fil du temps pour diminuer la présence et le pouvoir autochtones ont été justifiées par le « développement ». On pourrait dire qu’en 2019, on parle de réconciliation sans avoir remisé la logique du « frigo » qui menace tant l’équilibre des écosystèmes que la survie des peuples autochtones. Là encore, on n’aurait pas tort.

« Dans ma culture, on n’a pas un rapport de propriété au territoire, mais plutôt de responsabilité », continue Melissa. Elle me parle d’aires protégées gérées par les Autochtones — le modèle le plus efficace de conservation des territoires, selon un récent rapport de l’ONU sur la biodiversité. Elle vante aussi l’importance des alliances avec les communautés non autochtones qui souhaitent aussi préserver la nature. « Cette responsabilité-là, je ne peux pas m’en défaire. À l’arrivée des Européens, il y avait des caribous jusque dans le nord des États-Unis ; maintenant, l’humain prend toute la place, et continue à en vouloir plus encore. On ne peut plus consommer le territoire québécois comme s’il était vide, comme s’il n’avait pas de fond. Le caribou, il faut l’aimer, et pas juste sur les vingt-cinq cennes. »

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16 commentaires
  • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2019 08 h 18

    Si la CAQ sauvait le caribou elle...

    ...perdrait en régions 3 ou 4 comptés aux prochaines sélections, mais en gagnerait 15 sur l'le de Montréal. Comment faire comprendre ça à M. F. Legault?

    • Léonce Naud - Abonné 12 décembre 2019 17 h 19

      Sur l'île de Montréal, on vote largement selon la race, l'ethnie, la langue et la religion. Les caribous arrivent loin derrière.

  • André Joyal - Inscrit 12 décembre 2019 08 h 32

    « C’est facile d’être assis dans sa tour d’ivoire à l’Université de Rimouski et de dire : “Voici comment ça fonctionne” » (Pierre Dufour)

    Quelle stupidité (toujours la même expression : la fameuse tour d'ivoire) de la part du ministre Pierre Dufour, comme si mon collègue de l'UQAR, spécialisé sur le caribou, passait l'année assis dans son bureau (voir l'article d'A. Sheild).

    Quand, il y a 20 ans, je parlais et écrivais sur le développement rural est-ce que je demeurais dans ma tour d'Ivoire? Bon sang! j'ai parcouru le Canada d'une mer à l'autre pas moins de 4 fois pour m'informer sur ce qui se passait sur le terrain. Oui, de Prince Rupert à Cornerbrook en passant par Moose Jaw.!

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 décembre 2019 08 h 58

    Le peuple invisible

    Le Québec se targue d'être une société distincte par sa langue et sa culture mais quand vient le temps de reconnaître la spécificité des Premiers Peuples, on regarde ailleurs. Où sont les Innus qui ont participé à cette décision du gouvernement québécois au sujet du caribou des bois ? Nulle part. Ce sont eux qui sont les premiers à être affectés par cette décision mais on ne les a même pas consultés et encore moins obtenu leur consentement. C'est une violation flagrante de la Déclaration des Nations-Unies sur les droits des peuples autochtones qui reconnaît le droit de ces peuples d'être consultés et d'obtenir leur consentement préalable libre et éclairé. Il ne fait pas l'ombre d'un doute que le Nitassinan est leur territoire revendiqué qui ne fait pas l'objet d'un traité et que c'est un peuple dont on sait fort bien que le caribou est un des fondements de la culture.

    Ça prouve qu'on est encore en pleine période coloniale (le « Plan » Nord... plus colonial que ça tu meurs !) et qu'on est loin de la décolonisation de ce pays. Et on a le front de parler de réconciliation !

  • Paul Gagnon - Inscrit 12 décembre 2019 09 h 43

    Elle va avoir des problèmes

    avec les véganes...

  • Loyola Leroux - Abonné 12 décembre 2019 09 h 57

    Culture traditionnelle, peut-on avoir le beurre et l’argent du beurre ?

    Madame Nicolas, à travers plusieurs anglicismes, vous valoriser une société non sédentaire, nomade, qui vivait selon un mode de vie disparu de presque tous les pays du monde, il y a 10,000 ans. Vous oubliez de mentionner que cette culture du caribou entrainait une espérance de vie de quarante années environ.

    Vous critiquez la ‘’ nourriture importée, apportée par des moyens de transport polluants’’, mais vous oubliez de dire que l’utilisation de motoneige pour se déplacer, de VTT, d’hélicoptères ou d’ambulances pour transporter les malades vers des hôpitaux avec des technologies ultra-modernes pour soigner ces tenants du ‘’mode de vie traditionnel’’, au lieu de faire appel aux chamanes locaux, sont aussi toutes des pratiques, non ancestrales, très polluantes.

    Un jour, il faudra choisir, ou on est moderne, avec par exemple les cellulaires, ou on ne l’est pas !

    • Bernard Plante - Abonné 12 décembre 2019 13 h 46

      Comme si les décisions économiques stupides étaient la faute aux Autochtones! N’importe quoi.

      Si « choisir d’être moderne » signifie de raser la planète et de réfléchir au premier degré on préfère revenir à la préhistoire.