Le message du 6 décembre

Je suis une des 19 femmes dont le nom a été répertorié par Marc Lépine et ajouté à son petit manifeste antiféministe, juste avant de commettre l’inqualifiable, le 6 décembre 1989. « Ont toutes failli disparaître aujourd’hui… » Je ne le dis pas pour susciter la pitié ou la consternation, je ne me suis d’ailleurs jamais sentie en danger ou particulièrement visée. Le tueur avait un tout autre complot en tête, après tout : tuer de jeunes étudiantes en génie, en pleine université, au vu et au su de tous. Il visait le coup d’éclat, la notoriété. Marc Lépine était un meurtrier de masse classique, pas un tueur en série.

Je mentionne ce détail parce que le fait d’avoir été personnellement mêlée à cette tragédie m’a forcée à y réfléchir année après année. J’ai toujours senti le besoin de trouver un sens à ce qui, a-t-on longtemps dit, n’en avait pas.

D’emblée, on a voulu croire à la folie, à la démence, à l’exception. L’idée qu’un jeune homme veuille tuer des jeunes femmes parce qu’elles étaient des femmes était tout simplement irrecevable. Le responsable des interventions policières à l’époque, Jacques Duchesneau, l’admet dans un article paru dans Le Monde récemment. « La police n’a jamais réussi à dire publiquement que seules les femmes étaient visées, tout simplement parce que nous ne parvenions pas à nommer l’innommable. »*

Petit à petit, et parce que l’évidence finit quand même par sauter aux yeux, on en est venu à reconnaître un « crime contre les femmes ». Mais, malgré cet examen de conscience, avons-nous vraiment compris la nature du geste posé il y a 30 ans ? Il me semble qu’il manque toujours un morceau au puzzle, un morceau qu’on ne peut comprendre sans s’attaquer à la véritable cible du tueur, le féminisme, une question restée dans l’ombre toutes ces années.

La note que Lépine a pris soin d’épingler sur lui pour expliquer ses motivations ne parle pas d’une haine des femmes. Elle parle d’une haine du féminisme. « J’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui ont toujours gâché ma vie. »

La nuance peut paraître inutile mais, à mon avis, elle est cruciale. Lépine ne détestait pas les femmes parce qu’elles étaient des femmes, il détestait certaines femmes à cause de leur attitude dite féministe. Il détestait celles qui se prenaient (selon lui) pour des hommes, qui se croyaient désormais tout permis, qui voulaient prendre le contrôle. Des femmes dont l’image, il est fort à parier, lui venait de sa propre soeur et de sa propre mère.

Depuis l’abandon du père, Lépine vivait seul avec ces deux femmes pour lesquelles, on le sait aujourd’hui, il entretenait du ressentiment. Sa mère, seul gagne-pain de la famille, était très souvent absente. Sa soeur prenait plaisir à l’humilier à cause de son acné et de ses manières bourrues. Pour se venger, Lépine avait construit un simili cercueil à son nom.

Qui étaient donc ces féministes qui lui avaient « toujours gâché la vie » sinon les deux seules femmes qu’il connaissait vraiment ? Parfait « loner », Lépine était sans véritables amis. À 25 ans, il n’avait jamais eu de blonde.

J’ai toujours soupçonné que la véritable colère de Marc Lépine ne venait pas tant du fait que les femmes prenaient sa place que du fait que plus il y aurait de femmes fortes et indépendantes, moins elles auraient tendance à choisir un homme comme lui.

En d’autres mots, là où le féminisme est susceptible de susciter la rage vient du domaine privé, bien davantage que du domaine public. Il n’y a pas de problème à ce que les femmes aujourd’hui soient ingénieures, médecins ou même astronautes pour autant que les relations intimes entre hommes et femmes demeurent intactes. Pour autant que les hommes aient toujours libre accès au corps des femmes. Il est là, le nerf de la guerre, là, le véritable danger, comme le démontrent deux phénomènes récents.

L’accessibilité aux corps des femmes est au coeur de la Rébellion « Incel » (célibataires involontaires), un regroupement d’hommes en colère qui accusent les femmes « perfides » de leur nier une vie sexuelle et amoureuse normale. On compte déjà deux attaques mortelles par des hommes qui, comme Lépine, se sentaient bafoués dans leur masculinité : une à Santa Barbara en 2014 et une autre à Toronto en 2018.

L’accessibilité sexuelle des femmes est aussi au coeur du mouvement #MoiAussi. Depuis deux ans, la liste d’hommes qui ont été accusés d’agression sexuelle ne fait que s’allonger. Il y a là un apparent mystère. Comment peut-on avoir de plus en plus de femmes émancipées d’une part et une quantité astronomique de tripotages et d’agressions de l’autre ? Tout se passe comme si l’ascension des femmes sur le marché du travail devait être payée par une domination sexuelle masculine. Lorsque les femmes sont perçues comme retirant leurs faveurs sexuelles, c’est là que les plombs pètent, que les mains se baladent.

Nous avons sous-estimé les coûts personnels du féminisme. C’est là la leçon profonde de la tuerie de Polytechnique, à mon avis. Nous avons eu tendance à croire qu’en changeant les lois, les structures, tout le reste tomberait en place. Mais le reste, les rapports personnels, l’intimité, les émotions, est beaucoup plus résistant au changement. Beaucoup plus compliqué aussi. C’est à ce nouveau champ de bataille, individuel plutôt que collectif, que nous sommes conviés désormais.

27 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 6 décembre 2019 07 h 27

    Ça parle là ou Ça souffre


    Si je me souviens bien Gilles Vigneault, en réaction à cette horreur, avait déclaré quelque chose comme : « Quel manque de vocabulaire! ». On a découvert plus tard que le tueur de Polytechnique n’en manquait pas tant dans la lettre exprimant sa folie. Jacques Lacan nous répéterait que « Ça parle là où Ça souffre ».

    Le tueur de masse est le patient (ou fou) désigné de la société, le symptôme exacerbé que «Ça ne va plus» pour certains hommes. Il est facile d’interpréter qu’un grand sentiment d’impuissance voire de virilité réduite à zéro se transmute dans le geste de la plus grande puissance que l’on puisse imaginer, c’est-à-dire le meurtre d’une masse de personnes par mitraillage, un véritable retour du refoulé qui atteint un paroxysme de jouissance.

    Enfin, parlant des eaux troubles du jeu érotique et de l’abysse du monde pulsionnel et considérant « ce nouveau champ de bataille, individuel plutôt que collectif » auquel « nous sommes conviés désormais », j’emprunte les mots d’une auteure féministe dont le nom m’échappe qui disait quelque chose qui sonnait comme : dans le domaine de l’intimité érotique, si la plus grande peur de l’homme est qu’on rit de lui, celle de la femme est qu’on la tue. L'affaire Cantat-Trintignant, entre autres, nous l'a illustré parfaitement.

    Marc Therrien

  • Bernard Terreault - Abonné 6 décembre 2019 08 h 19

    Pas si clair

    Je ne nie pas que le domaine de l'intime, la frustration sexuelle, l'humiliation par sa soeur, aient joué sur Lépine, mais il avait aussi une fixation idéologique. Il a tué des étudiantes en génie, une profession associée aux valeurs soi-disant masculines (audace, grands projets, rigueur) plutôt que des étudiantes en soins infirmiers ou même en médecine. Et une fixation idéologique, ce n'est pas strictement personnel, c'est partagé avec d'autres et propagé par d'autres.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 décembre 2019 10 h 49

      Vous avez raison pour la fixation idéologique M. Terreault, mais celle-ci est occultée par la gente bien-pensante et donneuse de leçons de l'autel du multiculturalisme canadien. Mais si vous le mentionnez, vous serez censurez en bonne et du forme. La liberté d’expression n'existe plus dans ce cas parce qu’elle est à géométrie variable selon les dogmes du multiculturalisme.

    • Christian Montmarquette - Abonné 7 décembre 2019 07 h 48

      « L’autel du multiculturalisme canadien.. parce qu’elle est à géométrie variable selon les dogmes du multiculturalisme. » - Cyril Dionne

      - Qu'est-ce que le multiculturalisme canadien vient faire dans ce fil?

      Je pense qu'on serait sur un fil de recettes de Ricado, que vous trouveriez le moyen de nous imposer votre multiculturalisme canadien et les islamos-gauchistes fédéralistes de Québec solidaire.

    • Marc Therrien - Abonné 7 décembre 2019 09 h 58

      M. Dionne,

      Je ne comprends pas le lien que vous faites entre la fixation idéologique du tueur de Polytechnique en 1989 et le multiculturalisme canadien qui aurait cette force de l'occulter pour ne pas qu'elle se revèle. Votre aversion pour le multiculturalisme canadien est-elle en train de se développer en une fixation idéologique obsessionnelle? Faudrait quand même en arriver à vous imaginer comme le caporal Dionne se préparant à envahir la Chambre des communes à Ottawa.

      Marc Therrien

  • Hélène Lecours - Abonnée 6 décembre 2019 08 h 29

    L'accessibilité au corps des femmes

    Un noeud gordien en effet. Nous, les femmes de ma génération et les autres aussi, avons reçu le message que la vie de couple nous obligeait à cette disponibilité permanente au désir des hommes. C'était ça le "mariage". Dormir dans le même lit à vie et être toujours soumise, disponible, aux désirs de l'homme. Si le message a changé il n'y a pas eu plus de réflexion ni d'éducation. C'est maintenant par leur habillement que les femmes sont sexuellement disponibles, peut-on le nier? Elles se rendent ainsi visibles corporellement, ce qui n'est pas souvent le cas des hommes, surtout en milieu de travail. Encore aujourd'hui, les femmes souvent mélangent tout et confondent tout. Être désirables sans être touchées semble être devenu la norme. Cela ne justifie évidemment pas la violence et je ne suis pas pour le port de la burqa, mais je veux simplement dire qu'un équilibre reste à trouver...et le sera encore longtemps, si on considère la condition universelle réservée aux femmes. L'éducation reste la seule issue et pour les deux sexes, ainsi que la discussion ouverte des unes avec les uns. Quant à Polytechnique, cela ressemble plus à de la vengeance prenant ses racines dans une profonde et rancunière dépression ayant franchi la fragile limite de la folie.

  • Colette Richard-Hardy - Abonné 6 décembre 2019 08 h 35

    détestation=horreur

    Gamil Gharbi né au Québec d'une mère Québécoise et d'un père MANQUANT, Algérien, est-ce ce fait qui a façonné cet homme?

    Comment prend naissance cette haine ce n'est pas un geste instantané... subit? Se construit-il par un manque d'amour par des préjugés véhiculés par l'éducation familiale, la confrontation de la culture Nord Américaine avec celle Nord Africaine?

    Comment prévenir ou du moins semer l'amour et non la haine dans le monde et dans le coeur de nos enfants pour ne plus revivre de tel drame?

    • Cyril Dionne - Abonné 6 décembre 2019 10 h 51

      Il faut regarder plus loin que cela pour notre cher Gamil Gharbi. Voir M. Terreault et la fixation idéologique occultée.

    • Lyse Labelle - Abonnée 6 décembre 2019 15 h 10

      «quand son père battait sa femme ou lui même ou peut être sa soeur..que disait il sur les femmes? on peut s'imaginer en lisant les remarques mysogines ..qu'a t'il enregistré quand il était petit? oui il a décidé de tuer mais avec des parents ordinaires, présents aimants quel genre d'humain Lépine aurait il été?

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 décembre 2019 08 h 46

    Généralisation ?

    « Pour autant que les hommes aient toujours libre accès au corps des femmes. »

    Madame Pelletier suggère que la propension à la violence contre les femmes serait toujours liée à la capacité des hommes de s'accommoder de la perte de ce « libre accès », auquel ils apireraient tous.

    Même si on peut présumer raisonnablement que des facteurs plus intimes et personnels soient en jeu, comme elle le fait à partir de l'exemple de Lépine, cela ne doit pas faire perdre de vue que ce qui est disputé est peut-être moins le « libre accès au corps » dont la revendication serait paraît-il surtout masculine, que l'accès à la reconnaissance sociale, au partage de la richesse et des pouvoirs. Il est fort possible que Lépine ait été trop dérangé pour pouvoir se faire de manière un peu articulée ou même seulement consciente le porteur d'une posture politique masculiniste, mais il reste que c'est aussi celle-ci qui se manifeste de manière symptômatique dans ses manifestations délirantes dont le caporal Lortie et les Incels fournissent aussi l'exemple. Ce qui rrend la réflexion difficile, c'est de faire la balance entre les facteurs intrapersonnels et politiques, dont l'appréciation est compliquée, dans chaque cas de figure et entre lesquels il y a évidémment une grande perméabilité.

    Ceci pour dire que le passe-partout que nous offre madame Pelletier n'ouvre la porte qu'à de nouvelles généralisations qui permettraient enfin de donner sens au chagrin et de surmonter le sentiment d'impuissance... sur fond de culpabilisation bien judéo-chrétienne ?