Les mots en «f»

Halyna Boris, 27 ans, et Hélène Drouin, 30 ans, se souviennent toujours. Les deux filles de Poly ont marché dans les pas des 14 victimes du 6 décembre 1989.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Halyna Boris, 27 ans, et Hélène Drouin, 30 ans, se souviennent toujours. Les deux filles de Poly ont marché dans les pas des 14 victimes du 6 décembre 1989.

Il y a 30 ans, je n’étais pas féministe, ni avec un petit f ni avec un grand. Cela en surprendrait quelques-unes (et uns) aujourd’hui. Après « Poly », surtout, le mot « féministe » était honni et le mot « féminicide » inconnu dans notre lexique progressiste. Le mansplaining, connaissais pas non plus. « Féminisse » rimait avec « pessimisse », « extrémisse », « jusqu’au-boutisse », pis « antécrisse ». Restait les mots « fuck », « fou » et « fin ». Comme dans la fin de l’innocence ou la fin d’une époque après un « tireur fou ». Et Me too voulait dire Moi aussi j’en veux ou Moi aussi je peux.

Dans le documentaire de Judith Plamondon, diffusé cette semaine à Radio-Canada, Polytechnique : ce qu’il reste du 6 décembre, j’ai partiellement revisité 1989 et me suis souvenue, moi aussi, du moment, de l’endroit, du climat. Mon frère était venu frapper à la porte de mon appart rue Berri, angle Duluth : « Ouvre ta télé ! Vite ! » J’avais une télé 12 pouces, celle de mes années étudiantes, et nous nous sommes assis sur mon petit sofa-lit IKEA pétrifiés, de 18 h jusqu’à minuit, incapables d’absorber l’horreur.

Je travaillais déjà à la pige au Devoir et avec l’équipe du Téléjournal à Radio-Canada. Je devinais, en regardant Charles Tisseyre à l’antenne — un boute-en-train notoirement déjanté en privé —, la tension et l’effarement, la difficulté à conserver son sang-froid et à trouver le ton juste. Il n’y avait pas d’Internet, pas de réseaux sociaux, pas de mots-clics, pas de cellulaires. J’avais 26 ans. Les 14 victimes avaient, elles, de 21 à 31 ans. Difficile de ne pas m’identifier.

Le geste est isolé de par sa nature, mais il n’est pas isolé historiquement. C’est un crime collectif contre les femmes.

Cette semaine, j’ai visionné le documentaire sur ce funeste 6 décembre avec deux ex-étudiantes en ingénierie à Polytechnique, Halyna Boris, 27 ans, et Hélène Drouin, 30 ans, membre de l’Ordre des ingénieurs depuis octobre. Je les ai invitées à replonger dans une époque qu’elles n’ont pas connue. Halyna a étudié en génie logiciel avec 90 % de garçons et travaille chez Ubisoft, entourée d’hommes ; Hélène, en génie industriel avec 50 % de garçons, avant d’aller oeuvrer pour Exo, dans les transports collectifs. Nous les appelons toujours des métiers non « traditionnels ». À titre comparatif, il y avait 17 % de filles à Poly en 1989, contre 28 % aujourd’hui.

Ça va de soi

Halyna et Hélène ont été touchées par le documentaire et frappées de voir comment les mots « acte antiféministe » sont passés sous le radar. « Je ne comprends pas que ça ait pris autant de temps ! » s’étonne Halyna, qui a saisi la difficulté d’être identifiée comme « féministe » dès sa 6e année. « Le prof m’avait fait venir dans son bureau pour savoir si je l’étais. J’avais compris que c’était mauvais d’être féministe. »

Hélène, elle, l’est devenue depuis le He for She de la comédienne Emma Watson en 2014. « Avant, je ne pensais pas qu’on avait besoin de le dire. À Poly, on était tous égaux, il n’y avait pas de supériorité, mais au travail, ç’a été difficile, les stages sur le terrain surtout. J’étais une fille, et jeune… »

On ne naît pas femme, mais on en meurt

Dans le film, ma collègue Francine Pelletier (visée par Marc Lépine dans sa lettre d’adieux) explique : « Mon Dieu qu’on a été naïves. Jusqu’à ce moment-là, y’en avait pas eu, de prix à payer pour être féministes […]. Y’avait eu une certaine résistance à remettre en question le patriarcat, mais pas tant que ça […] Là, un jeune homme vient nous dire que le féminisme, il veut pas ça. Il est prêt à passer aux actes. Et pas n’importe lesquels ! »

Aujourd’hui, Marc Lépine serait un « incel » (involuntary celibate) ou un masculiniste : « Moi, ce qui me fait peur, c’est le Dark Web », commente Halyna, devenue programmeuse. « Le contenu est poussé par les algorithmes selon tes intérêts. Les filles reçoivent des vidéos de maquillage et de mode et le contenu maths et sciences est envoyé à des gars. » Sans parler des jeux vidéo violents, de la banalisation sociale et de l’absence de lois sur l’interdiction des armes d’assaut.

Elles ne cachent pas leur admiration pour Nathalie Provost, cette survivante bien présente tout au long du film. « Les gens pensent qu’on est fortes, les filles de Poly, parce qu’on s’est frayé un chemin, pense Halyna. On ne doit pas montrer de signes de faiblesse. Pleurer, c’est la honte. Et pis, durant nos études, il fallait avoir de meilleures notes parce que tu représentes “les filles”. »

Le féminisme pour tous

« Moi, si j’avais eu Lépine devant moi, poursuit Halyna, j’aurais dit : le féminisme, c’est pour toi aussi… Après le film, on voudrait que tout le monde pleure, pas seulement Charles Tisseyre… »

« Devant un tireur, j’aurais complètement figé. La sécurité, les gars pensent jamais à ça », constate Hélène.

« C’est vrai ! » renchérit Halyna, qui a déjà été agressée par trois gars dans la rue. « Sur Tinder, ce qui fait le plus peur aux gars, c’est que la fille soit grosse. Pour les filles, c’est que le gars les tue. »

Dans quinze féminicides, c’est Noël

Toutes les deux pensent qu’il y a encore énormément à faire sur tous les plans : la gestion des émotions des mecs, les jouets non genrés, l’égalité salariale, la pression de la maternité (Pis ? Les enfants ? C’est pour quand ?), le mommy track… même si la majorité des hommes de leur âge sont conscientisés sur le partage des tâches et le sexisme.

« Au travail, les gars peuvent s’habiller n’importe comment sans que ça remette en question leurs compétences. Pas nous », souligne Halyna.

Hélène a été mannequin durant dix ans et a beaucoup voyagé. « J’ai compris qu’à 25 ans, j’étais trop vieille pour travailler en Asie. Et j’ai vu que nous étions quand même évolués au Québec. Au Maroc, on s’adressait à mon chum, et quand je répondais, on continuait à lui parler à lui. Les femmes n’ont pas accès au même niveau de scolarité non plus. »

Vendredi soir, les deux « filles de Poly » seront aux commémorations pour souligner les 30 ans du drame. Halyna participait à celles du 25e anniversaire, à la place du 6-décembre-1989. « J’ai eu peur qu’un autre fou vienne compléter la besogne. On y pense encore. »

Parce que ça se peut encore…

Visionné deux fois Polytechnique : ce qu’il reste du 6 décembre de Judith Plamondon. En plus de témoignages précieux, le documentaire braque la lumière sur certains « détails » oubliés depuis 30 ans, le contenu de la lettre de Lépine par exemple. L’auteure du Boys Club, Martine Delvaux, soulignait cette semaine que le contenu de cette lettre n’est pas sans rappeler une logique entretenue par certains chroniqueurs. On constate effectivement que des argumentaires ne changent pas tant. Et c’est peut-être le plus effrayant : on peut remplacer une affiche commémorative, mais déprogrammer un inconscient collectif prendra combien de générations ? À voir ici.

Aimé le livre de ma collègue Josée Boileau, Ce jour-là. Parce qu’elles étaient des femmes. La journaliste remonte le fil des événements dans le détail et rétablit la place du féminisme dans la société qui a précédé l’attentat, puis dans la période qui a suivi. Avec le recul, l’exercice est non seulement nécessaire, mais salutaire. « De fait, il faudra encore quelques jours au Québec pour bien comprendre que cet attentat n’était pas dirigé contre les femmes en tant que telles, mais bien contre les féministes. »

Un livre essentiel auquel s’ajoutent les 14 portraits des jeunes victimes. Josée a su y mettre des mots sobres et entourer de vraies vies ces visages de battantes, dont le drame fut d’être au mauvais endroit au mauvais moment et d’avoir le mauvais sexe.

Relu la lettre écrite récemment dans nos pages par la survivante de Polytechnique Nathalie Provost et Heidi Rathjen, coordonnatrice de PolySeSouvient. La lettre était adressée au ministre Bill Blair, de la Sécurité publique et de la Protection civile. Un moratoire sur la vente des armes d’assaut est demandé depuis 30 ans. Et le mot « féminicide » est utilisé dans cette lettre. L’immobilisme est on ne peut plus clair.


JOBLOG

La switch à Bitch

Nombre d’entre nous avons découvert la manosphère après l’attentat au camion-bélier contre les femmes à Toronto, en avril 2018. Le néo-masculin trouve dans ce documentaire de Charles Gervais, Bitch, diffusé à Télé-Québec en octobre, une soupape à ses frustrations dans une société jugée comme étant « gynocentrée » (autour des femmes). Porno violente, haine, discours des « incels » (célibataires involontaires) qui glorifient Marc Lépine, des masculinistes, des MGTOW (Men Going their Own Way) font partie du menu. Les femmes semblent devoir répondre aux besoins affectifs ou sexuels des hommes dans ce monde parallèle. Et le sentiment d’injustice percole à la surface. Le film le suggère haut et fort après avoir parcouru des forums aux propos violents : allez chercher de l’aide, les gars, si vous explosez intérieurement. Et j’ajoute que les femmes ne sont pas responsables de gérer cette misère sexuelle et mentale, même si elles le font encore souvent.

 
1 commentaire
  • Marie Nobert - Abonnée 6 décembre 2019 04 h 31

    Quelle «ƒiche» dans ma mémoire!

    Je pourrais pérorer longuement, mais ça contribuerait à augmenter les «ges».