Conjurer la violence

J’écoutais Christine Labrie, la députée solidaire de Sherbrooke, lire devant l’Assemblée nationale les insultes reçues sur Internet par les femmes de son caucus, et mes mains se sont mises à trembler en même temps que sa voix. Une bouillie de haine, reprenant tour à tour les figures féminines édifiées par une certaine mythologie misogyne : la mère, la pute, la nunuche. Et toujours, cette obsession de la suppression, la volonté exprimée d’éradiquer, d’effacer cette part en trop qu’est la femme. Inutilité, pollution, évocation du suicide. À travers l’insulte s’incarne le fantasme de notre disparition.

Nous les connaissons pourtant ces insultes, ces menaces. C’est un mépris qui ne nous surprend même plus. C’est un fait admis, une chose entendue. « Ça » arrive. Lorsqu’on est une femme et qu’on accède aux sphères de pouvoir, ou simplement à la parole publique, on nous dira des horreurs. Il sera question de notre corps, du timbre de notre voix, de la couleur de nos dents, de nos cheveux, de nos vêtements, on insultera notre intelligence. On nous rappellera, en somme, qu’occuper l’espace est une transgression. Un rappel à l’ordre qui n’interdit pas, mais sème le doute, fabrique le sentiment d’imposture. Si bien qu’occuper le moins d’espace possible devient un geste d’autoprotection.

À l’occasion des 12 jours d’action contre la violence envers les femmes, des députées des quatre partis à l’Assemblée nationale ont dénoncé d’une seule voix la misogynie qui s’exprime en ligne.

Trente ans après Polytechnique, voilà que cette haine apparaît comme des réminiscences de la tragédie, forçant de constater qu’une violence larvée a traversé le temps. Que dire, trente ans après Polytechnique, alors que la haine persiste et que tous les jours, des femmes tremblent ?

J’écoutais récemment une entrevue accordée par Nathalie Provost, survivante de la tuerie, à Alain Crevier pour un balado de Radio-Canada commémorant les événements du 6 décembre 1989. Dans cet entretien d’une rare sensibilité, celle qui, dès le lendemain de la tragédie, a pris la parole sur son lit d’hôpital, soulignait que chaque fois qu’il lui faut raconter Poly, reconstituer les événements, raconter l’avant, l’après, il y a un coût immense. Les journalistes viennent, les gens tendent l’oreille, mais chaque fois, il s’agit d’ouvrir devant les autres une blessure qu’il faut panser ensuite dans la solitude.

Nommer la violence a toujours un coût : une voix tremblante, de la confusion, de la rage, de la souffrance. Nommer la violence, c’est courir le risque qu’elle opère à nouveau. En écoutant Nathalie Provost, je me suis dit qu’accepter d’assumer seule ce coût, à chaque hommage, à chaque commémoration, témoignait d’un courage et d’une générosité inouïs.

Pourquoi parler, donc ? Pourquoi, trente ans plus tard, raviver encore les souffrances personnelles et collectives provoquées par le récit de ce féminicide ? À Alain Crevier, Nathalie Provost confiait s’être souvent posé la question.

Or, évoquant les propos de Boris Cyrulnik, elle soulignait, à juste titre, que c’est lorsque l’on commence à parler publiquement que la guérison peut advenir. Il faut parler parce que la guérison n’est pas terminée, et parce que le silence serait insupportable.

Il faut parler pour partager la douleur et conjurer cette violence infinie. Il faut aussi raconter pour nous, celles qui n’étaient pas là, trop petites ou pas encore nées, et qui découvrent à travers ce récit que nous portons toutes la marque de la violence immémoriale faite aux femmes.

La tuerie, le meurtre sont l’expression radicale d’une tragédie qui se reproduit tous les jours sous nos yeux ; d’une violence qui opère malgré le droit, malgré un vernis de civilité, malgré la place qu’occupent aujourd’hui les femmes en société.

Le souvenir de la tragédie, de l’horreur absolue, renvoie à la violence ordinaire, plus sournoise, celle qui prend au coeur mais pas toujours au corps. La violence quotidienne, intime, souvent invisible, qui prend appui sur notre mutisme, notre collaboration, notre honte. Cette violence que l’on tolère en se disant que « ça pourrait être pire », parce que nous ne savons pas toujours interpréter le mal qui nous est fait. Cette violence qui rôde et qui ne part jamais tout à fait. Celle qui reste là, en latence, et se révèle par à-coups, lorsqu’on entend des députées lire les horreurs qu’on leur fait porter devant une assemblée législative, par exemple. Ou lorsqu’on qu’on se laisse insulter, qu’on tolère un geste déplacé parce que nous n’avons pas tout à fait la certitude que notre dignité est toujours exigible. Enfin, la tête le conçoit, mais le ventre, l’instinct hésitent. Car, après tout, on tue bien des femmes.

La seule catégorie d’homicides en hausse au Canada est celle des homicides conjugaux, et on parle encore bien plus volontiers de « drames familiaux » que de féminicides. Ce fait rappelle que les tragédies se déroulent aussi en silence.

Continuer à parler, donc, apparaît comme un acte de foi ; de foi et de témérité face à cette violence qui semble toujours si proche. Et parce que celles qui ont vécu parlent, nous voilà toujours debout, toujours en lutte, répudiant l’idée d’un retour en arrière, et toujours prêtes à scander, ensemble : « Ni una mas » et « Tant qu’il le faudra ! »


 
17 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 6 décembre 2019 06 h 19

    J'ose...

    ...parler.
    Le 6 décembre 1989, c'est en prison que j'ai entendu et écouté l'horreur : 14 femmes victimes et un homme auteur qui s'est enlevé la vie.
    14 victimes, c'est quatorze fois ce que j'avais fait le 18 février 1989.
    Comment ici continuer à écrire dans la dignité, celle des victimes, celle de « ma » victime et la mienne ?
    Vous écrivez Madame Lanctôt : « Conjurer la violence »
    La violence a une histoire. Elle se construit. Parfois de façons si subtiles, si pernicieuses, si silencieuses. J'insiste si silencieuses.
    La violence, je la compare aussi à la hyiène, à la panthère, au rampant reptile. La violence humaine, sous quelque forme qu'elle soit et est est capable de comportements, de gestes pires que ceux animaux.
    Toute violence à conjurer est signe de mal être, de mal vivre, de mal de vivre à conjurer.
    La violence s'explique comme une équation. Jamais, au grand jamais elle n'a été justifiable. Jamais, au grand jamais elle est justifiable. Jamais, au grand jamais, elle ne sera justifiable.
    J'ai écrit à madame la député Christine Labrie pour lui dire que j'avais honte d'être, au niveau de ces « cochonneries », un homme.
    Est-ce que la violence se conjure ? se guérit ?
    Oui. Il s'agit d'aller au fond.
    Vous citez monsieur Boris Cyrulnik. Ce dernier a aussi écrit sur la détresse. De celle que je souffrais en 1989. De celle que j'avais aussi construite et pour laquelle je porte mes parts non qualifiées et non quantifiées de responsabilités.
    L'Homme ne se construit pas seul, ne se déconstruit pas seul et ne se reconstruit pas seul.
    J'en témoigne.
    Je conclus.
    Je ne suis pas une victime si ce n'est que de moi-même mais aussi avec l'aide des « autres »
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Jacline Ducharme - Abonnée 6 décembre 2019 22 h 24

      ''La violence, je la compare aussi à la hyiène, à la panthère''...
      Vous venez d'écrire une phrase essentielle qui porte à une grande réflexion.
      Merci monsieur Bourdages.

  • Rose Marquis - Abonnée 6 décembre 2019 07 h 09

    Quel beau texte

    Le pouvoir de la parole juste pour exprimer notre désir de vivre.

  • Marc Therrien - Abonné 6 décembre 2019 07 h 59

    Séparer la violence diabolique de la violence symbolique pour mieux en parler


    Une des façons de conjurer la violence et de mieux en parler, serait d’être capable d’envisager d’abord qu’elle accompagne la force vitale de l’humain dans sa lutte pour la vie. Ainsi, on pourrait visiter la pensée du philosophe éthicien Jean-François Malherbe, pour qui « la violence désigne tout acte par lequel un sujet contraint un autre sujet à faire quelque chose que ce dernier n’aurait pas fait spontanément », et parler d’un concept de violence élargi qui concerne tout le monde qui dénie la possibilité de la violence en lui en ne la considérant que chez les autres et non plus seulement l’ensemble des conduites nuisibles qu’il désigne habituellement. On se concentrerait alors sur la violence diabolique qui est celle où un sujet réduit son semblable à un simple objet qu’il utilise comme instrument pour son bon plaisir dans sa recherche de gratifications narcissiques immédiates, qui dépasse les bornes de la violence symbolique qui, elle, dynamise les rapports de force normaux de l’animal raisonnable civilisé et humain que l’on s’évertue à devenir tout en rêvant d’un monde enchanté où la violence aurait été éradiquée.

    Marc Therrien

    • Gaston Bourdages - Inscrit 6 décembre 2019 12 h 47

      Bonjiour monsieur Therrien. Merci pour votre analyse scientifique.
      Il m'arrive assez souvent d'écrire sur l'existence de la Bête dans l'Homme. Je vous avour ne pas en recevoir beaucoup d'échos.
      À la violence diabolique, je crois. Si je vous confiais que j'étais de cet état en 1989 ?
      Oui, c'est aussi la Bête très blessée en moi qui s'est exprimée.
      Avec psychologues, travailleurs sociaux, aumôniers de prison codétenus ( oui...), criminologues, bénévoles de prison et combien plus. je suis aller voir...au fond...de mes « trognons »
      Vous savez, certes, que j'en avais besoins. Pas les goûts.
      Avec ces spécialistes des comportements, nous avons décortiqué toutes mes composantes émotionnelles-rationnelles et spirituelles ayant contribué à l'existence de la Bête en moi. Au plan corporel, des codétenus et professeur d'éducation physique s'en sont occupés avec ma complice collaboration.
      Mes respects monsieur Therrien.
      Gaston Bourdages

  • Hélène Lecours - Abonnée 6 décembre 2019 08 h 08

    Ce qui me scie

    C'est cette haine anonyme qui s'exprime si facilement. D'où vient-elle? Qui sont ceux qui bavent si lâchement leur mépris, leur agressivité, leur haine? Sont-ils en liberté ou en prison? N'y a-t-il pas moyen de le savoir? Si faire des menaces mérite une enquête, n'est-ce pas la même chose? Chose certaine, l'anonymat tout comme le secret sont des plaies.

    • Gaston Bourdages - Inscrit 6 décembre 2019 12 h 38

      Merci madame Lecours de mentionner cette « haine anonyme » qui a cours en ce moment. Une haine qui a son histoire, des racines, des origines. Très rares sont les gens qui veulent prendre un temps pour questionner l'horreur, pour aller voir d'où elle vient non pas pour justifier parce que toute violence ne se justifie pas. La violence, c'est aussi faire preuve de lâcheté(s), de déséquilibre de sa dignité et se f....de la dignité des autres.
      L'anonymat est certainement une preuve de lâcheté.
      Mes respects madame.
      Gaston Bourdages

  • Marc Pelletier - Abonné 6 décembre 2019 08 h 41

    Insupportable

    Je tiens à témoigner tout mon appui, mon support et ma sympathie à toutes les femmes au Québec, quelque soient leurs origines, qui subissent et subiront encore des affronts inacceptables, dans une société que l'on dit trop souvent très évoluée mais qui se dégrade à vue d'oeil.

    Lorsque la dignité et le respect ne siègent plus dans les rélations entre les personnes, peut-on encore parlé d'évolution ? Le fondement de notre société se détruit, doit-on laisser le mépris et la haine se substituer à des valeurs que l'on croyait immuables ?

    Est-que nous faisons tous les efforts, est-ce que nous posons tous les gestes, est-ce que nos propos sont exemplaires, en privé comme en public pour éradiquer cette déchéance ?

    Il est très louable de commémorer des événements inacceptables comme celui de la Polytechnique, comme le parlement l'a fait hier, mais que feront ensuite nos élus : attendre une prochaine commémoration ou encore... ?

    Si, en 2020 comme il me semble, les gouvernements pourront taxer enfin des multinationales qui abusent continuellement des citoyens, ne pourraient-ils pas, à titre d'exemple, obliger les Facebook et Cie de ce monde qu'ils exigent de tous leurs membres de s'identifier avec leurs propres noms ? Ce serait déjà un premier geste concret .