Une forme d’indifférence

Où est passée la fierté des jeunes Québécois ? La question se pose à la suite du dernier coup de sonde sur la langue, publié plus tôt cette semaine. Selon un sondage mené pour le compte de la Fondation de la langue française (FLF), 70 % des Québécois francophones s’inquiètent de la dégradation de la langue — à l’exception notoire des plus jeunes.

« Il y a le risque de l’indifférence, dit la présidente de la campagne de financement de la FLF, Pauline Marois. On voit que, chez les jeunes, il y a une préoccupation moins grande […] quand on s’adresse à eux en anglais dans un commerce. Ils sont moins portés à réagir. »

Après toutes ces années à s’inquiéter de la « diminution du poids démographique des francophones », de la présence de plus en plus grande d’immigrants, aurait-on omis de se regarder le nombril ? On parle constamment de la « fragilité » du milieu du travail, mais peut-être devrait-on plutôt parler de la fragilité des jeunes devant les réseaux sociaux ? Enfin, je me pose cette question : qu’est-ce qui explique que les jeunes aujourd’hui se contentent de hausser les épaules alors qu’ils descendaient dans la rue il n’y a pas si longtemps, la loi 101 tatouée sur le front ? Au-delà de la perte de ferveur indépendantiste, d’où vient ce flegmatisme identitaire, sinon d’une nouvelle forme d’identité ?

« La langue est le marqueur symbolique de l’identité culturelle », disent les experts qui étudient ces fluctuations. Mais c’est un marqueur qui n’a de sens que si on est plusieurs à y souscrire, que si on fait partie d’un groupe culturel déterminé et, idéalement, bien portant. La langue nous inscrit dans une collectivité alors que les médias sociaux, eux, nous désinscrivent de la collectivité. C’est à titre individuel qu’on existe sur Instagram, MySpace, Facebook, et j’en passe.

On souligne souvent le besoin de la génération montante de se projeter au-delà des frontières géoculturelles, d’être des citoyens du monde avant d’être de bons petits Québécois. On peut se demander si l’espèce d’atomisation personnelle qui s’opère au sein de l’espace informatique ne contribue pas à désengager nos jeunes concitoyens de leur entourage immédiat. Une étude menée en 2012 sur l’usage linguistique des ados québécois sur les médias sociaux est révélatrice à cet égard.

On note, d’abord, que l’engagement des jeunes vis-à-vis du Web social est passablement récent. Alors qu’en 2006 ceux-ci n’étaient toujours pas au rendez-vous, en 2012, soit seulement six ans plus tard, 62 % des jeunes de 12 à 24 ans fréquentaient des sites de réseautage et 74 % clavardaient. On s’imagine aisément qu’en 2019 les chiffres sont plus élevés encore. On note ensuite la différence d’attitude des jeunes francophones face aux médias traditionnels et aux réseaux sociaux. La nette préférence pour le français, lorsqu’il est question de médias traditionnels, s’estompe au profit de l’anglais lorsqu’il est question des médias sociaux.

Sur le Web, la règle d’or est « l’essentiel est de se faire comprendre » bien avant « l’amour et le respect de la langue française ». En d’autres mots, partagés entre sa langue maternelle, « marqueur d’une identité locale », et l’anglais, utilisé partout dans le monde, « marqueur d’une identité globale », on choisit la deuxième option, « cool et branchée ». Et ce, peu importe si on est francophones de souche ou d’adoption, anglophones de souche ou d’adoption, ou encore allophones de souche, les trois grands groupes linguistiques étudiés ici.

Le « positionnement ethnique », le bagage culturel que chacun porte en soi, qui explique qu’on va lire, parler, rêver davantage en français, ou en anglais, ou en plusieurs langues, ce bazar intérieur complexe qui influence chacun de nos gestes dans la vie quotidienne semble être en suspens dans la vie virtuelle.

Il y a une lueur au bout du tunnel cependant. Les filles francophones (de souche) se démarquent par une certaine résistance à l’anglicisation sur le Web. Non seulement parlent-elles davantage français à l’école, en famille et avec leurs amis — il n’y a que dans les commerces que, curieusement, elles cèdent un léger avantage aux garçons francophones (plus capables de s’affirmer ?) —, elles ont aussi davantage conscience de devoir « affirmer l’existence d’une communauté franco sur le Web ». Un autre exemple sans doute du rôle de « gardiennes culturelles » que jouent les femmes depuis la nuit des temps.

Il y a une autre raison d’espérer : « le sentiment d’attachement croît avec l’âge ». Il faut du temps avant de prendre conscience de qui on est et de ce qu’on juge essentiel dans la vie.

Jeunes, on tient pour acquis que ce qui fait partie de notre environnement sera toujours là. Jusqu’au jour où il ne l’est plus, où l’on sent la perte. Ce jour-là, les jeunes Québécois, devenus plus vieux, auront un choix cornélien à faire : se battre pour ce qui les distingue ou continuer à se fondre dans l’universel.

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25 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 20 novembre 2019 07 h 13

    Moi, moi et moi

    Voilà le coeur du problème. Moi, mon chien, mon chat, mes nouvelles chaussures et mon égoportrait. Le reste, bof.

    • Pierre Desautels - Abonné 20 novembre 2019 09 h 10


      OK boomer.

    • Jacques de Guise - Abonné 20 novembre 2019 10 h 07

      Ce que vous décrivez n'est pas le problème, ni la cause, mais bien les conséquences d'un problème sur lequel on ne parvient pas à s'entendre. Ce que vous décrivez me semble plutôt être un repli identitaire de sauvegarde.

      Dans notre éducation, on semble avoir perdu les fondations des individus. L'école continue de vouloir transmettre des savoirs qui ne sont plus vus comme des fondations, mais simplement comme des instruments.

      Toute la conception de la personne sur laquelle repose notre éducation est à revoir!!!

    • Jean-René Jeffrey - Inscrit 20 novembre 2019 12 h 33

      @ P. Desautels. Autre chose à dire à part le cliché à la mode?

    • Pierre Desautels - Abonné 20 novembre 2019 22 h 33


      @Jean-René Jeffrey

      C'était de l'humour, mais, en même temps, l'opinion de Pierre Boucher représente les clichés et le mépris envers les jeunes. Avertissement pour les OK boomers...

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 20 novembre 2019 07 h 40

    Wolézados colonisés

    Chronique fort pertinente et quelque peu angoissante devant la force de frappe envahissante des médias sociaux.

    J'ajouterais qu'un medium comme la SRC Radio assume mal le rôle qu'elle a longtemps joué d'émettre une langue française de qualité plutôt qu'un franglais approximatif, venant surtout de ses animateurs plus jeunes... Et cette manie de choisir de la musique avec paroles anglaises comme trame sonore pour leurs émissions ou de faire la promotion des artistes s'exprimant en anglais.

    On se croirait en France ou devant un film français.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 20 novembre 2019 07 h 44

    Ce n'est pas une forme...

    C'est carrément de l'INDIFFÉRENCE qui est exprimée par les jeunes. Quand je parle à la jeune génération de mon inquiétude par rapport à la santé du français, le seul argument qu'ils ont comme défense est de me rappeler mon âge! Pas fort...j'ai beau leur dire qu'ils seront, eux aussi, vieux un jour, mais leurs écouteurs bien plantés dans leurs oreilles, à écouter de la musique anglophone, ils ne m'entendent pas...

    • Louise Collette - Abonnée 20 novembre 2019 12 h 11

      Et avec tous ces machins-trucs dans oreilles il seront sourds, ça va pas être beau. ;-)

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 novembre 2019 08 h 01

    Le confort et l'indifférence...

    Les plus vieux ont connu le temps du « Speak White » des magasins de Montréal et de la lutte pour que le français devienne la langue courante au Québec. D'où la lutte pour la Charte de la langue française et paradoxalement, le PQ a pu démontrer que la protection du français pouvait se faire aussi au sein de la fédération canadienne. Le français a pris sa place comme langue officielle et s'est installée une certaine sécurité culturelle.

    Zoom avant d'une génération. Les jeunes de la loi 101 n'ont pas connu la marginalisation du français ni l'arrogance du « Speak White », vivant dans une zone de confort telle que l'anglais a pu rebondir et devenir l'attraction qu'il avait été dans le passé. C'est d'autant plus fort avec les médias sociaux qui permettent des communications à l'échelle de la planète, des communications qui doivent se faire à l'aide d'une « lingua franca » universelle, l'anglais (américain). D'ailleurs des questions planétaires se retrouvent au centre des préoccupations des gens, comme les changements climatiques et leurs impacts sur l'avenir. On s'éloigne alors du « régional » au profit de l'universel et l'anglais devient essentiel, d'où l'indifférence face à sa propre culture qui peut être perçue comme confinant la communication à un territoire beaucoup plus restreint que celui de la planète.

    Reste à savoir comment juguler cette attraction face à l'érosion qu'elle risque de causer à notre propre culture dont la langue est le véhicule.

  • Bernard Terreault - Abonné 20 novembre 2019 08 h 33

    ''Se fondre dans l'universel'' ?

    Ce n'est pas ça qui se passe: on se fond, pour le meilleur et pour le pire, dans la culture made in the USA.

    • Louise Collette - Abonnée 20 novembre 2019 12 h 13

      Si on peut appeler ça une culture.....

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 20 novembre 2019 17 h 15

      @ M. Terreault
      Vous touchez dans le mille!!!
      Je ne crois pas que ce soit pour le meilleur justement parce que, comme le dit si bien M. Morin, la diversité est une richesse pour l'humanité, qu'elle soit biologique ou culturelle.