L'ordre ambiant

À la fin de septembre 1850, lorsqu’Henry David Thoreau visite la mystérieuse « Province of Quebec », son trajet en train depuis Boston jusqu’à Montréal lui coûte, aller-retour, sept dollars. Cet automne-là, jusqu’au 4 octobre, il visite le pays à la hâte et consigne ses observations. Le train, en matière de temps et d’argent, le lui permet. Pour vous rendre à Boston aujourd’hui, essayez seulement de prendre le train… Cette ville formidable, à portée de main, semble désormais hors d’atteinte raisonnable par ce moyen. À l’heure pressante de la nécessité de transports collectifs efficaces, le train est devenu, chez nous, une caricature.

À Walden, à quelques kilomètres au nord de Boston, des milliers de personnes convergent chaque année en voiture pour venir fouler du pied le sanctuaire qu’habita Thoreau. Au bord du lac, sur les hauteurs de la route sinueuse qui le surplombe, on a aménagé pour les accueillir de grands stationnements et, à la gloire du philosophe, un centre d’interprétation sanctifié par toutes les nouvelles onctions officielles de la consommation verte.

Une fois les frais d’entrée payés, vous devez vous armer de patience et cheminer, à la file indienne, par un étroit sentier avant d’arriver à un lieu, signalé par des bornes de pierre, où l’on suppose que Thoreau vécut quelques mois dans une cabane, au milieu d’un bois auquel son ami Emerson, un autre philosophe, lui donnait libre accès. La légende a retenu que Thoreau vivait là seul, loin, en retrait de tout, laissant macérer en lui une morale écologique qu’il finira, quelques années plus tard, par coucher sur papier. Thoreau se trouvait en fait à faible distance du village. Il s’y rendait volontiers chez sa mère, qui s’occupait de son lavage et de son ordinaire. De cet aspect domestique de sa vie, il ne tirera aucune leçon morale nouvelle.

Thoreau est largement crédité pour être l’un de ceux qui ont le mieux réfléchi à l’idée de désobéissance civile. Sur cette question, il est toujours question d’Hannah Arendt et de lui. Les perturbateurs du pont Jacques-Cartier et du centre-ville de Montréal, le groupe mondialisé Extinction Rebellion, se réclament précisément de cette notion de désobéissance civile.

Agir comme tout le monde a quelque chose de rassurant et, tout à la fois, d’inquiétant. Au tout début du film Les temps modernes, un des chefs-d'oeuvre de Chaplin, l’ambiguïté que soulève le respect de l’ordre ambiant est exprimé en deux plans troublants : les moutons qui se suivent, les uns derrière les autres, en direction de l’abattoir ; puis des ouvriers qui font de même pour se rendre à leur travail. Nulle théorie sur le refus d’obéir n’est élaborée ici, mais le spectateur ressent immédiatement à la vue de ces images quelque chose d’outrageant, où l’on comprend d’instinct que le conformisme peut être irresponsable. Autrement dit, quand ne rien faire, c’est laisser faire le pire, la responsabilité d’agir est plus importante que celle d’obéir.

Ce refus de se soumettre trouve son expression dans les profondeurs de l’histoire comme principe actif de réformes sociales. Sophocle, par exemple, en donne une préfiguration dans Antigone : un mortel ne peut passer outre à des lois non écrites profondes et inébranlables, rappelle son personnage central, et celles-ci peuvent l’obliger à enfreindre les lois de la cité.

La désobéissance civile fait, paradoxalement, partie de l’expérience d’un État de droit. Elle incarne un principe éthique supérieur qui affirme une volonté de réformer le juridique. Elle rappelle que la loi, qui s’établit d’ordinaire au nom des plus forts, doit rester subordonnée, malgré cela, à un intérêt général supérieur.

La désobéissance civile se trouve ainsi à l’exact opposé de la corruption. On ne veut pas, en désobéissant, échapper à la loi, comme c’est le cas dans une multitude d’affaires de malversations qui éclaboussent, au Québec, des administrations municipales. Au contraire de ces affaires où des individus malintentionnés tentent d’échapper à la loi en s’en jouant, les acteurs d’une désobéissance civile agissent au grand jour, d’ordinaire après avoir fait valoir leurs positions d’une multitude d’autres façons. Ils affirment clairement désobéir, en accusant la loi de ne pas servir convenablement l’idée de la justice qui la fonde. Ainsi n’entendent-ils pas tromper la loi, mais s’en faire remarquer pour contribuer avec assurance à la réformer.

La désobéissance civile peut-elle être invoquée en toutes circonstances ? Est-elle invocable par quiconque, quand bon lui semble ? Certainement pas. Elle ne conserve son sens que dans le cadre d’une contestation éthique profonde d’un projet politique qui touche le plus grand nombre.

Est-il possible de changer le monde en bloquant des ponts ? On peut se poser la question. Les manifestants du pont Jacques-Cartier constituent en tout cas l’expression forte d’un temps de désenchantement engendré par des gouvernants dont l’irresponsabilité écologique semble sans borne.

La dépendance aux déclarations douteuses en matière d’environnement apparaît désormais la norme. À écouter, par exemple, les déclarations du gouvernement de François Legault, tout ou presque est bon pour l’environnement. Cela donne, au cours des derniers jours seulement, l’affirmation loufoque que la construction d’un pont-tunnel à Québec « est bonne pour l’environnement », même si aucune étude ne saurait le confirmer. C’est entendre par ailleurs le sublime successeur de MarieChantal Chassé au poste de ministre de l’Environnement affirmer qu’il faut accélérer les coupes dans les forêts au nom de l’écologie, sous prétexte que les vieilles forêts — comme si elles étaient si nombreuses chez nous — libèrent des gaz à effet de serre. C’est entendre, en prime, le premier ministre avancer, contre toutes les études sérieuses sur ces questions, qu’Uber « est bon pour l’environnement ». Et quoi encore ?

À entendre ces gens-là, je vous le dis, tout est bon pour l’environnement. Sauf les écologistes.

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31 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 octobre 2019 01 h 04

    Les paradis fiscaux loin des enjeux de cette campagne électorale.

    Merci monsieur Nadeau, pour une autre chronique superbe pleine de bon sens. Ce qui me préoccupe c'est le fait que l'on a évacué du discours électoral, la réforme fiscale et la fermeture des paradis fiscaux, pourtant un enjeu crucial pour réduire les inégalités. Le Canada perd chaque année 7.8 milliards de dollars en évasion fiscale dans les paradis fiscaux. À quand un gouvernement qui aura le courage de réglementer cette fuite éhontée de fonds essentielle pour les servis publics des Canadiens et Canadiennes?
    Par exemple, il en coûterait seulement 4,7 milliards de dollars - sur une période de dix ans - pour fournir de l'eau potable saine et des installations sanitaires aux membres des Premières nations du Canada.
    Des besoins criants en éducation, en santé, en services pour les ainées et les enfants demeurent insatisfaits, une honte nationale.

  • Mario Jodoin - Abonné 15 octobre 2019 02 h 09

    Désobéissance civile

    Il était hier un peu étrange d'entendre des politicien.nes appuyer des actes de désobéissance civile lorsqu'exercée pour réagir à l'emprisonnement de neuf personnes, alors qu'elle était condamable l'avant-veille lorsqu'exercée pour réagir à l'insuffisance de mesures pour sauver cinq milliards de personnes. Entendons-nous bien, je l'appuie dans ces deux cas.

  • Serge Pelletier - Abonné 15 octobre 2019 03 h 34

    Du n'importe quoi pour être à la mode...

    M Nadeau, ne désespérer pas, avec de tels propos vous serez très bientôt "l'invité choc" au programme du millionaire Lepage du dimanche soir à Radio-Canada.

  • Claude Bariteau - Abonné 15 octobre 2019 05 h 39

    Détail. Vous indiquez 1850 l'année de la visite de M. Thoreau à Montréal en provenance de Boston. Il a dû se rendre à Portland pour se rendre à Saint-Lambert ou Laprairie parce que le Pont Victoria n'existe pas. Ses travaux ont commencé en 1854 et le pont fut inauguré en 1860 principalement pour le transport de marchandises entre Toronto-Montréal-Portland.

    Cela dit, j'ai apprécié votre écho à Antigone de Sophoque pour avancer qu'un « mortel ne peut passer outre à des lois non écrites profondes et inébranlables » qui « peuvent l’obliger à enfreindre les lois de la cité », surtout vos précisions sur la différence entre la corruption, qui est un contournement des lois, et la désobéissance civile qui s'affirme pour penser autrement des règles de vie.

    Le contournement des lois est un fléau de la vie en société protégé par une pléthore de lois tordus alors que la désobésissance est un cri du coeur pour redonner vie en société. Le PM du Québec peut inviter à la non-désobéissance. C'est de l'ordre de sa responsabilité. Mais il ne peut pas agit en promoteur d'un ordre économique dépassé alors qu'il a des pouvoirs entre les mains pour contribuer à en créer un autre, préciséement celui que recherchent les « désobéissants ».

    • Marc Pelletier - Abonné 15 octobre 2019 12 h 22

      Cette chronique, de M. Jean François Nadeau, m'éblouit par sa lucidité !

      M. Baribeau, votre dernière phrase manifeste clairement que notre gouvernement du Québec fonctionne à courte vue et que la population ne peut ou ne veut pas imaginer ce qui risque de se produire sur notre planète, dans moins de trente ans.

      Et pourtant, dans trente ans mes petites filles auront 36, 32 et 30 ans !

      Dans trente ans, si l'on se réfère au dernier rapport de scientifiques sur le climat, la moitié de la population de la Terre sera menacée d'extinction à cause d'une pénurie d'eau et de nourriture.

      Cette cause, qui dépasse les lois des humains, justifie aussi à mes yeux la désobéissance civile !

      Les cinq milliards d'humains concernés pèsent plus dans la balance que l'avis de la dame, à l'émission de Lepage, qui s'indignait d'un rendez-vous raté à l'hôpital : ce rendez-vous pourra être repris dans court délai alors que la vie perdue de milliards d' HUMAINS n'aura pas de deuxième chance !

    • Pierre Grandchamp - Abonné 15 octobre 2019 12 h 58

      Dans l'affaire du pont Jacques-Cartier, malheureusement, cela nuit à la cause que ces gens-là prétendent défendre. Quant aux leaders de QS, on ne peut que déplorer leur manque de responsabilités. Heureusement que la mairesse de Montréal s'est montrée plus lucide et responsable!

  • Brigitte Garneau - Abonnée 15 octobre 2019 05 h 49

    "...tout est bon pour l'environnement. Sauf les écologistes."

    Pauvre, pauvre environnement, il est cuisiné à toutes les sauces! À quand une éducation de la société digne de ce nom? Tant que l'ignorance et la bêtise domineront, la planète n'en sera que plus malade...