Dernière ligne droite

« Je suis content que les débats soient finis », a déclaré Yves-François Blanchet, disant avoir hâte de reprendre la route électorale. Il aurait pu ajouter : Et j’ai bien hâte que la campagne soit finie.

Le chef du Bloc québécois peut légitimement être fier de sa performance au cours des trois débats télévisés, qui ont littéralement propulsé son parti dans les sondages. Jeudi soir, les attaques conjuguées de Justin Trudeau et d’Andrew Scheer n’ont pas réussi à le déstabiliser. Il ne lui reste plus qu’à terminer la campagne en douceur, en évitant les controverses inutiles.

Le chef conservateur a vainement tenté de dépoussiérer le vieil épouvantail de la séparation. Aussitôt l’élection passée, M. Blanchet va s’employer à remettre le projet souverainiste sur les rails avec le PQ, a-t-il averti. M. Scheer n’a pas bien compris la portée de la dernière élection québécoise. Le PQ est à l’agonie et le Québec est maintenant dirigé par un premier ministre qui a remis le beau risque fédéraliste à l’ordre du jour. Bien sûr, M. Blanchet va reprendre le bâton du pèlerin, mais la route semble tellement longue que plus personne n’en voit le bout.

M. Trudeau a raison de dire qu’en 2015, les électeurs québécois ont décidé pour la première fois en 25 ans de privilégier le parti qui a formé le gouvernement. Les avantages qu’ils en ont retirés sont cependant loin d’être évidents. Pendant trois ans, M. Trudeau a pourtant eu pour interlocuteur à Québec le premier ministre le plus inconditionnellement fédéraliste et multiculturaliste depuis des décennies. Tout compte fait, la stratégie de l’écrasement et de l’effacement identitaire n’était pas la bonne.


 
 

Jusqu’à nouvel ordre, les Québécois font confiance à François Legault pour défendre leur spécificité au sein de la fédération canadienne et le premier ministre a envoyé suffisamment de signaux pour qu’ils comprennent que voter pour le Bloc constitue à ses yeux un bon moyen d’y parvenir. Là encore, M. Legault se comporte d’une façon toute bourassienne. En 1990, l’ancien premier ministre avait encouragé la création même du Bloc, dans lequel il voyait lui aussi un moyen d’améliorer son rapport de force face à Ottawa.

Il est vrai qu’il préférait voir Lucien Bouchard poursuivre sa carrière à Ottawa plutôt que de le voir débarquer à Québec. À ses yeux, Jacques Parizeau était un adversaire bien moins redoutable. M. Blanchet n’a pas la même stature que M. Bouchard, mais M. Legault préfère sans doute le voir exercer ses talents dans la capitale fédérale.

La perspective d’un gouvernement minoritaire n’a rien d’effrayant pour les électeurs québécois. Au contraire, l’expérience nous enseigne que c’est avec des gouvernements minoritaires à Ottawa, libéraux ou conservateurs, que le Québec a réussi à arracher les plus grandes concessions. Que le Bloc détienne la balance du pouvoir constituerait un avantage additionnel.


 
 

Jeudi soir, plusieurs ont trouvé Justin Trudeau moins dynamique que lors des deux débats précédents. Il semblait plus nerveux, comme s’il commençait à sentir le tapis lui glisser sous les pieds. Pour la première fois, les projections de sièges faites à partir des sondages laissent entrevoir une réelle possibilité qu’Andrew Scheer puisse former le prochain gouvernement.

Au Québec, avec 37 % des intentions de vote chez les électeurs francophones, il est maintenant clair que le Bloc n’enlève plus seulement des votes aux conservateurs, mais aussi aux libéraux, qui misaient précisément sur des gains au Québec pour compenser les pertes anticipées dans le reste du pays.

Le problème est que les attaques contre le Bloc semblent contre-productives. La bénédiction que lui a donnée M. Legault fait en sorte que s’en prendre au Bloc est perçu par plusieurs comme une attaque contre le Québec. En d’autres circonstances, les propos islamophobes tenus ou partagés par quatre de ses candidats auraient pu être embarrassants pour M. Blanchet. Ils ont plutôt eu l’effet de l’eau sur le dos d’un canard.

Dans la dernière ligne droite de la campagne, il faut s’attendre à ce que M. Trudeau insiste surtout sur les dangers d’un retour au pouvoir des conservateurs. Depuis le début de la campagne, il n’a manqué aucune occasion d’associer M. Scheer à Jason Kenney et surtout à Doug Ford. Jeudi, il a profité de la fermeture de la dernière clinique d’avortement privée au Nouveau-Brunswick, faute de fonds suffisants, pour illustrer les conséquences d’élire un gouvernement conservateur, même minoritaire, comme ce fut le cas au Nouveau-Brunswick en septembre 2018. Il y a sans doute des électeurs qui avaient l’intention de voter pour le Nouveau Parti démocratique, pour le Parti vert ou même pour le Bloc dont l’inquiétude soulevée par la perspective d’un retour des conservateurs est encore plus grande que la déception causée par le gouvernement Trudeau depuis quatre ans.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

21 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 12 octobre 2019 04 h 28

    Les Spécifiques, c'est les Autres

    En écrivant que « les Québécois font confiance à François Legault pour défendre leur spécificité au sein de la fédération canadienne », l’excellent chroniqueur du Devoir voit néanmoins le Québec avec les yeux d’un anglo-Canadien alors qu’un Québécois trouvera normal d’être Québécois et que les « spécifiques », ce sont ses voisins et non pas lui.

    Ce n’est pas le Québec qui est différent du reste de l’Amérique mais bien l’Amérique anglophone qui est différente du Québec. Aucune nation ne va son chemin en psalmodiant : « Je suis originale, je suis spécifique ! » Toutes s’estiment normales. L’historien Maurice Séguin a remarqué qu’une nation annexée l’est d’abord dans sa représentation qu'elle a d’elle-même, tout comme les esclaves se perçoivent souvent avec les yeux de leurs maîtres.

    Le Québec : http://wikiquebec.org/images/0/03/Carte-du-quebec-

    • Christian Lajule - Abonné 13 octobre 2019 11 h 24

      Pourrait-on imaginer la naissance de "Blocs" ailleurs qu'au Québec? Un bloc albertain, un bloc de la C.B. un Bloc de la Saskatchewan...Cela enverrait des députés qui défendraient chacuns leur bout de pays et rendrait le pays ingouvernable ou peut-être obligerait un concensus obligatoire pour gérer le pays...

  • Gilles Marleau - Abonné 12 octobre 2019 07 h 30

    Pas les Conservateurs SVP !

    Faudrait pas que Scheer se retrouve au pouvoir...un vrai suiveux de Trump, Ford, et compagnie. Déménagement de l'ambassade du Canada à Jérusalem; coupures monstres dans les services gouvenementaux au Canada et dans l'aide humanitaire du Canada à l'étranger; propagation de la haïne quant à l'accuei des migrants et réfugiés; inaction et régression vis à vis les miroriés francophones hors Québec; accroissement des dépenses militaires (en partie pour compenser les conflits qui se multiplient à cause des coupures des pays riches pour aider les pays pauvres); et inaction voire même régression quant aux mesures à prendre pour contrer le réchauffement climatique. Les Cons nous conduiraient au désastre ! Ça fait peur !

    • Claude Gélinas - Abonné 12 octobre 2019 11 h 57

      Malheureusement, le "Je me Souviens" ne semble pas faire partie de la mémoire des électeurs québécois. S'il réfléchissait un peu il s'imposerait le devoir de voter pour le seul parti dont la mission première est de défendre leurs intérêts.

      Malheureusement, l'on constate qu'aux États-Unis les électeurs américains en votant Trump ont voté contre leurs intérêts en raison du fait qu'une des premières décisons du PM a été de réduire l'impôt des riches à 22 %, s'avantageant par le fait même. C'est bien connnu les riches sont les grands défenseurs des pauvres et de la classe moyenne.

  • Claude Bariteau - Abonné 12 octobre 2019 08 h 28

    En 1980, au soir du référendum, M. Lévesque a dit que « la balle était dans le camp du fédéral », « à la prochaine fois » et s’est «engagé à défendre les intérêts du Québec ».

    Après le coup du PLC de 1982, il a été tenté d'attraper cette balle pour préparer la prochaine fois. Il a plutôt préféré le « beau risque » parce qu’il n’en avait pas le mandat et entrevoyait que M. Mulroney offrirait une réponse différente du camp fédéral.

    Après les échecs de Meech et de Charlottetown, M. Parizeau a vu une fenêtre entrouverte dans un contexte économique nouveau qui permettait de contourner les contraintes du Dominion et du Canada pour développer une économie d’est en ouest.

    Il misa sur des liens nord-sud comme lors du Traité de réciprocité à la différence que le Québec possédait des outils qu’il n’avait pas en 1867 ni après la Deuxième Guerre mondiale. Le référendum de 1995 lui en aurait donné des plus performants que ceux acquis lors de la révolution tranquille.

    La mémoire ne s’est pas effacée après des gouvernements péquistes enclins à jouer dans le carré de sable de 1982 et un gouvernement du PLQ, de 2003 à 2018, qui a tout fait pour le ratatiner.

    La CAQ a promu un éveil au Québec sans fusil sur la tempe du Canada. La mémoire n'a pas pour autant disparu.

    Or, au Québec, on se souvient et les habitants du Québec possèdent une mémoire. Lors de cette campagne, le BQ l’a ranimée et revigorée, suscitant des inquiétudes des partis canadiens au point qu’ils cherchent comment la rendormir.

    Hier, le PM Trudeau a demandé aux Québécois et Québécoises d’oublier le passé et d’élire un maximum de députés PLC pour qu’il active l'héritage de son paternel, oubliant que le peuple québécois se sait coincé dans le carré de sable laissé par son père.

    Votre texte rappelle implicitement tout ça. Merci.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 octobre 2019 08 h 57

    … ?!? …

    « M. Blanchet n’a pas la même stature que M. Bouchard, mais M. Legault préfère sans doute le voir exercer ses talents dans la capitale fédérale. » (Michel David, Le Devoir)

    De cette « douce-limpide » citation, mettant en zigzag différents nationalismes, ce genre de préférence risque de s’étonner, ici ou dès maintenant qu’autrement-ailleurs, si le BQ, devant une législature minoritaire même majoritaire, dépose-rait tout projet de loi susceptible d’autoriser ou-bien l’Autodétermination du Canada de ses provinces et territoires, ou-bien l’Autodétermination du Québec du Canada (Ce pays si loin et si proche de nulle part), avec ou sans l’accord libre-volontaire de ou de la Constitution, ou de « Sa Majesté » !

    Le jour où s’actualisera un tel projet de loi, la réaction de la présente législature du Québec se dévoilera ou …

    … ?!? … - 12 oct 2019 -

  • Dyane Plourde - Abonnée 12 octobre 2019 09 h 46

    Merci à M. Bariteau pour ses rappels historiques, lesquels complètent très bien la chronique de Michel David.