Choisir le «moins pire»

À une semaine du vote, cette campagne électorale souvent soporifique aura finalement servi à quelque chose. Elle aura démontré que les Canadiens demeurent tristement insatisfaits de l’offre politique actuelle. Et qu’ils s’apprêteraient à renforcer le message le 21 octobre prochain.

En démocratie, il ne faut jamais sous-estimer la sagesse de l’électorat. Même quand il produit des aberrations, comme celle qui règne actuellement aux États-Unis, le « peuple » finit par forcer les politiciens qui ne sont pas à la hauteur de ses attentes à s’en aller.

L’étoile incontestable de la campagne de 2015 est tombée à plat en 2019. Si le chef libéral Justin Trudeau est réélu, ce sera principalement parce qu’il fait face à un adversaire conservateur si faible que les gros bonzes de son propre parti n’hésitent même pas à évoquer publiquement son départ avant même que l’électorat ne livre son verdict du 21 octobre.

Le Globe and Mail révélait cette semaine que les organisateurs conservateurs torontois bien connus songent déjà à limoger le chef Andrew Scheer après une défaite électorale que plusieurs tiennent pour acquise. Si l’ancien ministre Peter MacKay est leur candidat de préférence, la récente tournée torontoise du premier ministre albertain Jason Kenney n’est certainement pas passée inaperçue chez les militants conservateurs à travers le pays. L’ancien ministre de l’Immigration sous Stephen Harper avait bâti des ponts vers les communautés culturelles qui demeurent solides, ce qui serait un atout considérable pour un futur chef de parti fédéral.

L’absence de candidats vedettes, de la trempe de M. MacKay ou de M. Kenney, a permis à M. Scheer — un ancien président de la Chambre de communes qui n’avait jamais servi au Conseil des ministres — de gagner la course à la chefferie conservatrice en 2017. Après plus de deux ans à la barre de son parti, il demeurait un parfait inconnu pour la plupart des Canadiens lors du déclenchement des élections le mois dernier, et il ne s’est pas distingué depuis le début de la campagne. Ses performances lors des débats en français laissaient à désirer ; il s’est montré plus percutant lors du seul débat en anglais, mais il est allé trop loin en traitant M. Trudeau de « poseur » même si l’étiquette pouvait sembler appropriée.

Quant au chef néodémocrate Jagmeet Singh, il semble en voie de surpasser les attentes durant cette campagne. N’étant pas la cible des autres chefs lors des débats, il n’a eu à défendre ni sa plateforme ni ses positions floues dans plusieurs dossiers. Il est facile d’accuser M. Trudeau et M. Scheer de favoriser les personnes riches et les compagnies pétrolières lorsqu’on n’a jamais gouverné. La compétitivité de notre système de taxation et la santé de notre économie doivent être au coeur des préoccupations de tout gouvernement fédéral, malgré ce que prétendent certains progressistes qui semblent ignorer que nous vivons encore dans un monde capitaliste. M. Singh a dit pouvoir récolter plus de 130 milliards de dollars au cours d’un premier mandat néodémocrate, mais ses prévisions relèvent de la pure fantaisie. Un gouvernement néodémocrate ferait plutôt face à une fuite des capitaux qui l’obligerait vite à changer de cap.

Le discours de M. Singh sur la loi 21 est particulièrement révélateur de son modus operandi politique. Il est contre la loi sur la laïcité québécoise, mais il « ne veut pas » intervenir dans une contestation juridique. Il veut plutôt « gagner le coeur des gens ». En évoquant ses propres expériences avec la discrimination raciale, dont il a souvent été victime, M. Singh a touché à des cordes sensibles chez beaucoup d’électeurs. Mais il évite de se prononcer sur une possible intervention du gouvernement fédéral parce qu’il ne veut froisser personne. C’est une tendance chez M. Singh qui n’est pas limitée au seul dossier de la laïcité. On a constaté la même approche lorsqu’il a été sommé de clarifier sa position sur les activités des séparatistes sikhs au Canada qui militent pour l’indépendance de l’État du Pendjab en Inde. Cette question divise la communauté sikhe au Canada, qui compte plus de 450 000 membres. Le discours de M. Singh sur cette question semble varier selon l’auditoire.

Le débat de jeudi soir a permis à la cheffe du Parti vert du Canada, Elizabeth May, de démontrer à l’électorat francophone qu’elle demeure avant tout une militante environnementaliste dans l’âme, plutôt qu’une future femme d’État. Elle évoque l’idée d’un gouvernement de coalition comme une solution à tous nos problèmes plutôt qu’une invitation à la paralysie politique comme c’est le cas dans plusieurs pays de l’Europe, dont l’Italie. Malgré toute son expérience à Ottawa, Mme May demeure d’une naïveté hallucinante quant à l’exercice du pouvoir.

Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, avait raison, lors du débat, de dire que les autres partis promettent mer et monde aux électeurs sans parler du « comment » des politiques qu’ils proposent. Aucun des partis, à part le PPC, s’est préoccupé des finances publiques lors de cette campagne, malgré la probabilité que le prochain gouvernement ait à les gérer à travers une récession mondiale. Malheureusement, M. Bernier a choisi de courtiser des électeurs de l’extrême droite avec un discours qui ressemble parfois à celui des pires populistes européens. Espérons que les électeurs de Beauce en tiendront compte le 21 octobre prochain.

En conséquence, ce n’est pas une surprise si les Québécois s’apprêtent à retourner au Bloc québécois en attendant qu’un vrai leader national se manifeste.

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23 commentaires
  • Patrick Boulanger - Abonné 12 octobre 2019 03 h 28

    Rapide conclusion

    En conséquence, ce n’est pas une surprise si les Québécois s’apprêtent à retourner au Bloc québécois en attendant qu’un vrai leader national se manifeste. (M. Yakabuski)

    Il me semble que le chroniqueur conclut sa chronique en fesant les coins ronds. Comment avez-vous trouvé la performance du BQ jusqu’à maintenant M. Yakabuski?

    • Louise Collette - Abonnée 12 octobre 2019 10 h 44

      En effet Monsieur Boulanger, il sous-entend que finalement le Bloc est un moindre mal, on va se rabattre sur le Bloc parce que c'est le moins pire, tiens donc.

      J'avais l'intention de voter pour le Bloc depuis des mois, comme à chaque élection d'ailleurs, depuis longtemps, pas à cause de la performance des autres partis mais parce que je fais confiance à ce parti pour me réprésenter, il n'a pas d'intérêts ailleurs au Canada et il n'a pas à ménager sans cesse la chèvre et le chou. Il travaillera pour nous !

      Les autres partis à YOW n'ont rien à faire du Québec, cette province qui n'est pas comme les autres et qui dérange.

      Jean de La Fontaine l'a bien dit : <<On ne peut plaire à tout le monde et son père>> Ils plaisent au RDC, ils déplaisent au Québec et vice versa.

      Monsieur Yakabuski <<should stick to the Globe and Mail>> c'est sa place.
      Ce n'est pas le première fois que je constate son parti pris, il n'en rate pas une.

      J'en ai plus qu'assez de ces journalistes qui travaillent pour le Devoir et qui essaient toujours de nous faire mal paraître, de nous rabaisser, et vous pensez qu'on s'en aperçoit pas ??

      La Gazette de Montréal se charge de nous rabaisser et encore plus, ainsi que le RDC, pas nécessaire d'en rajouter.

    • Clermont Domingue - Abonné 12 octobre 2019 11 h 14

      Hier,j'ai voté Bloc,La souveraineté étant repoussée aux calendes grecques, le PQ est voué à un long purgatoire.En conséquence, il faut envoyer plusieurs députés du Bloc à Ottawa, quitte à courir le risque d'un gouvernement conservateur minoritaire.

      Sauf au Bloc, les députés du Québec sont toujours minoritaires dans leur parti. Or, les Canadiens sont des gens normaux et ils prennent les décisions qui vont dans le sens de leurs intérêts

      Avec la balance du pouvoir, les députés du Bloc diront oui ou non selon que nos intérêts seront bien servis ou pas.

    • Patrick Boulanger - Abonné 12 octobre 2019 13 h 08

      Ma question précédente aurait plutôt dû se formuler ainsi : Comment avez-vous trouvé la campagne du BQ jusqu’à maintenant, M. Yakabuski?

    • Patrick Boulanger - Abonné 12 octobre 2019 17 h 03

      @ M. Domingue

      M. Domingue, le lien entre votre commentaire et le mien est plutôt difficile à faire. Pouvez-vous m’éclairer à cet égard?

      @ Mme Colette

      En effet Monsieur Boulanger, il sous-entend que finalement le Bloc est un moindre mal, on va se rabattre sur le Bloc parce que c'est le moins pire, tiens donc. (Mme Colette)

      Je suis d’accord avec vous, mais... ce n’est pas l’objet de mon propos.

    • Clermont Domingue - Abonné 12 octobre 2019 19 h 45

      @ Monsieur Boulanger

      Je n'aime pas me lever au milieu de la nuit. Je ne voulais pas que mon commentaire soit au vingtième rang. Je reconnais que le lien entre votre commemtaire et le mien est assez ténu.

    • Patrick Boulanger - Abonné 13 octobre 2019 16 h 18

      @ M. Domingue

      Merci pour votre honnêteté. J'apprécie!

      Vous devriez pourtant - à mon sens - faire comme la grande majorité des gens sur ce site et éviter les astuces pour tenter d'être lu davantage!

    • Patrick Boulanger - Abonné 13 octobre 2019 17 h 04

      @ M. Domingue

      Merci pour votre honnêteté. J'apprécie!

      Vous devriez pourtant - à mon sens - faire comme la grande majorité des gens sur ce site et éviter ce type d'astuces discutable pour tenter d'être lu davantage!

  • William Dufort - Abonné 12 octobre 2019 06 h 35

    Les deux solitudes

    "En conséquence, ce n’est pas une surprise si les Québécois s’apprêtent à retourner au Bloc québécois en attendant qu’un vrai leader national se manifeste."

    Mais M. Yakabusky, M. Blanchet est un vrai leader national!

    Vous semblez vous réconforter du fait que ce serait par dépit des autres chefs que les Québécois appuient le Bloc. Si vous aimez vous bercer dans cette illusion, tant mieux pour vous. D'autres y verront un indice de plus confirmant que que les Québécois ne se reconnaissent pas dans ce Canada multi-culturel auquel semble adhérer le ROC. Ici, ça ne passe pas. Le ROC devra s'y faire sans quoi il continuera de faire une crise d'urticaire à chaque fois que se manifestera notre nationalisme. Et il n'y a pas d'onguent pour lutter contre ce genre de démangeaison.

  • Nadia Alexan - Abonnée 12 octobre 2019 07 h 07

    Le système capitaliste débridé que vous défendiez est contesté par les économistes récipiendaires du Prix Nobel.

    Vous avez tort, monsieur Yakabuski. Premièrement, beaucoup d'économistes célèbres, tels que le lauréat du prix Nobel pour l'économie, Joseph Stiglitz et notamment Thomas Piketty (dans le Devoir d'aujourd'hui) conteste le système capitaliste que vous défendiez, un système qui a augmenté les inégalités et les effets de serre.
    Deuxièmement, même le FMI et la Banque mondiale encouragent les gouvernements, maintenant, de dépenser des fonds publics pour l'infrastructure, afin de stimuler l'économie, au lieu de se préoccuper par les déficits. Enfin, le statu quo est inacceptable.
    Troisièmement, l'expérience des pays scandinaves démontre que les gouvernements de coalition sont plus efficaces et plus performants en favorisant le bien commun et l'intérêt public.
    Les Québécois favorisent le Bloc parce que c'est la seule formation politique fédérale qui appuie la loi sur la laïcité, favorisée par 70% de l'électorat.

    • Clermont Domingue - Abonné 12 octobre 2019 11 h 29

      Nadia,vous avez parfaitement raison. Quand l'argent ne vient plus des salaires pour une grande partie de la population, il doit venir d'ailleurs, car on a besoin d'argent pour vivre.

      Les déficits et la dette publique sont un bon moyen pour créer la monnaie et redistribuer la richesse.Quant au poids de la dette, on peut le diminuer en abaissant les taux d'intérêt. Dans certains pays. tels taux sont négatifs.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 octobre 2019 07 h 43

    … à la québécoise !

    « À une semaine du vote, cette campagne électorale souvent soporifique aura finalement servi à quelque chose. » ; « En conséquence, ce n’est pas une surprise si les Québécois s’apprêtent à retourner au Bloc québécois en attendant qu’un vrai leader national se manifeste. » (Konrad Yakabuski, Le Devoir)

    De ce « quelque chose », et tenant compte des positions thématiques, parfois « loufoques » ou tjrs d’engagement endiablé ?!?, cette campagne aura servi à faire découvrir-connaître, et reconnaître-redécouvrir, tout un québécois en la personne de Yves-François Blanchet ; une personne qui, fière de ses origines drummondvilloises-québécoises le soutenant d’identité et de langue et sachant composer avec des dossiers comme difficiles à documenter ou à livrer, pense-parle-vit en québécois, et ce, en sa qualité de porte-voix-parole du Québec !

    De plus, cette campagne aura permis de re savoir que, peu importe son ou le prochain « leader », le Canada sera toujours, du Québec, « ce pays si loin et si proche de nulle part » dont il sied ou-bien s’en remettre avec courtoisie ou sans fierté, ou-bien s’en détacher d’élégance …

    … à la québécoise ! - 12 oct 2019 –

  • Françoise Labelle - Abonnée 12 octobre 2019 07 h 50

    L'amalgame honteux: la jubilation des intégristes

    «Il [Singh] veut plutôt « gagner le coeur des gens ». En évoquant ses propres expériences avec la discrimination raciale, dont il a souvent été victime, M. Singh a touché à des cordes sensibles chez beaucoup d’électeurs. »

    Dans un jugement raciste(?), la Cour européenne des droits de l'homme a débouté le recours de deux jeunes françaises contestant le ban du hijab à l'école précisant qu'il revenait aux états de réglementer le port des signes religieux pour préserver la paix sociale.

    «Le débat sur le port de signes religieux à l’école
    Le point de vue de la Cour européenne des droits de l’homme
    La Cour de Strasbourg laisse aux Etats membres une large marge d’appréciation s’agissant du port de signes religieux dans des établissements publics - écoles, universités, services publics - au nom du principe de laïcité »
    Cf. Service de documentation, des études et du rapport, veille bimestrielle de droit européen,septembre 2010