Exercice légitime

Mardi matin, des militants du groupe Extinction Rebellion ont escaladé la structure du pont Jacques-Cartier et perturbé la circulation matinale au nom de l’urgence climatique. Les grimpeurs ont aussitôt été arrêtés et pourraient être accusés de méfait. Un peu plus tard le même jour, nouvelle manifestation sur le boulevard René-Lévesque à l’heure de pointe et d’autres manifestants arrêtés et accusés d’entrave au travail des policiers.

Actifs un peu partout dans le monde depuis un an, les militants d’Extinction Rebellion dénoncent l’inaction généralisée des gouvernements et des institutions transnationales en formant des citoyens à la désobéissance civile non violente. Leur stratégie découle d’une question au fond très simple : que faire pour faire entendre les préoccupations des citoyens lorsque l’exercice du droit de vote ne suffit pas et que la loi ne nous protège pas contre les périls à venir ?

Les militants d’Extinction Rebellion mobilisent beaucoup la figure du penseur américain Henri David Thoreau, reconnu pour ses réflexions sur la désobéissance civile. On reprend et remanie sa citation la plus connue, tirée de son ouvrage sur la désobéissance civile publié en 1849, après une nuit passée en prison pour refus de payer l’impôt à un gouvernement esclavagiste : « Sous un gouvernement qui emprisonne quiconque injustement, la véritable place d’un homme juste est aussi en prison. » On reconnaît aussi à Thoreau une pensée écologique. L’écrivain a vécu deux ans en isolement dans la nature, construisant sa cabane et découvrant les vertus de la pleine autonomie, menant une vie frugale et contemplative ; de cette expérience il a tiré son célèbre Walden. Walden n’est pas tant un manifeste écologiste qu’une ode à la nature, l’aboutissement d’une quête spirituelle, mais on trouve ailleurs chez l’auteur une critique du pillage des écosystèmes au nom de la quête de la croissance.

Ce n’est donc pas un hasard si la pensée de Thoreau est reprise par les militants écologistes qui pratiquent aujourd’hui la désobéissance civile : les inégalités sociales s’aggravent partout, l’effondrement climatique est à nos portes, et la loi, l’État, n’en tient pas compte. Même des centaines de milliers de personnes dans la rue ne suffisent pas à modifier l’ordre du jour du pouvoir. Nouvel épisode incongru à ce chapitre cette semaine : selon le gouvernement Legault, il faudrait se dépêcher d’adopter le projet de loi sur Uber parce que l’économie de partage (expression d’une hypocrisie notoire), c’est bon pour l’environnement. Que faire, comme citoyens, devant une telle attitude, après avoir épuisé les méthodes de contestation traditionnelles ? Grimper sur le pont ? Par exemple, oui.

Le raisonnement est parfaitement rationnel. Comme l’expliquait François Léger-Boyer, l’un des porte-parole d’Extinction Rebellion, en marge de l’action de mardi, la désobéissance est l’aboutissement d’un processus. « On a fait des pétitions, on a signé le Pacte, il y a des projets de loi qui ont été déposés à l’Assemblée nationale, le gouvernement a tourné le dos. » Dans une entrevue très efficace à TVA, un autre porte-parole d’Extinction Rebellion, Louis Ramirez, faisait remarquer que le caractère extrême de cette action est « aussi extrême que la situation ».

Bien sûr, le gouvernement a condamné sans nuance l’action d’Extinction Rebellion. Les partis de l’opposition ont fait de même, sauf Québec solidaire, ce qui a donné lieu à un échange musclé entre François Legault et Gabriel Nadeau-Dubois en chambre mercredi. Le co-porte-parole de QS a accusé le gouvernement de « climato-passivité », après que le premier ministre lui eut lancé une remarque méprisante : « Ben, qu’il aille sur le pont. »

On comprend que le gouvernement a tout intérêt à expédier QS sur le banc des mauvais élèves, des clowns perturbateurs, avec ces originaux qui escaladent le pont — on connaît la chanson. Cela dit, l’incapacité à reconnaître que la désobéissance civile non violente est une composante importante de l’exercice de la citoyenneté est pour tout dire assez troublante, surtout au vu de l’actuelle impasse politique en matière de lutte contre les changements climatiques.

La désobéissance civile n’est pas un geste de destruction. C’est un outil de dernier recours pour les citoyens qui souhaitent exprimer une objection de conscience. La désobéissance civile survient lorsque la loi entre en conflit avec d’autres valeurs démocratiques. En désobéissant, les citoyens rappellent que tout le droit n’est pas contenu dans la loi ; ils ne créent pas du chaos, ils renvoient les lois au rapport qu’elles entretiennent avec la justice — étalon qu’elles devraient suivre dans une société qui n’aurait pas perdu de vue l’essentiel. Lorsqu’ils désobéissent, les militants rappellent le pouvoir à l’ordre. Ils ne détruisent pas le droit tant qu’ils en produisent, affirmant que la justice est toujours due au citoyen en démocratie. C’est une créance exigible au nom de la seule dignité humaine.

Une société sans désobéissance ni contestation n’est pas une société démocratique, mais une société où la démocratie a été jugulée, affaiblie. À l’heure où la mobilisation démocratique sera plus nécessaire que jamais, il faut craindre ceux qui prétendent le contraire.

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31 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 11 octobre 2019 07 h 22

    Séquestrer les automobilistes est une forme de violence

    Même si les actes des manifestants sont intrinsèquement sans violence, les règles de sécurité ont imposé aux autorités de bloquer la circulation. Obliger des centaines de personnes à rester immobiles pendant des heures est une forme de violence. Les manifestants ne peuvent pas jouer les innocents.

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 octobre 2019 10 h 28

      Ce ne sont pas "les manifestants" qui ont bloqué le pont Jacques-Cartier sur une heure de pointe.

      Ce sont encore, ces cons de polices, incapables de gérer la situation en protégeant le public.

    • David Huggins Daines - Abonné 11 octobre 2019 16 h 09

      J'aimerais mieux qu'on parle de la violence réele et physique que le tout-à-l'automobile fait subir aux humains et aux écosystèmes, et de l'immobilité des piétons et cyclistes qui se font rentrer dedans par des voitures et en sortent gravement blessés, paralysés, ou pire.

      C'est franchement insultant de prétendre qu'il existe une équivalence quelconque avec le fait d'être pris dans un embouteillage, même si cela dure quelques heures.

    • Gaetane Derome - Abonnée 11 octobre 2019 17 h 53

      M.Beaulé a raison.On pense à ces gens malades dans leurs véhicules qui allaient à un rendez-vous.Qui se rendeaient à un traitement nécessaire à leur survie.Étonnant que M.Montmarquette qui se dit de la gauche n'ait pas de compassion pour ces personnes.
      A noter:"Le service des communications du CHUM a confirmé à TVA Nouvelles mercredi après-midi que quelques patients nécessitant des soins dans ses départements d’oncologie se sont présentés en retard hier matin." Ce sont des patients qui allaient à un traitement de chimiothérapie..(Publié dans TVA nouvelles le 9 octobre).

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 octobre 2019 07 h 46

    Contre l'esclavage?

    Il me semblait plutôt que la capitation que H. D. Thoreau refusait de payer était celle qui devait financer la guerre américano-mexicaine.

  • Pierre Rousseau - Abonné 11 octobre 2019 08 h 30

    L'art de se tirer dans le pied.

    Les lois dont il est question ici sont votées par des gouvernements démocratiquement élus. Vous écrivez que « l’exercice du droit de vote ne suffit pas et [...] la loi ne nous protège pas contre les périls à venir » alors que les citoyens de ce pays ont justement le droit de voter leurs gouvernements à tous les 4 ans et qu'il y a des partis politiques qui proposent des solutions musclées face aux défis des changements climatiques. Les électeurs ne semblent pas sensibilisés à ces réalités et continuent de voter pour des gens qui sont les valets des oligarques et de l'industrie alors qu'on pourrait mettre ces gens à la porte en votant pour ceux qui proposent des solutions valables.

    C'est donc le « peuple » qui maintient au pouvoir ces gens qui ignorent les changements climatiques ou les oublient une fois élus; ce sont donc eux qu'il faudrait convaincre de voter « autrement » et il est douteux que d'entraver sérieusement les gens qui veulent aller travailler ou qui veulent retourner à la maison soit un moyen efficace... Faut voir plus loin que le bout de son nez et juste faire du bruit ne suffit pas.

    Nous sommes toujours en démocratie, aussi bancale soit-elle, et il y a un moyen de faire des changements politiques mais ces gens ne semblent pas le comprendre et ils s'attaquent justement à ceux qu'ils devraient convaincre...

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 octobre 2019 11 h 13

      @ Pierre Rousseau,

      "Les lois dont il est question ici sont votées par des gouvernements démocratiquement élus." - Pierre Rousseau

      Le droit de manifester est un droit décmocratique fondamental votés par nos gouvernements.

      "L’article 2 de la Charte canadienne des droits et libertés garantit aux citoyens et citoyennes la liberté de réunion pacifique, d’association, d’opinion et d’expression. Malheureusement, force est de constater que ces libertés sont trop souvent négligées, voire bafouées. En effet, au courant des dernières années, plusieurs règlements municipaux, lois et stratégies d’intervention policières ont contribué à restreindre l’actualisation de ces libertés."

      http://liguedesdroitsqc.org/droit-de-manifester/

    • Jean-Yves Arès - Abonné 11 octobre 2019 13 h 37

      Séquestrer les gens n'est pas un gest pacifique.

      Et comme toujours on se sauve de ses responsabilités, et là c'est faute a la police...

    • Christian Montmarquette - Abonné 11 octobre 2019 16 h 00

      @ Jean-Yves Arès,

      Vous devrez vous plaindre aux mono-neurone de la police.

      C'est eux qui ont décidé de bloquer le pont à des miliers de travailleurs sur l'heure de pointe, alors qu'il n'y avait aucune urgence d'agir.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 11 octobre 2019 18 h 32

      "C'est eux qui ont décidé de bloquer le pont à des miliers de travailleurs sur l'heure de pointe, alors qu'il n'y avait aucune urgence d'agir." - CM

      Toujours n'importe quoi, comme à l'habitude. Croyez-vous vraiment ce que vous dites?

  • Robert Bernier - Abonné 11 octobre 2019 08 h 40

    Oui mais ...

    Vous écrivez: "Que faire, comme citoyens, devant une telle attitude, après avoir épuisé les méthodes de contestation traditionnelles ? Grimper sur le pont ? Par exemple, oui."

    L'argument voulant que nos politiciens promettent et ne font rien est en effet un argument fort en faveur de la désobéissance civile. Mais celle-ci est une arme à double tranchant et qui ne doit être utilisée que dans des circonstances extrêmes. On dira que nous sommes justement devant une situation extrême, celle de l'urgence climatique. Et on n'a évidemment pas tort.

    Le gouvernement Legault n'a pas été élu pour son programme environnemental, on en conviendra aisément: donc, il ne ment pas en ce moment. Le ministre Charrette, lors de la marche du 27 septembre, aurait dit aux journalistes du Devoir qui l'accompagnaient qu'il promettait des mesures concrètes et fortes sous très peu. Laissons-lui encore une chance mais souhaitons que les autres politiciens lui fassent tenir sa parole.

    Pour revenir à la question de la désobéissance civile, voici une question à laquelle j'ai souvent réfléchi et pour laquelle je n'ai toujours pas de réponse. Lorsque des citoyens "vertueux" s'arrogent le droit de remettre la loi en question, le problème est qu'ils ouvrent en même temps la porte à d'autres types de désobéissances. Ceux qui organiseront une désobéissance pour refuser, par exemple, de payer la part de leurs impôts qui va à l'aide sociale, sous prétexte d'une philosophie de la méritocratie, seront-ils aussi bienvenus? D'où l'idée que la désobéissance civile peut vite devenir une arme à double tranchant et à manier avec retenue.

  • Marc O. Rainville - Abonné 11 octobre 2019 09 h 26

    Correction

    « Dès le lendemain, nouvelle manifestation sur le boulevard René-Lévesque à l’heure de pointe et d’autres manifestants arrêtés et accusés d’entrave au travail des policiers. »
    Pas le lendemain, le soir même. Et, au sujet de cette manifestation en soirée, les policiers ont torturé les participant.es à cette seconde action de désobéissance civile. En effet, afin de faciliter le déplacement des personnes résistant passivement à leur arrestation, le SPVM permet maintenant à ses agents d’appliquer une pression douloureuse au niveau du cou. La technique leur est enseignée à l’école de police.
    Cette nouvelle tactique policière doit être dénoncée.