Alors, on danse!

Hula hoop sous la pluie sur le perron d’église de Sainte-Sabine avec l’équipe de tournage de Faire danser un village. Danser crée des liens et un sentiment d'appartenance.
Photo: Renée Anique Francœur Hula hoop sous la pluie sur le perron d’église de Sainte-Sabine avec l’équipe de tournage de Faire danser un village. Danser crée des liens et un sentiment d'appartenance.

« Sont crinqués ! On t’attend ! » m’avait prévenue Marie-Claude. Il fallait les voir se déhancher, les Roger, Suzanne et Mariette, mais aussi les plus jeunes, Gabrielle, Élody-Ann, Zach et Mathis, tous à se tortiller à la brunante sur le terrain de baseball de Saint-Benjamin, éclairés par deux Jeep « jackés » et astiqués pour l’occasion. Gabie était mandatée par le village pour tenir la boule disco sans la perdre.

Une cinquantaine de Benjaminois liés par la géographie dansent sur Depuis, de Marc Déry. Rien de comparable avec du hip-hop ou du disco, on s’entend. De la guit à une voix et tout un village se dandine. Ça ne prend presque rien pour envoyer valser les préjugés.

Faut dire que sur le lot, y a quelques habitués de la danse en ligne et d’autres qui ont déjà rocké solide dans leur jeune temps. N’empêche, une fois la glace fondue, dès que l’ego s’oublie et qu’on cesse d’avoir peur, on se lâche lousse devant la caméra de l’équipe de Faire danser un village.

Nous avons répété l’expérience le lendemain, au milieu des champs de la ferme Aquilon de Sainte-Sabine-de-Bellechasse, avec Luce et sa belle-fille Johannie, la chienne husky Windka qui sautait de joie elle aussi. De beaux brins de filles qui se bercent au soleil. Même la folle avoine dansait.

La danse est une cage où l’on apprend l’oiseau

C’était si entraînant à regarder. Plein d’amour pur jus, pur terroir, pure laine, bio en plus. Pas de chicane, pas de politique, pas de Maxime Bernier qui nous jure sa fierté d’être Beauceron sur les pancartes électorales, juste un peu de jeux de coudes entre les villages, normal. On ne sait plus qui est un Beauceron et qui est un Etchemin. Nous sommes dans une petite séduction qui emploie la danse pour valoriser le territoire.

C’est un peu l’idée derrière ce concept fédérateur lancé par Marie-Claude Lord et la chorégraphe Maude Lecours : donner un sentiment d’appartenance, créer des liens, faire ressortir l’esprit de famille de nos régions et de chaque village. Depuis un an et demi, depuis Dunham, en Estrie, leur lieu d’appartenance à toutes les deux, elles ont visité une vingtaine de communautés tissées serré et produit cinq vidéos du genre.

Une chanson, des centaines de popotins en mouvement, quelques minutes d’amour et des humains qui n’ont pas les yeux vissés sur les trois points sautillants de leur téléphone. Du monde qui se touche par les corps, par la main, par le coeur et les sourires. C’est si rare qu’on sort la caméra.

Danse avec l’univers

Son père lui a répété toute sa vie ; « Danse avec l’univers, Maude ! » La jeune chorégraphe de 29 ans s’est usé les semelles sur du hip-hop, de la claquette, du ballet classique, du tango argentin, du bharata natyam indien, des gigues irlandaises, du contemporain, de la salsa cubaine. Il n’y a rien à son épreuve. Même le lindy hop ; je l’ai initiée entre deux prises.

Au sommet d’une tour de 20 mètres dans le champ des Pères trappistes de Sainte-Justine, mon copain Simon et moi avons dansé un petit swing sur All that Meat and no Potatoes, mon hymne végane chanté par Louis Armstrong. Faute de villageois au rendez-vous en ce matin frisquet du mois d’octobre, nous avons sauté sur l’occasion.

« Les gens m’offrent un accès à leur coeur quand ils dansent, résume Maude. Ils donnent ce qu’ils ne peuvent exprimer avec les mots, s’illuminent, vont au-delà du paraître. »

Photo: Renée Anique Francœur Marie-Claude Lord et Maude Lecours, les instigatrices du projet Faire danser un village

La démarche artistique derrière les vidéos est rigoureuse, même si l’improvisation offre des embellies spontanées. La souplesse s’avère de mise ; on façonne de l’humain et de l’intangible. La musique entraîne et délie les jambes. Et nous courons tous beaucoup, mais dansons si peu.

Pour Marie-Claude, qui a étudié en arts visuels et enseigne le yoga, l’idée de la famille agrandie visait d’abord à réparer une fillette traumatisée par trop de déménagements durant son enfance. Marie-Claude est même devenue factrice à Dunham durant neuf ans, simplement pour pouvoir saluer ses voisins et se faire reconnaître partout. « Je connaissais tout le monde. C’est rassurant. Tu ne peux pas être désespérée. »

Effectivement, un fil relie ces femmes du Cercle des fermières qui se balancent devant leur métier à tisser, une fierté bien réelle anime le maire de Saint-Prosper, Richard Couët, dans « son » magasin général. Il fallait le voir faire la vague avec son chapeau melon, sa montre à gousset et son gilet de monsieur. La timidité s’évanouit une fois les premiers échanges passés, nous rappelle à notre mission d’humains. Nous sommes des êtres de liens.

Danser de joie

À la polyvalente de Sainte-Justine — une boîte sans fenêtres qui flanquerait une dépression nerveuse à l’architecte Pierre Thibault —, 80 élèves du secondaire étaient trop contents de prendre une pause pour aller dévaler la colline et danser dans le champ de soccer au soleil. Ça prend des autorisations. Même pour danser, surtout pour être vus en train de le faire devant une caméra, il faut des permissions.

L’animatrice en vie spirituelle et engagement communautaire (nos anciens conseillers en pastorale) était de la partie. La directrice trouvait ça bien, cette petite arabesque dans un horaire métronomique, mais on n’allait pas relâcher les prisonniers aussi facilement. Allez, on retourne au turbin.

Dans la boîte aux néons, tous. J’ai eu mal pour eux. La danse devrait être obligatoire entre chaque cours dans toutes les écoles du Québec.

La danse est l’une des formes les plus parfaites de communications avec l’intelligence infinie

Nous, on a fait la récréation dans le stationnement du centre communautaire de Saint-Prosper, petite pause d’équipe en attendant Lesly, la Miss Teen Canada juchée sur ses talons hauts avec ses cheveux qui touchent le sol. On a dansé sur du « Elvis The Pelvis » de compétition (mon CD de char, portières ouvertes), un Jail House Rock de circonstance.

Alex, le caméraman était déjanté, Maude et mon aide-chauffeur Simon (avocat en temps normal), en ont rajouté dans le pelvis. Rien à redire, du gros bonheur improvisé et les Prospériens approuvaient du coin de l’oeil. Ils connaissent leurs bases et n’ont pas perdu l’instinct du vivant. « Moi, les gens qui sortent de leur zone de confort, ça me touche », a conclu Maude.

Au bout du compte, ces trois-quatre minutes d’un clip qui sera regardé par 300 000 personnes (ou deviendra viral, qui sait ?) ne sont qu’un prétexte pour se rappeler le plus important : la vie n’est pas une répétition générale.

Visité le site de Faire danser un village. Pour visionner les vidéos et comprendre le concept lancé par deux filles qui veulent changer le monde à leur manière, en dansant.

Souri devant cette vidéo de chien (je sais, c’est absolument quétaine et inutile) qui fait danser une petite fille en chantant et en jouant du piano. Un cas de réincarnation (Liberace ?) à mon humble avis. Mais il a du talent et je lui trouverais un agent.

Adoré le film Joker et la performance incroyable de Joaquin Phoenix. Joker, c’est l’envers de Faire danser un village, c’est le visage du « village » lorsque le tissu social s’effrite, lorsque les mains ne se tendent plus, lorsque les inégalités se creusent et qu’un joker en chef dirige une armée de clowns. Le film est une puissante critique sociale et un crève-coeur tout à la fois. S’imaginer que cela ne concerne que nos voisins du Sud est un leurre. Dans un paquet de cartes, nous ne sommes pas tous égaux à la pige. Joker l’exprime bien et le démontre de façon artistique et poignante.

 

JOBLOG

Amoureuses

Elles sont légères sous leurs robes blanches et leurs petites voilures noires, les soeurs dominicaines. Et sous l’oeil amoureux de la réalisatrice, Louise Sigouin, les moniales sont nos soeurs prieuses et humanistes. J’en ai rencontré quelques-unes aux funérailles de mon bon père Lacroix, notamment soeur Julie et son sourire large. Je les ai aimées tout de suite. Je les salue ici (elles sont abonnées). On les retrouve dans ce beau documentaire avec leur foi, leurs convictions, leur don, leurs voeux de sacrifice et de pauvreté. Voici un film qui épouse une autre temporalité, dans un quasi-silence, celui du bon Dieu. Comme le dit Louise Sigouin, elles sont une branche mystérieuse de qui nous sommes. Elles ont reçu l’appel et sont à écouter. Une rare occasion de le faire au Beaubien jusqu’au 17 octobre.

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3 commentaires
  • Pierre Pouliot - Abonné 11 octobre 2019 08 h 03

    Hourra Josée Blanchette !

    Voilà une chronique enlevante et agréable à lire.

  • Vivien Garant - Abonné 11 octobre 2019 21 h 25

    La valseuse des mots

    Je suis un danseur. Anonyme. Dans mon salon, dans ma cuisine, entre la cuisinière et le divan, pour tout, pour rien. Quand je vous lis , ça valse, c’est bon. Merci Josée Blanchette.

  • Pierre Bédard - Abonné 11 octobre 2019 21 h 34

    Hâte de voir

    J'ai eu le bonheur de participer au tournage de Sherbrooke. Je tournoie pas loin du début. Une belle expérience et du défoulement.