La marche avant la lutte

Le discours de Greta Thunberg lundi aux Nations unies a valu une nouvelle salve de mépris à la militante, qui se trouve aujourd’hui à Montréal pour participer à la grande manifestation pour le climat. Ici, la manifestation s’organise dans un esprit de consensus. Même Justin Trudeau sera de la partie. Tout le monde est heureux de revêtir ses habits verts pour l’occasion. Pourtant, les mobilisations de la jeunesse pour le climat, qui battent leur plein depuis l’hiver dernier, suggèrent que quelque chose de plus combatif se dessine à l’horizon. Comme un murmure qui pourrait troubler l’actuel consensus.

J’avais donné rendez-vous mardi à Louis Couillard, co-porte-parole du collectif La planète s’invite à l’université, dans un café du Plateau. Son téléphone ne dérougissait pas. Ces jours-ci, c’est la folie, m’a-t-il dit. Il y a tant à faire avant la manifestation. La mobilisation prend une ampleur inespérée. Ça fait beaucoup à gérer pour un regroupement aussi jeune, sans assise formelle. La planète s’invite à l’université, baptisé en référence à La planète s’invite au Parlement, a été fondé en janvier dernier dans un café étudiant de l’Université de Montréal. « À ce moment-là, me dit Couillard, on ne connaissait pas beaucoup Greta Thunberg. On avait entendu son appel à manifester le 15 mars et le 27 septembre, sans plus. » L’organisation s’est néanmoins mise en action, rejoignant la mobilisation des élèves du secondaire.

La constellation de La planète s’invite à l’université s’est formée au fur et à mesure, m’explique Louis Couillard, la structure est fluide, décentralisée. Étonnant, lui fais-je remarquer, qu’une telle mobilisation opère en marge des associations étudiantes. Oui, remarque-t-il, mais on adopte néanmoins le langage du syndicalisme étudiant. On parle de grève, même au-delà des journées de débrayage symbolique. Seulement, on fédère les étudiants différemment, alors qu’on semble avoir tourné le dos aux organisations ayant porté les plus récentes mobilisations étudiantes, y compris celle de 2012. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE), par exemple, s’est dissoute en mai dernier, et il n’est pas certain qu’une structure semblable la remplacera. Après 2012, plusieurs l’ont dit, il y a eu un virage dans les préoccupations des militants. On a notamment insisté sur l’importance des enjeux féministes et antiracistes. Or, aujourd’hui, « l’intersectionnalité, c’est intégré », remarque Couillard. On tente donc de trouver d’autres modes d’organisation, on se distancie du modèle inspiré du syndicalisme ouvrier, qui a prévalu dans le mouvement étudiant tout au long de son histoire (lui conférant d’ailleurs un pouvoir d’action unique).


 

Pour mieux situer l’émergence de cette mobilisation étudiante pour le climat, j’ai repris l’ouvrage d’Arnaud Theurillat-Cloutier, Printemps de force – Une histoire engagée du mouvement étudiant au Québec (1958-2013). L’ancien militant y note que, dès le début de l’ère libérale de Jean Charest, la frange la plus combative du mouvement a dû se concentrer sur des luttes plus proprement syndicales (l’augmentation des frais de scolarité, les compressions dans les prêts et bourses), reléguant les questions politiques au second plan. L’urgence climatique marquera-t-elle le retour à une lutte axée sur des enjeux plus larges ? Pourrait-elle devenir la nouvelle locomotive du syndicalisme étudiant ?

Dur à dire, mais pour Louis Couillard, il y a un objectif clair : « On veut devenir un exemple organisationnel à travers le monde. On pense que la méthode québécoise du syndicalisme étudiant peut servir de modèle. » Un modèle pour l’ensemble de la jeunesse qui lutte pour l’avenir du monde — rien de moins.

Par ailleurs, la mobilisation actuelle semble générer de nouvelles formes de solidarités, notamment avec la jeunesse autochtone. Mélissa Mollen-Dupuis, militante innue, m’a dit, en marge de deux journées de formation organisées pour créer des liens entre de jeunes adultes autochtones et allochtones autour des enjeux climatiques, qu’il y a une nette évolution dans les relations avec les militants allochtones. Au moment où naissait Idle No More en 2013, il y avait une ouverture, « mais on devait vraiment tout expliquer sur les premiers peuples. Aujourd’hui, on arrive face à des militants qui parlent déjà un langage décolonisé. »

Manifestement, quelque chose se trame, une conscience politique s’aiguise, et les forces sont prêtes à se mettre en action. Mais pour l’instant, la situation est difficile à tenir pour les militants, qui ne peuvent pas compter sur les moyens qu’avaient les structures étudiantes traditionnelles. L’épuisement n’est jamais loin, et les cafouillages sont inévitables.

Et si la mobilisation continue de grandir, des questions organisationnelles difficiles se poseront. Cela dit, il faut cesser d’aborder cette mobilisation comme s’il s’agissait d’un élan spontané — idée reprise autant avec admiration qu’avec mépris. Il y a derrière le souffle actuel un travail constant, qui crée des liens pérennes. Le défi sera dur, mais à ce titre, la jeunesse québécoise est forte d’un demi-siècle de mobilisations étudiantes, et elle a en ce sens de quoi en inspirer d’autres. On attend Greta Thunberg avec impatience à Montréal. Mais peut-être qu’elle sous-estime ce qui l’attend ici. Nous n’avons pas à rougir.


 
8 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 septembre 2019 07 h 18

    Nouvelles formes de solidarité

    Je connais bien des aîné.es qui se solidarisent avec les jeunes. pour le climat et la ltransition écologique générale, incluant l'agricole. Une manifestation de sympathie se dessine à Boucherville par les aîné.es aujourd,hui, par exemple.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 septembre 2019 09 h 58

      Eh oui, so - so - so, solidarité. Entre temps, en Chine, 168 fois plus populeuse que nous, émet plus de GES en deux jours que le Québec en produira dans toute une année. Alors, continuons l'autoflagellation. C’est sûr que cela résoudra tous les problèmes avec les méchants GES.

      Hier, c’était les frais de scolarité. Aujourd’hui, ce sont les changements climatiques. Demain ce sera le choix de l'autre gâteau capricieux.

      Les générations futures parleront de nous avec un sourire aux lèvres de ce branle-bas de combat pour une situation qui trouve sa solution au plus profond précipice de l’inconscience humaine. Oui, misère.

    • Marc Pelletier - Abonné 27 septembre 2019 16 h 28

      M. Dionne,

      Est-ce bien le discours que vous ferez à vos élèves demain ?

      S'il s'endorment sur leurs bureaux, vous saurez pourquoi.......

    • Cyril Dionne - Abonné 27 septembre 2019 17 h 24

      Cher M. Pelletier,

      J'enseigne, je ne prêche pas. Je respecte les élèves en leur présentants des faits basés sur les instances de la science et non pas des ouï-dire. S'ils s'endorment, eh bien, tant pis pour eux. Mais ceux qui sont allumés écoutent et posent des questions.

      Vous me faites rappelez Isaac Newton. Bien oui, ceux qui étaitent supposément branchés à cette époque, le trouvait peu intéressant. Mais pardieu, ce que j'aurais donné pour passer seulement quelques minutes dans un de ses cours à l'Unisersité Cambridge. Comme ils le disent si bien au pays de Bruce Springsteen : "Stupid is as stupid does".

  • Pierre Rousseau - Abonné 27 septembre 2019 08 h 17

    Je me souviens !

    Ce texte a le mérite de reconnaître que la jeunesse québécoise est forte d’un demi-siècle de mobilisations étudiantes, ce qui est le cas et nous pouvons construire sur des bases solides. Beaucoup d'aînés ont participé à ces mobilisations, que ce soit pour l'indépendance, l'environnement, les changements sociaux etc, et ils sont encore là pour appuyer la relève malgré le fait que nos forces commencent à diminuer vu notre âge ! Mais la mémoire est encore là et on se souvient de nos luttes du dernier demi-siècle mais, évidemment, nous sommes déçus de n'avoir pas été capables de faire véritablement changer les choses. Le pouvoir des multinationales est incommensurable et les politiciens leurs sont souvent inféodés. Il ne faut pas non plus oublier que le pouvoir attire beaucoup de psychopates plus ou moins évidents... Et plusieurs d'entre nous n'ont pas échappé à l'appât du gain et au confort du système actuel et nous n'avons pas pu freiner le développement effréné; de plus les mesures pour atténuer la dégradation de la planète se sont avérées nettement insuffisantes.

    On peut espérer que la jeunesse d'aujourd'hui saura construire sur ce qui a été fait jusqu'à présent et ne pas tout recommencer à zéro. Si les jeunes se mobilisent et pour la première fois vont non seulement voter mais qu'ils et elles le fassent pour des partis autres que les partis qui continuent la dégradation de la planète, ce serait un commencement.

  • Jean Richard - Abonné 27 septembre 2019 10 h 18

    Interroger est-il mépriser ?

    « Le discours de Greta Thunberg lundi aux Nations unies a valu une nouvelle salve de mépris à la militante, qui se trouve aujourd’hui à Montréal pour participer à la grande manifestation pour le climat. »

    Allons-nous un jour lire, dans Le Devoir ou ailleurs, un éditorial ou une chronique où le sens des nuances soit remis à l'honneur ? Le numérique, où il n'y a que des 1 et des 0, aurait-il façonné le fonctionnement mental des gens ? Ou bien tu es gros, ou bien tu es petit, ou bien tu es blanc, ou bien tu es noir, ou bien tu es pour, ou bien tu es contre, ou bien tu adores Greta, ou bien tu la méprises. Toutes les nuances semblent interdites.

    Porté aux nues par certains médias, le bref discours de Greta à New York en a laissé d'autres sur leur faim. Qu'avons-nous appris de ce discours ? Bien peu de choses, sinon que les vieux lui ont volé son enfance et ses rêves. Là, on demande à Greta : quels rêves t'a-t-on volés ? Oups ! C'était une question de trop, une question illégitime selon certaines chroniqueuses. Ainsi, quand on n'a plus 16 ans, il faut se contenter d'être un accusé et ne cherchons pas à savoir de quoi on l'est.

    Tous ceux qui ne sont pas morts aujourd'hui, qu'ils aient 16 ou 86 ans, ont un futur et dans bien des cas des rêves. Je connais bien des gens qui ont 60, 70, 80 et même 90 ans, des gens qui ont encore des rêves, y compris celui de vivre dans un environnement sain. Et parmi ces gens, plusieurs ont, à la base de leur éducation familiale, le respect de la nature, l'horreur du gaspillage, en particulier du gaspillage de la nourriture (surtout quand il en manquait sur la table).

    Bien des gens d'un certain âge ont, quoi qu'on en dise, une conscience de l'environnement tout aussi éclairée que celle des jeunes. Or, l'émotivité n'étant pas le carburant de leur pensée, le spectacle de Greta leur fait craindre une sérieuse dérive du discours écologiste. Ces vieux, que Greta méprise, pourraient parler à leur tour de rêves volés...

    • Marc Pelletier - Abonné 27 septembre 2019 16 h 39

      M. Richard,

      Greta ne méprise pas les " vieux ", mais elle en a contre l'apathie de plusieurs adultes et surtout celle des gouvernants sur toute la planète.

      Chez nous, M. Legault semble se réveiller face à l'urgence climatique : " On verra.... ".

  • Paul Gagnon - Inscrit 27 septembre 2019 10 h 27

    Les Gardes Verts

    comme héritiers des Gardes Rouges de Mao?
    Adaptés aux pays de l'OCDE, évidemment... au capitalisme postmoderne et à Internet... mais avec la même mentalité polarisée en noir et blanc.