Bienvenue en dystopie!

J’émerge de la lecture de The Testaments de Margaret Atwood. Sa version française paraîtra le 11 octobre, mais le roman original est déjà disponible partout en librairie, où une horde d’admirateurs l’attendait comme le Messie.

Pensez donc ! The Testaments constitue la suite de La servante écarlate, roman à succès auquel la populaire télésérie aura offert une portée inespérée. Rappelons que dans cet univers futuriste de pure misogynie, au royaume de Gilead, les femmes se voient asservies selon leur rang à des rôles prédéterminés. Les robes rouges et les coiffes blanches des servantes assignées à la reproduction humaine, esclaves en jupons, avec le visage de l’actrice Elisabeth Moss en figure de proue télévisuelle, ont frappé l’imaginaire collectif. Atwood aura mis 35 ans à lui offrir une lignée, bientôt portée à l’écran, n’en doutons point.

À l’heure de pondre La servante écarlate, l’écrivaine torontoise s’était inspirée du 1984 de George Orwell pour imaginer cet univers d’infertilité, de servitude et de pollution délétère. Le roman avait été publié en 1985, un an après l’action du roman de son confrère britannique sous l’oeil de Big Brother.

Les contre-utopies du passé nous fascinent d’autant plus qu’on croit y voir des prémonitions de nos sociétés d’aujourd’hui aux lendemains chancelants. À l’époque de leur parution, elles procuraient des frissons d’horreur incrédule. Plus maintenant. Nous voici entrés en ère dystopique.

The Testaments, situé une quinzaine d’années après La servante écarlate, se décline en trois voix féminines narratives : la tante Lydia omnisciente, dont les choix de tyrannie s’éclairent, et deux jeunes femmes qui n’ont pas choisi leur destin, dont la fille putative du puissant commandant Waterford et de son épouse.

Sans l’émotivité ou les ambiguïtés troublantes de La servante écarlate, The Testaments, par-delà les descriptions très fortes du mépris des femmes comme des mécanismes du régime d’oppression giléadien, est dilué par la présence de trois figures centrales plutôt qu’une, et laisse une impression moins vive que l’oeuvre antérieure, sans perdre son pouvoir de fascination pour autant.

Deux époques, deux lectures

Reste que nous ne lisons pas ce roman avec les yeux qui découvraient jadis La servante écarlate. Atwood ne l’écrit pas non plus dans le même esprit, ouvrant cette fois des portes vers des lendemains qui chantent. On la sent investie d’une responsabilité nouvelle, cherchant à offrir une lumière aux brouillards du jour. Le monde a changé. Les écrivains évoluent avec leur temps et désirent parfois mettre des baumes sur les calamités qu’ils ont conçues en des époques moins troublées. La résonance d’une dystopie dans l’esprit du lecteur d’aujourd’hui n’est plus la même non plus.

Les dérèglements environnementaux et la perspective d’une planète chamboulée de fond en comble (c’est parti) inspirent la peur, même aux climatosceptiques réfugiés dans un déni asphyxiant. Les récentes imprécations du clan Trump contre les élues démocrates issues de l’immigration : « Send her back ! » résonnent encore à nos oreilles. Pur écho, dirait-on, à celles du commandant Waterford à Gilead.

Cette théocratie littéraire nous renvoie non seulement aux errances de régimes islamistes, mais au pouvoir réel des évangélistes aux États-Unis. Différents groupes chrétiens attisent le déclin du droit à l’avortement dans la puissante nation voisine qui donne le ton. Un vent d’intolérance souffle partout.

Cette semaine, en regardant aux infos les marches de protestation en France contre les féminicides en hausse là-bas (une centaine depuis le début de l’année), je croyais retrouver les manifestations du SanctuCare — l’organisation de refuge pour les femmes évadées de Gilead. Comme si les servantes écarlates battaient déjà nos pavés…

Le mouvement #MoiAussi, qui libère la parole féminine mais multiplie les condamnations sans procès, suscite d’évidentes frustrations chez certains hommes au pouvoir en déclin. La présence croissante des femmes à des postes de direction modifie les rapports entre les sexes. Des affrontements musclés sont à craindre. Le nombre effarant des femmes assassinées par des conjoints pendant ou après une séparation s’inscrit dans une dynamique plus large de perte de contrôle masculin mal gérée, mal analysée. Et comment contrer de futures flambées de violence, sinon par la quête de leurs sources, par des remue-méninges collectifs et par le dialogue entre les sexes ?

Seul le respect des autres, non seulement des femmes, mais de chaque être humain dans sa différence, permettra d’affronter les périlleux défis d’avenir sociaux et écologiques qui nous pendent au bout du nez. Et cela, Atwood, dans ses romans — pas si dystopiques que ça —, l’aura pleinement compris.

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3 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 19 septembre 2019 08 h 09

    Guerre de sécession II

    Un aspect un peu oublié de ces romans de Mme Atwood c'est le fait que Gilead est née suite à une deuxième guerre civile, de sécession, aux ÉU et cette nouvelle république ne couvre que la partie est du pays alors que la Californie par exemple reste dans les ÉU d'Amérique. Quand on voit le clivage extrême dans lequel se retrouvent nos voisins du sud, on ne peut que se dire qu'une autre guerre de sécession aux ÉU est une possibilité. La dernière guerre de sécession (1861 - 1865) fut déclenchée en raison des différences d'approche entre le nord et le sud du pays sur l'esclavage.

    Aujourd'hui il y a certainement un clivage aux ÉU entre ceux qui sont progressistes et ceux qui veulent un pays plus autocratique, basé sur des valeurs religieuses de droite. Est-ce que Mme Atwood a été visionnaire en prédisant une autre guerre de sécession aux ÉU ?

  • Claude Therrien - Abonné 19 septembre 2019 08 h 18

    Tuant que le message et l'évolution du peuple sera formaté par des boîtes de relation publique, par des faiseurs d'images, tant que ceux qui voudraient parler librement ont tout à craindre et lobbys et des groupes de pressions, on pourra dire que la colère de l'un alimentera la frustration de l'autre.

  • Réjean Martin - Abonné 19 septembre 2019 10 h 28

    Seul le respect des autres ?

    Seul le respect des autres pour affronter les défis de demain ? Hélas, je ne vois pas de lumière au bout du tunnel...