En attendant Justin…

La campagne officielle en vue du scrutin du 21 octobre démarrera aujourd’hui. Le premier ministre Justin Trudeau aurait pu attendre jusqu’au 15 septembre, mais il aurait pu aussi se lancer plus tôt, dès le 1er septembre. À voir les partis agir depuis dix jours, on pourrait penser que c’était déjà en cours. Mais pourquoi attendre quand la date du vote est connue ?

Les élections de 2019 sont les secondes à se tenir à date fixe, un concept qui n’a jamais fait l’unanimité, mais qui a la faveur de la plupart des partis. Pour de bonnes raisons. Tant que la date du scrutin était unilatéralement fixée par le parti au pouvoir, ce dernier bénéficiait d’un avantage considérable sur ses adversaires. En plus de profiter des attributs — et des coffres — du gouvernement, il pouvait choisir le moment le plus propice pour son parti ou le plus embêtant pour ses adversaires. Incertains de l’échéancier, ces derniers devaient ménager leurs munitions, surtout si leurs moyens étaient modestes.

Le premier ministre libéral Jean Chrétien est un bon exemple de chef qui sait exploiter les faiblesses de l’adversaire. En 1997, après seulement trois ans et demi à la tête d’un gouvernement pourtant majoritaire, il a dissous le Parlement pour tirer parti, entre autres, du fait que le Bloc québécois avait un nouveau chef, Gilles Duceppe, et que le parti n’était pas encore sur le pied de guerre. En 2000, même scénario, mais cette fois pour prendre de court la nouvelle Alliance canadienne, rejeton du Reform Party, dirigée par un chef, Stockwell Day, élu environ trois mois avant qu’on délivre les brefs électoraux, soit les ordres donnés aux directeurs de scrutin de tenir le vote.

En 2015, le premier ministre conservateur Stephen Harper a respecté la date fixée par la loi, mais il a tenté de déjouer l’opposition — sans succès — en déclenchant la plus longue campagne de l’histoire canadienne. La manoeuvre n’est plus possible, les libéraux ayant changé la loi pour limiter la durée de la campagne. Celle-ci ne peut durer que de 37 à 51 jours.

Tous les partis savaient donc à quoi s’en tenir et ont pu faire des plans en conséquence. Et de toute évidence, les plus grosses formations étaient prêtes ou presque à décoller il y a 10 jours. On a eu droit aux slogans, publicités, véhicules de campagne, plans de tournée, nominations de nombreux candidats. Le Nouveau Parti démocratique a lancé sa campagne dimanche, à Toronto, envoi des brefs ou pas, et les conservateurs avaient déjà prévu de lancer leur campagne aujourd’hui, mercredi, à Trois-Rivières et dans le Grand Toronto.

En attendant une dizaine de jours avant d’aller rencontrer la gouverneure générale Julie Payette, le premier ministre Justin Trudeau a simplement profité du peu de marge de manoeuvre que lui laisse le nouveau système. Et s’il l’a fait, c’est parce qu’il jugeait que ce délai, aussi court soit-il, servait ses intérêts.

L’envoi des brefs électoraux semble une formalité dans le contexte actuel, mais il a des conséquences concrètes pour les partis. Il met fin à la période préélectorale maintenant inscrite dans la loi et durant laquelle les partis peuvent dépenser jusqu’à 2 millions de dollars en publicités partisanes. À partir d’aujourd’hui, toutes les dépenses électorales seront comptées et ne pourront pas dépasser, publicité comprise, 28 millions et des poussières, le montant étant inférieur pour ceux ayant moins de 338 candidats.

Et pour le parti au pouvoir, attendre permet de poursuivre les annonces ronflantes, ce dont les libéraux ne se sont pas privés. Durant ce qui aurait pu être la première semaine de campagne, le gouvernement Trudeau a pris des engagements et fait des investissements totalisant 2,4 milliards, selon un relevé effectué par le journal politique en ligne iPolitics. Mais ce sprint concluait un marathon qui a duré tout l’été, au point où les conservateurs s’en sont plaints auprès d’Élections Canada.

Selon le politologue et expert en matière de processus électoral André Blais, cela rappelle ce qui se faisait même avant. Ce n’est donc pas une raison pour ajouter aux règles existantes entourant les élections à date fixe. Le gouvernement peut aussi avoir quelques dossiers à ficeler avant de se lancer, comme il l’a fait en s’entendant avec le gouvernement ontarien au sujet de l’Université de l’Ontario français pas plus tard que samedi dernier.

Le moment du déclenchement de la campagne est avant tout révélateur des calculs des stratèges libéraux. De toute évidence, ils jugent que leur chef est mieux servi par une course courte. Il n’est plus le dernier venu ni le porteur du changement. Contrairement à ce qu’il a fait en 2015, il doit doser ses promesses, lui qui traîne, malgré plusieurs réalisations, le poids de grandes attentes déçues. Une fois la campagne lancée, la machine médiatique entre en cinquième vitesse, non seulement pour lui, mais pour ses adversaires. Il est vrai qu’ils en sont tous, sauf la leader du Parti vert, Elizabeth May, à leur première campagne en tant que chef, mais ils ont justement besoin de se faire connaître et ils en auront l’occasion.

Leur défi maintenant sera de démontrer qu’ils sont à la hauteur du poste qu’ils convoitent. Celui de M. Trudeau sera de prouver qu’il l’a été et le sera encore.

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1 commentaire
  • Bernard LEIFFET - Abonné 11 septembre 2019 08 h 02

    Je n'attends pas Justin!

    Comme d'habitude, la machine est en route et cette fois ce n'est pas la photo de Justin, message visuel, mais plutôt son prénom, message écrit, à la manière d'écrire à un cher ami! Tout ce texte dont le titre exprimait déjà la préférence de Mme Manon Cornellier! Comme il doit être dur de ne pas pouvoir se pencher de la même façon sur les autres politiciens qui vivent loin des magouilles et loin de ceux qui sont proches des paradis fiscaux! Il est vrai que l'on dit aussi « qu'il faut de tout pour faire un monde.»!