Nos djihadistes

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, était de passage à Ottawa cette semaine pour prêter main-forte à son homologue canadienne, Chrystia Freeland, qui subit ces jours-ci les foudres de la Chine. Mais si M. Pompeo voulait démontrer sa solidarité avec le Canada dans sa guerre froide avec Pékin, il a toutefois tenu à rappeler au gouvernement du premier ministre, Justin Trudeau, sa responsabilité dans l’épineux dossier du rapatriement de ses citoyens de la Syrie, où certains d’entre eux étaient partis se joindre au groupe armé État islamique (EI) il y a quelques années.

« Nous avons été clairs avec le gouvernement canadien, a insisté M. Pompeo dans une entrevue accordée au réseau anglais de Radio-Canada. Nous voulons qu’ils rapatrient leurs gens… Chaque pays a une obligation de s’assurer qu’ils ne retournent pas sur le champ de bataille. »

Les propos de M. Pompeo faisaient ainsi écho à ceux de son patron, le président américain Donald Trump, qui, la veille, avait menacé de relâcher des milliers de combattants du groupe EI actuellement détenus par les forces kurdes, alliés des troupes américaines, si leurs pays d’origine ne les rapatriaient pas. « Si l’Europe ne les prend pas, je n’aurai d’autre choix que de les relâcher dans les pays d’où ils sont venus — l’Allemagne, la France et d’autres endroits », a laissé tomber M. Trump. Même si le président américain ne met pas une telle menace à exécution, ses propos démontrent l’impatience du gouvernement américain envers l’inaction des pays, comme le Canada, qui cherchent à se laver les mains de leur responsabilité envers ces citoyens devenus indésirables.

Pour le gouvernement Trudeau, les pressions américaines viennent compliquer ce qui était déjà un dossier qu’il aurait préféré balayer sous le tapis, au moins le temps que dure la campagne électorale. Hélas ! C’est le contraire qui est arrivé après que le gouvernement britannique de l’ancienne première ministre Theresa May, dans l’un de ses derniers actes au pouvoir, eut retiré la citoyenneté à Jack Letts. Surnommé « Jack le djihadiste » par les médias britanniques, M. Letts jouissait jusqu’en juillet de la double citoyenneté canado-britannique grâce à son père né en Ontario. Or, même s’il n’a jamais vécu lui-même au Canada, cet homme âgé de 24 ans, et qui est allé en Syrie en 2014, est maintenant devenu la responsabilité de notre pays seul.

M. Letts, tout comme ses parents, qui prétendent que rien ne prouve que leur fils se soit battu aux côtés des terroristes, veut que le Canada le prenne en main. Il serait toutefois difficile de traduire M. Letts en justice, puisqu’il ne semble avoir violé aucune loi canadienne. Selon le Code criminel, il est interdit de quitter ce pays avec l’intention de se joindre à un groupe terroriste. Mais M. Letts n’a pas quitté le Canada pour aller en Syrie. Il est parti de l’Angleterre. Si le Canada le rapatrie de la Syrie, où il est détenu depuis 2017, il pourrait se retrouver en toute liberté ici.

À la veille du déclenchement des élections, on comprend pourquoi M. Trudeau ne s’est pas empressé cette semaine de venir en aide à M. Letts. Après tout, le chef conservateur Andrew Scheer profite de ce cas pour souligner l’approche de son parti envers le terrorisme. Un gouvernement conservateur, martèle M. Scheer, ne ferait aucun effort pour aider M. Letts.

Or, M. Trudeau ne peut pas dire la même chose sans se faire traiter d’hypocrite.

Durant la campagne électorale de 2015, il s’était attaqué au chef conservateur de l’époque, Stephen Harper, pour avoir fait adopter une loi permettant au gouvernement fédéral de retirer la citoyenneté canadienne à des personnes ayant une double nationalité et ayant été condamnées pour terrorisme ou trahison. Le chef libéral avait alors accusé M. Harper d’avoir « dévalué » la citoyenneté canadienne en la rendant conditionnelle et avait promis d’abroger cette loi une fois porté au pouvoir. Lors d’un débat en anglais sur la politique étrangère, M. Trudeau avait déclaré « un Canadien est un Canadien est un Canadien », une phrase qui est demeurée célèbre.

Or, ces propos reviennent hanter M. Trudeau alors qu’il refuse de dire si le Canada a l’intention de venir en aide à M. Letts. Son ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, insiste pour dire que, contrairement à ce que prétend le gouvernement américain, le Canada n’a aucune obligation de rapatrier ses citoyens de la Syrie. Il s’agit non seulement de ceux soupçonnés d’avoir été membres du groupe EI et détenus dans les prisons kurdes, mais aussi de leurs femmes et leurs enfants.

C’est à se demander si les propos de 2015 de M. Trudeau ne valaient que le temps de la campagne électorale. Si les libéraux ont bel et bien aboli la loi de M. Harper, ils semblent prêts à laisser d’autres pays s’occuper des citoyens canadiens devenus djihadistes en Syrie. Selon les experts, environ 180 Canadiens sont allés en Syrie pour se joindre à l’État islamique, dont le tiers seraient déjà revenus au pays de leur propre gré. Or, très peu d’entre eux ont été jusqu’ici poursuivis par le gouvernement Trudeau sans que le gouvernement ne puisse expliquer pourquoi. Serait-ce parce qu’il manque de preuves suffisantes pour obtenir une condamnation ? Si tel est le cas, on comprend que le gouvernement soit réticent de rapatrier ceux qui restent en Syrie.

Peu importe, le gouvernement Trudeau doit s’occuper de leur sort. Après tout, un Canadien n’est pas un Canadien seulement lorsque cela fait l’affaire de M. Trudeau.

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12 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 24 août 2019 08 h 17

    My opinion

    concerning Jack Letts: let's leave him rot in Syria.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2019 10 h 38

      C’est plus que cela M. Terreault. Eh oui, pour le djihadiste Jetts, qu’il pourrisse là-bas et qu’il nous foute la sainte paix. Ce n’est pas un citoyen même s’il possède un passeport canadien. La citoyenneté se mérite et n’est pas un privilège. Et un Canadien n’est plus un Canadien lorsqu’il va à l’encontre de tout ce que représente un Canadien (on pourrait substituer le mot Québécois et ce serait la même chose). Ils ont commis des crimes là-bas, eh bien, qu’ils demeurent tous là-bas, familles inclues.

      Ceci dit, c’est la double-citoyenneté qui semble au cœur de ce litige. Comment pouvez-vous posséder deux citoyennetés et être honnête et loyal envers les deux en même temps? Imaginez maintenant quelqu’un qui se dit musulman et possède la double-citoyenneté? Son allégeance va où en premier? Aux amis imaginaires qui peuplent le contes pour enfants des religions fictions, à sa race ou son groupe ethnique d’origine ou bien au pays qui l’accueillie, protégé, nourrit, subvenu à tous ses besoins avec l’aide d’un généreux filet social, accordé toutes les libertés même celle d’expression et le droit de contester, circuler librement et d’assemblé? Seulement au Canada, misère.

      Pour le reste, vous savez les restants de l’EI, eh bien, ils devraient être déchus de leur citoyenneté pour haute trahison. Et ceci, c’est sans occulter que la plupart devraient être poursuivis pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Misère, ils ont assassiné, torturé à mort et massacré plus de 50 000 personnes en quelques mois seulement et on pleure chez nous lorsqu’il y a une dizaine ou vingtaine de gens qui se font massacrer par un tireur fou.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2019 12 h 28

      Erratum

      C'est bien le djihadiste Letts.

  • Alain Roy - Abonné 24 août 2019 08 h 34

    Les femmes et les enfants d'abord.

    Les citoyens et citoyennes de ce pays qui se sont joints au groupe armé État islamique l'ont fait en dépit des lois canadiennes qui l'interdisent. Ils ont rejeté les valeurs et la citoyenneté canadiennes croyant pouvoir perpétrer en toute impunité les exactions et atrocités que l'on sait. Mais maintenant, ces routiers, ces reîtres du XXI siècle se retrouvent prisonniers de leurs victimes, qui n'ont pas, et avec raison, nos scrupules. Réservons donc nos efforts pour les enfants, qui ne sont coupables de rien, et les femmes qui ont été forcées de suivre les combattants. Quant à ces derniers, et les quelques combattantes qui sont là par choix, qu'ils et qu'elles vivent et pourrissent avec leur choix.

  • Michel Lebel - Abonné 24 août 2019 10 h 51

    Le rapatriement

    Les enfants et les conjoints de ces djihadistes canadiens devraient pouvoir revenir au Canada. Que faire des combattants eux-mêmes? J'opterais aussi plutôt pour leur rapatriement au Canada, avec des conditions sévères, pour qu'ils soient jugés ici. Devant un tribunal spécial, si nécessaire. À situation fort particulière, un tribunal fort particulier.

    M.L.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 août 2019 15 h 35

      « Que faire des combattants eux-mêmes? J'opterais aussi plutôt pour leur rapatriement au Canada, avec des conditions sévères, pour qu'ils soient jugés ici. » (Michel Lebel)

      Bien sûr que certes, mais pourquoi faire autant de plats-de-lentilles envers ces « combattants » qui ont lutté en faveur du djihadisme contre des activités en lien avec la démocratie ?

      Pour leur dire, de jugement possible ?!?, qu’ils se méritent une psychothérapie susceptible de les déprogrammer, et ce, avec des conditions de vie complaisantes ou disculpatoires ?!?

      À les déprogrammer, ou comme à les excuser !?!, ces combattants méritent d’être jugés aux « oubliettes » plutôt que vers des centres de détention 5 étoiles !

      Bref ! - 24 août 2019 -

  • Johanne Archambault - Abonnée 24 août 2019 11 h 12

    Canadien??!

    C’est en Angleterre qu’il faut renvoyer Monsieur Letts, et à l’Angleterre qu’il faut rappeler ses «devoirs» et faire la leçon.

    Quant aux femmes et aux enfants des djihadistes, il se peut qu’ils présentent un danger à un moment donné pour leur pays d’accueil. À l’âge de la quête d’identité, les enfants sont susceptibles d’adopter la conduite et les idées de leur père, d’idéaliser leurs «origines», bref de se radicaliser, par idéal ou par désenchantement et par manque d’avenir. On l’a vu en Belgique et en France. Les mères peuvent, de leur côté, cultiver le souvenir (embelli, adouci?) de l’homme dont elles ont partagé l’aventure et les idées, et ainsi, sinon élever leurs enfants dans le culte du disparu, du moins les soutenir dans leurs «choix» de vie, même violents.

    Cette inquiétude est vaine peut-être: dans dix ans le visage du terrorisme aura changé — qui se souvient du terrorisme des années 1970, des Brigades rouges en Italie, ou de la Bande à Baader en Allemagne... À l’époque, pareil extrémisme semblait indépassable.

    De toute façon, rien n’est une raison pour compromettre a priori l’avenir d’innocents. Il doit bien y avoir, dans l’arsenal des lois et des traités de la planète, de quoi forger une entourloupette pour leur faire une place légitime quelque part, comme aux réfugiés qui affluent vers les pays riches.

    Pour éviter, peut-être, de revivre les sombres périodes de perte et de désorganisation qui ont suivi les «invasions barbares» et autres déferlantes, dans les parties du monde où, au fil de l’histoire, des masses humaines (armées) ont cherché une autre terre, chassées de chez elles par la faim, la violence et la peur.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 août 2019 14 h 09

      Vous avez tort Mme Archambault. Le terrorisme djihadiste découle d'une seule idéologie politico-religieuse qui n'est pas près de s'estompée ou de disparaître malheureusement. Oui, le communisme et la radicalisation de celui-ci a presque disparu de nos écrans, mais la religion monothéiste qu'est l'islam non et ce n'est pas pour demain aussi. Cette mouvance terroriste renaîtra de ses cendres sous une autre forme et sera probablement plus sanglante que ne l’a été l’EI ou Al-Qaïda.

      Alors, puisqu'ils ont embrassé la religion d'un certain Mahomet de plein fouet, c'est aux théocraties du même genre à les accepter et de ce fait, réduire le risque de récidive à court, moyen et long terme. Enfin, ils pourront se sentir chez eux puisqu'ils conjuguent aux idéologies sanglantes composées d'amis imaginaires qui carburent à la misogynie et l’homophobie. L’égalité, la liberté et la fraternité demeureront des concepts distants dans leur représentation du monde.

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 24 août 2019 11 h 55

    Alain Roy:
    J'approuve...