À trottinette

Le monde n’avance pas comme sur des roulettes. Et l’arrivée, dans plusieurs grandes villes, de trottinettes électriques ne change pas le monde. Autrement dit, la trottinette n’est pas cette merveille écologique qu’à grand renfort d’images sympathiques on s’emploie à imposer à la consommation des multitudes.

Mais pour commencer, il faut bien admettre que les trottinettes en libre-service ne sont pas non plus le fait d’une société immature, tel que se plaisent à les caricaturer quelques esprits frileux pétris d’un conservatisme bien peu chaleureux. Leur venue n’annonce pas, comme ces gens-là le chantent, une guerre civile en miniature, dont le théâtre serait les trottoirs.

En Europe, où les rues ont l’avantage d’être beaucoup mieux goudronnées qu’au Québec, on compte déjà plusieurs accidents sur ces engins. Mais il n’y a tout de même pas de quoi fouetter un chat : une ville peut bien trouver à s’accommoder de moyens de transport variés. D’ailleurs, on verra aussi apparaître, avant longtemps, d’autres moyens de transport, par exemple le scooter électrique en libre-service et que sais-je encore. Après tout, pourquoi pas ?

Les ventes des trottinettes électriques explosent. En France seulement, plus de 230 000 de ces engins ont été vendus en un an. Sur les sites de vente en ligne, l’offre s’est multipliée. Ce développement marchand de la trottinette électrique est étonnant. Le problème des déplacements dans les cités n’est pas pour autant à la veille d’être résolu par l’illusion sans cesse amplifiée que chacun peut, en les empruntant, contribuer à l’élan d’un monde plus vert.

La trottinette électrique, en fait, n’a rien de révolutionnaire. Au début du XXe siècle, elle existait déjà. L’objet n’est que réactualisé, comme l’a été le patin à roulettes, par intervalle, au fil des décennies. Elle constitue, dans sa formule revue mais non corrigée, un masque de vertu derrière lequel se cachent toujours les mêmes abus en matière de transport.

On peut d’abord beaucoup douter du caractère vraiment écologique de ces trottinettes, qui colonisent les esprits sous le patronage de compagnies comme Uber. La vie des batteries dont sont munis ces véhicules légers et l’importance de ce qu’ils représentent comme impact sur la planète devraient faire réfléchir. Les batteries de lithium-ion utilisées sont composées d’un mélange de nickel, de cobalt, de manganèse, de cuivre, d’aluminium. En somme, d’une suite de métaux dont les procédés d’extraction, combinés à leur rareté, ne s’offrent pas en modèle de respect de l’environnement. Qui plus est, la durée de vie de ces charges s’altère très rapidement.

À Boston, j’ai vu défiler nombre de ces engins légers le printemps dernier. Selon un rapport du Boston Consulting Group, les trottinettes électriques ont une durée de vie moyenne de 3,8 mois avant de finir aux poubelles. En comparaison, le vélo en acier que j’utilise au quotidien a plus de 30 ans et servira encore au jour où je le céderai.

La trottinette en libre-service, parce qu’elle est rechargeable, est qualifiée abusivement par ses promoteurs de transport « durable », ce mot désormais agité par quiconque veut se positionner, à bien peu de frais, du côté des défenseurs de la nature.

Il serait grand temps d’en finir avec l’usage abusif du terme durable, lancé à la ronde sur un mode incantatoire. Ce terme trouve à aspirer vers le néant des volontés autrement plus conséquentes de changer nos modes de déplacements. En s’en réclamant sans cesse, on s’évertue à faire croire qu’une croissance vigoureuse, pour peu qu’elle soit coiffée d’un petit chapeau vert, suffit à réformer les visées du monde des affaires. Cette idée du développement durable n’en demeure pas moins un oxymore : elle tente d’allier deux choses qui s’opposent, comme les libéraux de Justin Trudeau qui justifient l’extraction du pétrole au nom de la transition verte ou comme au temps où les troupes de Brian Mulroney, gonflées d’ambiguïtés, faisaient aveu d’antinomie en se définissant comme progressistes-conservateurs. On se rappellera peut-être que le principal promoteur de ce concept de développement durable fut le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, condamné à dix-huit ans de prison ferme pour catastrophe sanitaire et environnementale permanente et infractions répétées, dans ses usines, aux règles de la sécurité au travail.

Pour ses trottinettes auréolées de la vertu verte, Uber lance chaque matin sur les routes des travailleurs autonomes, privés de tout filet social, à qui on enjoint de posséder un gros véhicule pour apporter puis recharger chez eux ces engins. Tout cela pour environ 4 $ l’unité. L’ubérisation du monde a beau se farder de vert, elle constitue en vérité une pépinière de nouvelles misères et de dépenses énergétiques supplémentaires qui ne nous permettent pas de nous dégager de l’empire croissant du moteur à explosion. Comment en sommes-nous arrivés à ce laisser-faire devant tous les Uber de la terre ?

Le redoublement de la consommation fait au nom du déplacement, dans le cas de la trottinette électrique comme de ces voitures neuves censées être plus écologiques, apparaît comme une pathologie sociétale qui constitue une terrible maladie qu’on continue pourtant sans cesse de confondre avec son remède.

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25 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 19 août 2019 00 h 20

    Une seule remarque

    sur les usagers de ce nouveau joujou «écolo»: tout comme certains automobilistes (nombreux), cyclistes (proportionnellement plus nombreux), c'est l'insouciance incivique qui se note déjà après seulement quelque jours d'usage - tenez, dans mon seul pâté de maisons j'en ai vu une garée au milieu d'un trottoir( par en retrait, juste au milieu) et une autre projetée (sûrement) par-dessus la clôture d'un chantier. Et c'était seulement hier (samedi).

    • Serge Ménard - Abonné 19 août 2019 08 h 17

      Quel quartier ! Vite sauvez-vous ! Ou peut-être pas ? Vous avez dans votre coin des gens qui sont prêts à jeter un bidule à 500$ à la poubelle ? LOL

    • Nadia Alexan - Abonnée 19 août 2019 10 h 49

      Vous avez raison, monsieur Nadeau, et bon retour chaleureux de vos vacances.
      La solution aux changements climatiques se trouve dans le transport en commun, pas dans les trottinettes. En effet, tout est dit: «l’ubérisation du monde a beau se farder de vert, elle constitue en vérité une pépinière de nouvelles misères et de dépenses énergétiques supplémentaires qui ne nous permettent pas de nous dégager de l’empire croissant du moteur à explosion. Comment en sommes-nous arrivés à ce laisser-faire devant tous les Uber de la terre ?»

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 19 août 2019 01 h 33

    La discrimination à l’embauche de Lime

    Quatre jours après leur commercialisation, je me suis rendu à l’aire de stationnement le plus près de chez moi. Sur les deux trottinettes électriques stationnées, une ne fonctionnait déjà plus.

    Les deux ramasseurs (appelés ‘juicers’ en France) arrivés quelques instants après mon arrivée étaient unilingues anglais.

    Sur l’internet, les seules offres d’emploi offertes à des Montréalais sont en anglais seulement.

    En France, les trottinettes Lime-S peuvent être louées ou achetées. Pour ceux qui les achètent, le service à la clientèle (quand elles font défaut après quelques semaines) est quelque part en Inde. On n’y parle qu’en anglais.

    Beau sujet pour des journalistes : la discrimination à l’embauche de Lime ici même contre les Francophones du Québec.

  • Réal Boivin - Abonné 19 août 2019 06 h 12

    L'écologie ne tient pas du miracle.

    Ces trottinettes ne serve pas la cause environnementale bien au contraire. La production, la fin de vie rapide et la mise aux ordures de ces engins ne fera qu'aumenter les monticules de déchets que nous essayons de cacher dans nos campagnes. C'est ce qui arrive avec une mairesse qui est plus préoccupée par son image de modernisme que par sa responsabilité sociale et environnementale. Personne ne va délaisser sa voiture pour utiliser une trottinnette. Elle va être utilisée pas les gens qui marchent ou qui font de la byciclette, l'exercice en moins.

    La trottinnette, c'est la société de consommation et du divertissement. Point final. C'est bien ce qui déclanche la dopamine, l'ocytocine et la sérotonine, les hormones du plaisir dans le cerveau des homo sapiens.

  • Yves Corbeil - Inscrit 19 août 2019 07 h 38

    Je sais que vous savez

    Québec, 484,1 km², métropolitain 3 349 km², population 810 miles , Montréal 431,5 km² métropolitain 4 259 km² population 4,1 millions. La province du Québec au complet 1,668 million km², population 8,4 mjllions.

    Monsieur Nadeau,

    Vous ne trouvez pas qu'on parle de ces deux agglomérations et leurs problèmes un peu trop quand on pourrait dans le future étaler les emplois et du coup les gens puis régler une grande partie des problèmes. À force de vouloir continuer à empiler les gens un par dessus l'autre ça va prendre plus que des gadgets pour qu'ils s'endurent au quotidien.

    Tellement plus sain de vivre mais surtout de préserver tous ces villages qui n'attendent que vous pour continuer à exister, avec ou sans votre trottinette. Entendez-vous l'Abitibi ou le Lac se plaindre des transports, bien sûr que non et ils n'ont pas de REM eux autres qui payent quand même.

    Vous avez tous perdu le Nord la tête dans le sable ou dans celui qui vous précède dans vos files d'attente.

    • Jean Richard - Abonné 19 août 2019 10 h 39

      Monsieur Corbeil,

      La Terre n'est pas sans limite. Or il y a une espèce animale qui feint parfois de l'ignorer, l'espèce humaine. La Terre compte 8 milliards d'êtres humains et ce nombre continue à augmenter. Une faible mais destructrice partie de ces 8 milliards d'individus ont une empreinte écologique telle que le futur est compromis si on la laisse dériver vers l'usage abusif des ressources naturelles.

      S'il y a une idée qui fait consensus chez les scientifiques, c'est bien celle de préserver la biodiversité. On s'entend aussi pour dire que la perte de biodiversité est un signe de mauvaise santé dans un écosystème donné.

      La Terre compte 8 milliards d'humains, nous n'avons plus le choix : l'agriculture s'impose. L'agriculture a besoin d'un territoire donné pour remplir son rôle. Mais surtout, l'agriculture ne doit pas contribuer à réduire le territoire vital des autres espèces. Le territoire agricole devrait donc être occupé par l'agriculture et non pas repoussé d'année en année par l'étalement urbain.

      Préserver l'habitat naturel (souvent la forêt) de milliers d'espèces vivantes est un incontournable. Ça ne se négocie même pas. Préserver le territoire agricole afin de nourrir 8 milliards d'humains, c'est aussi un incontournable. Il reste un troisième incontournable après un petit calcul : l'urbanisation déjà avancée de la planète ne fera pas marche arrière, bien au contraire. Le Québec n'y échappe pas. Les régions où la population augmente sont celles qui font partie des grandes agglomérations urbaines.

      Les petites villes éloignées qui ont atteint une certaine population l'ont fait autour de facteurs économiques. Les mines de Val d'Or, les poissons de Gaspé, la transformation de l'aluminium au Saguenay...

      Votre éloge des villages, loin d'être sain, est plutôt malsain. Ces villages appartiennent à l'agriculture (ou autre activités économiques particulières) et non pas à ceux qui veulent vivre isolés au mileu de 10 km carrés de pelouse stérile.

  • Louise Collette - Abonnée 19 août 2019 08 h 07

    Merci

    Merci Monsieur Nadeau pour cet article éclairant.

    Maintenant nous aurons aussi ces machins trucs, supposément écolos, sur les trottoirs j'en suis sûre, tout comme les bicyclettes qui nous frôlent régulièrement. La vie des piétons n'est pas facile de nos jours, mais un piéton...qu'est-ce que c'est que ça ??? Des empêcheurs de tourner en rond les piétons.

    Il vont sûrement enfreindre les règlements, ces trottinettistes.... si je tiens compte du commentaire de Monsieur Bonin c'est déjà le cas et, il y en a peu pour le moment.......
    Si j'en vois une sur mon terrain je mets la hache dedans.
    J'espère que je serai publiée malgré la <<violence>> de ma dernière phrase. ;-)
    Une engeance ces bébelles que l'on dit <<écolo>>

    • Pierre Samuel - Abonné 19 août 2019 09 h 26

      Mme Collette,

      Entièrement d'accord avec vos propos. D'autant plus, que malheureusement nombre de cyclistes en y ajoutant maintenant les trottinettistes se propulsent arrivant de nulle part... autant sur la voie publique ( incluant les trottoirs ) sans autre souci que d'arriver le plus rapidement possible à destination et surtout sans immatriculation pour fin d'identité. Ce qui est un non-sens en soi. Il en va pourtant de la sécurité de tout un chacun !

      Salutations cordiales !