Construction navale: le ping-pong politique

En 2010, le gouvernement conservateur de l’époque annonça que le Canada allait enfin se doter d’une Stratégie nationale d’approvisionnement en matière de construction navale. L’un des objectifs de ladite stratégie était de mieux planifier les achats publics, afin d’éliminer les cycles de croissance et de ralentissement que connaissaient les chantiers navals du pays. L’histoire de ces derniers était parsemée de longues périodes d’inactivité au fil des décennies, laissant des milliers de travailleurs au chômage et les installations dans la décrépitude en attendant la prochaine ronde de contrats fédéraux. Ce cycle laissait tout le monde sur sa faim.

Pour le Québec, toutefois, l’annonce du gouvernement de Stephen Harper était tombée à un bien mauvais moment. Le chantier naval Davie de Lévis, la plus grande installation de la sorte au pays, vivait alors dans l’incertitude en raison des difficultés financières de son propriétaire norvégien. Incapable de remplir les critères d’admissibilité imposés par Ottawa, « la Davie » fut ainsi exclue de la Stratégie nationale, menaçant la survie même du chantier naval.

Lors des élections fédérales de 2011, alors que les troupes de M. Harper balayaient le Canada anglais, les conservateurs ont perdu trois des quatre sièges qu’ils détenaient à Québec, les députés Josée Verner, Sylvie Boucher et Daniel Petit ayant été emportés par la vague néodémocrate dans la région. Si les raisons de leur défaite furent multiples, la décision des conservateurs d’exclure la Davie de la Stratégie nationale n’y était pas étrangère.

Ce n’était pas donc pas un hasard si, à la veille des élections de 2015, le gouvernement Harper a octroyé un contrat de gré à gré à la Davie pour la conversion d’un navire de ravitaillement pour la marine canadienne. Les conservateurs ont invoqué l’urgent besoin de la marine pour justifier la décision de ne pas lancer un appel d’offres pour le contrat de 667 millions de dollars. Surprise ! Lors du scrutin, les conservateurs ont gagné cinq des sept sièges dans la région de la Capitale-Nationale. Mme Boucher a été élue dans une circonscription avoisinant son ancien fief de Beauport–Limoilou. Les libéraux, majoritaires au pays, ont gagné deux sièges à Québec.

Une fois élus, toutefois, les libéraux ont remis en question ce même contrat accordé à la Davie. Les ministres Dominic LeBlanc et Scott Brison, proches de la famille Irving au Nouveau-Brunswick, auraient demandé une réévaluation du contrat pour voir si les intérêts des contribuables auraient été mieux servis en l’octroyant au chantier naval Irving de Saint John. C’est la fuite de ces informations qui a mené à ce qui est devenu l’affaire Mark Norman. Le vice-amiral de la marine canadienne, soupçonné d’avoir éventé les machinations des ministres, a vu une accusation d’abus de confiance contre lui retirée ce printemps. Ayant été victime d’une campagne de salissage mené par l’entourage du premier ministre Justin Trudeau, l’amiral Norman a pris sa retraite le mois dernier après être arrivé à une entente avec le gouvernement.

À moins de cent jours du scrutin fédéral de 2019, les deux députés libéraux de la région de Québec, le ministre Jean-Yves Duclos et l’étoile montante Joël Lightbound, n’ont pas été peu fiers, cette semaine, d’annoncer un contrat de 500 millions de dollars à la Davie pour effectuer des travaux d’entretien sur trois frégates de classe Halifax appartenant à la Marine royale canadienne. Un autre contrat de 500 millions a été accordé en même temps au chantier naval Seaspan Victoria Shipyards sur la côte ouest, et les négociations sont en cours avec Irving pour que son chantier de Saint John ait aussi sa part du gâteau. En tout, c’est un minimum de deux milliards en contrats sur 20 ans que les libéraux ont promis à la Davie dans le cadre du programme d’entretien des frégates de classe Halifax. Et ce n’est pas tout, les libéraux font miroiter le gros lot, promettant une annonce bientôt sur l’inclusion du chantier Davie dans la Stratégie nationale de construction navale, un programme évalué à au moins 60 milliards de dollars sur 25 ans pour renouveler les flottes de la Marine et de la Garde côtière canadiennes.

Il reste à voir si cette annonce surviendra avant les élections. MM. Duclos et Lightbound sont menacés dans leurs circonscriptions respectives de Québec et de Louis-Hébert. M. Duclos, qui a gagné par moins de mille voix en 2015, fera face à l’ancienne députée bloquiste Christiane Gagnon, qui effectue un retour en politique après avoir mordu la poussière en 2011. Dans Louis-Hébert, où l’avance de M. Lightbound sur son adversaire conservateur fut plus confortable, le député sortant serait talonné par la candidate conservatrice Marie-Josée Guérette.

Le chef conservateur a dénoncé l’annonce libérale de l’octroi du dernier contrat à la Davie comme « une cynique manoeuvre électorale par un gouvernement qui est prêt à tout pour s’accrocher au pouvoir ». Comme si ce jeu de ping-pong politique était nouveau.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

9 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 20 juillet 2019 09 h 17

    Un simple ping-pong électoral

    et une hypocrisie fondamentale pour favoriser les deux chantiers de CB et de Irving dans les provinces maritimes qui on, incidemment, montrer leur incapacité à remplir leurs commandes , alors de la Davie, pour son malheur au Québec, malgré ses difficultés financières, a toujours démontré son savoir-faire et la haute qualité de ses réalisations.. Cherchez l'erreur...

  • Réjean Boucher - Abonné 20 juillet 2019 12 h 42

    Été '68

    Il y a 51 ans, se tenait le "camping contre la fermeture" sur le quai du chantier maritime George T. Davie à Lauzon, appelé le "Petit Chantier". Son voisin de quelques mètres, est le "Grand Chantier", aujourd'hui MIL Davie. C'est la période pré-electorale à la suite de laquelle le père de l'autre, Pierre Elliot Trudeau sera élu. Les libéraux font une promesse, s'ils sont élus, le petit chantier ne fermera pas. Ils vont jusqu'à faire venir un bateau (un rafiot) qu'ils font amarrer au quai du port de Québec juste en face. Ils disent aux campeurs contre la fermeture: "Voici le bateau que vous réparerez si nous sommes élus". Ils ont été élus, le rafiot est parti pour le cimetère des bateaux chez les Simards de Sorel, grands amis libéraux et le petit chantier a fermé créant de nombreux chômeurs dont mon père. Je suis comme sceptique...

  • Marc Pelletier - Abonné 20 juillet 2019 14 h 42

    Pourquoi pas !

    Élection ou pas, il est totalement légitime de s'attendre à recevoir notre part du gâteau ( progamme de 60 milliards ) : ça suffit !

  • Bernard LEIFFET - Abonné 20 juillet 2019 14 h 52

    Le gouvernement fédéral, fédéral oui, mais un gouvernement NON!

    Qui dit gouverner signifie donner un bon cap, une bonne route à suivre pour assurer le bien-être des citoyens! Mais voilà, nous sommes dans un Dominion britannique dont les dirigeants actuels et du passé ne rêvent que de s'approprier le pouvoir afin de se graisser les pattes, celles de leurs petits amis au détriment des autres, les citoyens attendront leur tour, c'est-à-dire plus tard! Il est impossible que la population québécoise soit si amorphe devant cette situation! Faut-il être aveugle pour laisser faire lres libéraux et les conservateurs qui font des promesses aux québécois car ils ont là quelques amis pour les supporter!
    Comme d'habitude, ils considèremnt les chantiers maritimes du Québec comme des pis-aller en regard de ceux des autres endroits, comme Halifax, Terre-Neuve, etc... Peut-être qu'un jour un spécialiste de la construction de navires civils et militaires nous éclairera sur cet aspect discriminatoire dont ils font preuve? En attendant, les prochaines élections fédérales auront bientôt lieu et j'espère qu'au Québec les Québécois se souviendront ce que vaut la promesse d'un politicien libéral ou conservateur...

  • Marc Pelletier - Abonné 20 juillet 2019 18 h 42

    Quel choix ?

    Il n'y a pas d'autre choix : que valent les promesses des autres parties qui de toute façon ne détiendront pas le pouvoir ?

    Le NPD et le Bloc, ne peuvent que nous aider à être perdants, une fois de plus !

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 juillet 2019 09 h 04

      Que ça me fâche quand je lis ces commentaires de « perdants »! « Perdants », c’est ce que nous sommes depuis 1760; particulièrement depuis 1867.J’en ai contre cette culture de « perdants » et de peureux que ce système néocolonialiste nous a inculquée. Plus tu te fais fourvoyer, plus tu chantes O Canada….pis plus tu votes PLC ou PCC….ou même NPD(parti fédéraliste le plus centralisateur).

      Marc Labelle, ex-Franco Ontarien, parlant de « l’autovalorisation compensatrice de l’impuissance du dominé » :plus tu te fais f……, plus tu chantes O Canada!....Mieux encore, nous fabriquons nos propres bourreaux. Il y avait 74 députés libéraux fédéraux, sur 75, quand l’ILLÉGITIME 1982 a été passée contre noter Assemblée nationale. "Perdants" dites-vous?

      Nous avions pensé revenir dans le Canada avec Meech. Le Canada anglais reniera paroles et signatures…et nous rejettera( 23 juin 1990).

      2019 : des Franco Ontariens s’associent à des Acadiens pour défendre « les droits des Anglo Québécois » : le comble du Syndrôme de Stockholm!

      Désolé, monsieur, je voterai BLOC, avec fierté! Pis, pour moi, "le ping pong politique", c'est cette culture de perdants continuels faisant partie de notre culture....nous incitant à votre statu quo!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 21 juillet 2019 15 h 39

      Pour clòre sur notre culture de perdants:

      L'ex Francophone hors Roméo Paquette, du Conseil de Vie française en Amérique(CVFA), en éditorial de Franc-Contact décembre 1997:

      "L'Histoire démontrera que l'enjeu fondamental, tel qu'exprimé par le mandat de la Commission royale d'enquête sur sur bilinguisme et le
      biculturalisme(1963), était le suivant: RECOMMANDER LES MESURES A PRENDRE POUR QUE LA CONFEDERATION CANADIENNE SE DEVELOPPE D'APRES LE PRINCIPE DE L'EGALITÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES FONDATEURS."

      Ce sont des nôtres qui jetteront cela à la poubelle et feront la promotion du MULTICULTURALISME, encouragés par le Canada anglais.Et je devrais voter PLC ou PCC ? Non, merci!

    • Marc Pelletier - Abonné 21 juillet 2019 19 h 28

      M. Grandchamp,

      Ici le sujet est : '' Construction navale : le ping-pong politique ''.

      Mettez-vous à la place, pour quelques minutes si c'est possible, des centaines d'employés de la Davie qui ont été mis en chômage, parceque les contrats du fédéral allaient partout ailleurs sauf pour eux, sauf pour nous au Québec

      L'égalité entre les deux nations, c'est ce que je revendique, mais je constate que vous préférez vous concentrer sur VOTRE idéologie partisane , même si beaucoup de vos concitoyens devront en payer le prix !

      Vous parlez de '' perdants '' : je crois que vous vous regardez dans le miroir.