La vraie affaire

Quoi qu’en dise le premier ministre Legault, la fin abrupte au débat sur la laïcité n’a rien à voir avec un quelconque souci de préserver la paix sociale. S’il a fallu attendre plus de 10 ans après la publication du rapport Bouchard-Taylor avant de légiférer sur le port de signes religieux, comme il l’a si souvent répété, quelques semaines ou mois de plus n’auraient pas changé grand-chose.

Comme d’habitude, on a simplement voulu profiter de la lune de miel consécutive à l’élection pour clore un dossier délicat, sur lequel les gouvernements précédents s’étaient cassé les dents. En attendant la conclusion du débat judiciaire qui s’engage, M. Legault peut « passer à autre chose » et il a amplement de quoi s’occuper. La réforme du mode de scrutin et l’abolition des commissions scolaires constituent de « beaux défis ». Sans oublier le renouvellement des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic qui arriveront à échéance le 31 mars 2020. Si l’austérité impose de gérer le mécontentement, l’abondance a pour effet d’exciter les convoitises.

La CAQ a tiré un grand bénéfice politique du débat sur la laïcité, mais la question des signes religieux n’était pas fondamentale. S’il doit y avoir une priorité pour un gouvernement qui se prétend le défenseur de l’identité québécoise, c’est celui de la langue, qui en constitue le socle. Voilà la « vraie affaire ». À ce jour, les déclarations d’amour pour le français de la ministre responsable, Nathalie Roy, n’ont eu aucune suite concrète.

S’il était déjà imprudent de mener simultanément le débat sur l’immigration et celui sur la laïcité, d’autant plus que les deux dossiers relevaient du même ministre, y ajouter celui de la langue aurait encore accru le risque d’un malheureux amalgame dans les esprits, mais le temps est venu d’agir.

 
 

Depuis l’échec du projet de loi 14, que le gouvernement minoritaire de Pauline Marois avait été incapable de faire adopter, le dossier de la francisation est resté au point mort. Le rapport que la députée caquiste d’Iberville, Claire Samson, avait présenté en novembre 2016 proposait une série de réformes qui apparaissent d’autant plus nécessaires que ce n’est plus la connaissance du français, mais les besoins du marché du travail qui vont prévaloir dans la sélection des immigrants, dont le nombre ne diminuera que de façon très temporaire.

« Il est temps qu’un coup de barre soit donné. Mais cela exige une volonté politique qui semble totalement absente chez l’actuel gouvernement libéral », écrivait Mme Samson dans l’introduction de son rapport, qui avait été encensé par M. Legault. Il reste à voir si ce dernier manifestera la même volonté politique que dans le dossier de la laïcité.

Le projet de loi 9 sur l’immigration, adopté sous bâillon en fin de semaine dernière, prévoit déjà de conférer à l’actuel ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion le pouvoir de coordonner l’accueil, la francisation et l’intégration des nouveaux arrivants, dont la responsabilité est actuellement partagée entre divers ministères et organismes communautaires, ce qui se traduit par un éparpillement des ressources contre-productif.

Le rapport Samson recommandait plutôt la création d’un nouveau ministère de l’Immigration et de la Francisation qui offrirait aux immigrants un « guichet unique » et dont le nom constituerait en soi « un signal fort pour montrer l’importance accordée à l’enjeu de la francisation ». Simon Jolin-Barrette, qui aura maintenant plus de disponibilité, apparaît tout désigné pour s’en charger.

Le budget de mars dernier a augmenté sensiblement les sommes qui seront consacrées à la francisation et à l’intégration, mais le fonctionnement de l’État lui-même doit cesser une fois pour toutes d’envoyer un message contradictoire aux immigrants. En janvier 2018, la Société Saint-Jean Baptiste a intenté une poursuite contre le gouvernement du Québec pour le forcer à mettre en vigueur une disposition que l’Assemblée nationale a ajoutée à la loi 101 de façon unanime en 2002 et qui imposerait aux divers ministères et organismes publics d’utiliser « uniquement » le français dans leur correspondance avec les autres gouvernements et les personnes morales établies au Québec.

En 2012, une étude du Conseil supérieur de la langue française révélait que seulement 44 % des communications entre le gouvernement et les allophones se faisaient en français. Dans le cas des formulaires, le français était utilisé dans seulement 36 % des cas. Rien n’indique que la situation ait changé depuis. Imposer l’utilisation du français au gouvernement devrait être la première mesure de la politique nationale de francisation recommandée par le rapport Samson.

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17 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 20 juin 2019 02 h 34

    On ne peut

    qu'être d'accord avec l'urgence de s'attaquer à cette question.

  • Jean Lacoursière - Abonné 20 juin 2019 06 h 30

    Je seconde la dernière phrase

    « Imposer l’utilisation du français au gouvernement devrait être la première mesure de la politique nationale de francisation recommandée par le rapport Samson. »

  • Claude Bariteau - Abonné 20 juin 2019 06 h 45

    Politique nationale de francisation, identité québécoise à promouvoir ne m'apparaissent pas les meilleurs angles d'approche dans le dossier de la langue française.

    L'est par contre la loi votée en 2002 à l'unanimité qui imposait au gouvernement du Québec de communiquer en français. Comme l'est aussi, parce que la langue française est la langue officielle du Québec, d'accueillir en français et d'assurer la francisation des nouveaux arrivants comme ceux déjà au Québec.

    Hier, le président de l'Union des municipalités révélait que 86% des immigrants choisissent Montréal comme lieu d’habitation parce qu’ils y trouvent des personnes de leur lieu de provenance alors que 60% des emplois disponibles au Québec sont en région et que le Québec dispose de 120 000 à combler de diverses façons. Il y a là une autre urgence de francisation et d’intégration au Québec.

    Aussi importe-t-il de déployer une approche politique visant à revaloriser la langue officielle, car elle l’est déjà. La langue française est officielle parce que les élus du Québec l’ont ainsi instituée, ce qui s’explique du fait que la population du Québec a pour langue le français.

    Il s’agit seulement d’être conséquent et de faire en sorte que cette décision s’applique. Que le Canada ait décrété les langues anglaise et française ses deux langues officielles n’y change rien. S’il ne reconnaît pas que le français est la langue officielle du Québec, qu’il le dise et s’explique.

    En ce domaine, l’enjeu est politique. Ce n’est pas un de « nation imaginée » ou d’identité, mais un fait politique. En politique, les lois votées, si elles ne sont pas appliquées, ne valent pas le papier sur lequel elles sont écrites. C’est élémentaire.

  • Mark Beaton - Inscrit 20 juin 2019 08 h 01

    Quel est l'incitation à la francisation pour les immigrants, dont la majorité connaissent déjà l’anglais à des degrés divers, quand ils peuvent recevoir facilement tout ce qu'il leur faut en anglais de notre «bon» (ou bonasse) gouvernement «provincial»?...

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 juin 2019 09 h 15

      Monsieur Beaton, vous oubliez le gros doigt du fédéral qui pse lourdement sur la balance...

  • Pierre Bernier - Abonné 20 juin 2019 08 h 21

    Effectivement !

    Imposer l’utilisation du français au gouvernement et à son administration devrait être la première mesure de la politique nationale de francisation !